Le Dispositif de Thomas Bertay et Pacôme Thiellement est l’œuvre de deux garçons qui, une nuit, se sont réveillés, et ont vu la télévision allumée au fond d’une pièce vide. Les images diffusées les ont imprégnés. Ils les ont ramenées dans leur chambre d’enfant, et ils ont fait d’elles leurs démons et leurs rêves. Aujourd’hui, en réalisant Le Dispositif (leur travail s’est étalé sur quatorze années de recherches et de montage), ils s’en séparent. Au départ les archives étaient rares et les segments du Dispositif très courts. Puis YouTube est apparu, et avec lui une cohorte d’images anciennes, de mémoires enfouies, de signes extravagants qui ont resurgi. Les segments se sont étoffés, les pistes multipliées, les objets de recherche diversifiés. Ce qui aurait pu n’être qu’une collection un peu maniaque est devenu, avec le temps, l’obsession et l’ampleur que le projet a pris, un véritable objet de cinéma, réflexif mais pas froid, terrible et drôle. Le film de Bertay et Thiellement est un vaste exorcisme, found-footage fulgurant, trace d’un parcours initiatique dans le monde des images.

dispositif, pacome thiellement

La force de leur montage tient à cette façon de juxtaposer images-vampires et images-énergie : le sang circule de nouveau, entre les danses soufies et les présentateurs de télévision, entre l’obscénité et la grâce, entre la conscience et les ténèbres. Tenter de dire de quoi le film se compose serait insensé. Néanmoins, son point central est la télévision. La télévision, par le principe du plateau, est le lieu où l’énergie des images (et celle des êtres) se trouve siphonnée. Idées, visages, paroles perdent de leur puissance pour y acquérir un pouvoir – pouvoir de représentation, tautologie immédiate et mortifère – et Thiellement et Bertay entendent bien retransformer ces pouvoirs isolés en puissances circulantes. Leur film semble dire cette chose : il n’y a pas d’image morte. Il y a peut-être une mort à l’œuvre, mais la puissance des images est toujours disponible ; libre à chacun de l’éprouver. Dans le long flux ésotérique du Dispositif, les images reprennent des valeurs inconnues, comme des cartes quand la règle du jeu change au cours de la partie. Le Dispositif est une invitation à changer de jeu.

On dirait un film fait pour les extraterrestres : qu’ils voient ce qui, depuis la naissance de la télévision, nous constitue en tant que peuple ignorant. Qu’ils voient qui sont nos Rois, nos Dieux, nos événements, nos flux. Qu’ils voient comment ça bouge chez nous, puisque nous ne voyons rien bouger. Rien ne bouge mais tout apparaît. Bertay et Thiellement font des images de notre temps un corps confus mais ouvert à l’interprétation. Un corps plein de dents prêtes à mordre et de mains qui nous font d’éternels signes d’adieu.

Les deux cinéastes abordent la question de la manipulation. Mais leur façon de l’aborder n’est pas documentaire. Aucun complément d’enquête ne sera apporté aux affaires évoquées. Le traitement des informations est avant tout alchimique : des visages passent, des liens se font, et de curieux échos aussi. Nous avons affaire là à une autre manipulation : magie contre magie.

dispositif, thiellementDe quelle façon ne sommes-nous pas nous-mêmes manipulés par Le Dispositif de Bertay et Thiellement ? Qu’est-ce qui, dans ce film, nous émancipe ? Pas le savoir (on n’en sait pas plus à la fin), mais l’intelligence, c’est-à-dire la possibilité ouverte par eux de relier des parties du monde, des temps et des visages que notre époque tient séparés ; Kadhafi appelle Michael Jackson qui lui-même appelle Timothy Leary, etc… La possibilité de plier l’époque pour mieux la voir, voir les circuits secrets qu’elle emprunte, les tunnels, les ramifications mystérieuses. Au travers de cette figure, notamment, de l’hippocampe, qui vient nous guider, d’une image à l’autre.

L’hippocampe est le hibou de Bertay et Thiellement. Twin Peaks est peut-être l’œuvre matricielle du Dispositif. « The owls are not what they seem », disait la série, nous invitant à regarder l’agencement des images et des faits autrement. Dans son essai La main gauche de David Lynch, Pacôme Thiellement écrit :

Twin Peaks est une accumulation volontaire de polarités et d’antinomies, comme si la connaissance unitive, gnostique, ne pouvait jamais avoir lieu sans passer d’abord par la découverte progressive d’opposés dans toute situation vécue, et leur annulation, propice à l’ascension du sujet à un deuxième niveau de lecture, celui-ci directement symbolique. Le hibou, c’est l’oiseau qui voyage entre le premier et le second niveau de lecture.

On pourrait appliquer ce principe au Dispositif lui-même, sans oublier que si le hibou vole, l’hippocampe est balloté par les eaux tropicales d’une télévision qui noie le spectateur dans un flux permanent d’images incohérentes. L’hippocampe, à sa manière moins aérienne, suit les courants qui lui permettent de rompre l’hermétisme, et par sa récurrence invite le spectateur à devenir poète d’une œuvre complexe qui ne demande qu’à s’ouvrir (craquer ?). La télévision est la Black Lodge de Bertay et Thiellement, qui font de ce spectacle un monde où le Garmonbozia reste secret, mais où douleur et chagrin ne cessent de se répéter.

Antoine Mouton

Le Dispositif, Pacôme Thiellement et Thomas Bertay, 1999/2013, 52 segments, 7h15

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