Le dimanche des mères de l’anglais Graham Swift (comment ne pas être écrivain anglais avec un tel patronyme !) a été encensé par la presse anglo-saxonne et française et par les libraires des deux côtés de l’Atlantique. À juste raison, car ce livre est une pépite. Le dimanche de mères

Aussi « typically british » que le nom du romancier, le titre du roman se réfère à une expression et coutume que seuls les britanniques comprennent d’emblée. Le dimanche des mères, ou Mothering sunday, titre original du livre, est ce jour particulier de congé accordé aux domestiques employés par la haute société britannique pour aller rendre visite à leur mère.

Jane Fairchild, notre héroïne, travaillant au service de Mr et Mrs Niven, profitera de cette journée, non point pour aller voir ses parents – elle est orpheline -, mais pour rejoindre dans le château de la famille Sheringham, voisin de celui des Niven, son amant secret, dernier fils vivant de la dynastie, un jeune aristocrate prénommé Paul. Ce sera leur dernier rendez-vous, Paul devant épouser quelques jours plus tard une jeune fille, aristocrate comme lui mais, à l’inverse, richement dotée, dans une union ayant toutes les apparences d’un « mariage arrangé ».

« NOUS SOMMES TOUS DU COMBUSTIBLE. SITÔT NÉS, NOUS NOUS CONSUMONS, ET CERTAINS D’ENTRE NOUS PLUS VITE QUE D’AUTRES. IL EXISTE DIFFÉRENTES SORTES DE COMBUSTION. MAIS NE JAMAIS BRÛLER, NE JAMAIS S’ENFLAMMER, NE SERAIT-CE PAS TRISTE ? »

Le livre s’ouvre, et se prolonge, sur une scène extraordinairement libertine où les deux amoureux, après leur ultime étreinte, se parlent et se déplacent dans la chambre dans une absolue nudité, dont Swift ne nous cache rien, seulement réchauffés par le soleil d’un printemps précoce qui pénètre par les hautes fenêtres du château, dans cette campagne du Berkshire, « ruisselant de verdure, bruyant de chants d’oiseaux ». Swift nous offre là des pages magnifiquement sensuelles où se mêlent, dans une libre impudeur, l’excitation sexuelle et l’angoisse d’une proche séparation, vécues dans une insolente transgression sociale totalement assumée par des amants complices dans les derniers moments de leur intimité.

Angleterre années vingt Le roman se passe un jour de 1924, après cette époque « où il y avait plus de chevaux que d’automobiles » écrit joliment Swift. Le roman traduit formidablement ce tournant de l’Histoire, où un pays, bouleversé par les pertes humaines du premier conflit mondial, voyait aussi se fissurer son organisation sociale et ses rapports de classes traditionnels. Jane est la belle image féminine de ce bouleversement. Son goût précoce pour la lecture, qui la faisait s’attarder dans la bibliothèque des Niven, avec la bienveillance affectueuse du maître des lieux, l’entraînera ensuite vers Oxford, où elle ouvrira une librairie, épousera un professeur et philosophe de la prestigieuse université, et deviendra elle-même une plume renommée, éclairée et guidée depuis toujours par la littérature du grand Joseph Conrad découverte dans la bibliothèque des Niven.

Ce bref et éblouissant roman, qui débute comme un conte — « Once upon a time… », premiers mots du texte en anglais — fait tour à tour de légèreté et de gravité, d’ombre et de lumière, vous fera découvrir le singulier destin d’une femme au milieu du siècle dernier, libérée et grandie dans l’amour, celui des mots et celui des hommes de sa vie, et vous réservera un merveilleux moment de lecture qui vous convertira en fan absolu de Graham Swift, si vous ne l’étiez déjà. Nul doute que le cinéma s’intéressera bientôt à ce très beau roman.

Graham Swift
Graham Swift

Le dimanche des mères (Mothering Sunday), Graham Swift,trad. de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek, collection Folio (n° 6577), parution : 03-01-2019, prix 7.50 euros.

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