QUAND UN FILS REBELLE EST VOUÉ AUX GÉMONIES …

Le diable emporte le fils rebelle. Wisconsin, un des États du Midwest des États-Unis tout près du lac Supérieur et du Michigan. Vous savez, chères lectrices, chers lecteurs, un des États qui a permis l’accession de Trump à la fonction suprême en 2016, et qui risque bien de l’y maintenir en 2020… Un État dur où la vie est pénible quand il y a pénurie de boulot, où les armes sont légion, un État où les gangs zonent parfois dans des villes en piteux état, où il ne fait pas toujours bon être noir ou un peu différent de cette Amérique pro-blanche (environ 6 % de Noirs et 2,5 % d’Asiatiques dans ce pays qui revendique sa richesse melting-pot).

GILLES LEROY REBELLE

Ah, on est loin des États des côtes dévolues souvent aux démocrates. Malgré tout, le Wisconsin, dont la ville principale est Milwaukee, est géré par un gouverneur démocrate et la religion à l’influence forte est le protestantisme évangélique. Et malgré tout, la peine de mort y a été abolie en 1851. Toutes ces précisions revêtent une certaine importance pour bien comprendre où Gilles Leroy a planté le décor de ce roman, Le diable emporte le fils rebelle, un écrit fabuleux de cruauté et d’envie de rébellion, comme son héros, Adam, l’adolescent dit « rebelle ».

La famille de Adam, les Blanchette, vit dans un mobil-home, sur un terrain récupéré à côté d’autres mobil-home où des familles comme la sienne sont installées là parce que trop pauvres pour pouvoir louer ou s’acheter une véritable maison. C’est pas la gloire, mais Lorraine, la mère, élève comme elle peut ses quatre garçons, l’aîné, Adam, des jumeaux et Benjy, le petit dernier. Et puis il y a le père, Fred, qui enchaîne petits boulots sur petits boulots, ne comptant pas ses heures. Et fermant sa gueule parce qu’il a fait de la taule pour des histoires pas très claires. Lorraine, elle, tient ses fils en respect, ils doivent filer droit ; elle bosse à nettoyer ses baraques mobiles, enlèvent la merde des autres avant de rentrer s’occuper de la marmaille qui la fatigue. Alors entre deux clopes et quelques médocs stupéfiants, elle fait comme elle peut. Et puis, elle l’aime son Fred, elle qui a connu la violence et le viol dès l’âge de treize, elle les aime à sa façon ses gamins, même si elle aspirerait pour eux à une vie meilleure. Elle se bat pour qu’ils fassent des études, filent droit et assistent chaque dimanche à l’office. Parce que Dieu décide de nos destinées et donc il est important d’écouter les sermons qui permettent de rester dans le rang, de tenir sa place et garder un peu de dignité.

Oui mais voilà, quand votre grand de quinze ans, Adam, se rebelle et affiche son caractère, quand il fuit les études et passe ses heures ou, isolé dans sa petite piaule à rêvasser, ou à sillonner les environs sur son super skate, rien de va plus. Celui-là il file un mauvais coton, il a des fréquentations douteuses, il risque de mal tourner et avoir des ennuis, notamment avec les voisins ou pire, la justice. Et puis Lorraine a beau tenter un dialogue à sa façon, son gamin est dans le rejet, il l’envoie paître avec des mots hauts en couleur. Pourtant avec son père, les choses sont plus tranquilles. Fred aime et comprend son fils, il ferait n’importe quoi pour lui. Lui, l’aîné qui a eu tant de mal à démarrer dans la vie, bébé fragile, qu’ils ont failli perdre plusieurs fois.

Et puis arrive un jour où tout bascule, tout déraille, quand les belles-sœurs de la mère, des vipères viennent l’entretenir de doutes quant aux relations intimes qu’Adam pourrait entretenir avec certaines personnes. Tout explose, tout vole en éclat… Lorraine perd la tête et la raison et décide de grands moyens, les pires…

Écrit au scalpel, ce roman sec et court de Gilles Leroy est haletant, totalement captivant, d’une dureté si réelle. C’est violent, on insiste sur le rejet des choses, des êtres, de soi quand la peur du qu’en dira-t-on prend le dessus sur tout. On oublie les sentiments, les liens du sang, la notion de famille, de respect, de protection. L’alternative se trouve dans la figure paternelle mais sera-t-elle assez solide pour ramener la raison et la paix dans une famille déjà morcelée par le passé, le quotidien, les autres ? A lire comme une urgence, comme une leçon d’humanité… Parce qu’il s’agit d’abord et avant tout d’humanité.

Le diable emporte le fils rebelleGilles Leroy – Éditions Mercure de France – 140 pages. Parution : janvier 2019. Prix : 15,00 €.

Couverture : plainpicture / astrakan – Photo auteur Gilles LEROY © Le Figaro

Gilles Leroy est l’auteur notamment d’Alabama Song (prix Goncourt 2007), Nina Simone, roman, Le monde selon Billy Boy et Dans les westerns.

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