Dans le Complexe d’Eden Bellwether Benjamin Wood campe Oscar Lowe. C’est un aide-soignant de la maison de retraite de Cedarbrook à Cambridge. Ses parents ne l’ont jamais poussé vers les lectures et les études, il fallait trouver un travail nourricier. Mais Oscar aime ce qu’il fait et il a surtout une profonde amitié pour un vieux résident, le Docteur Paulsen, ancien professeur de lettres à Cambridge. Grâce à ce vieux bonhomme bougon, il découvre la littérature et notamment celle d’un ancien de ses amants, Herbert Crest (auteur de La jeune fille et le complexe de Dieu).

 

Les grands esprits sont sûrement de proches alliés de la folie, et de minces cloisons les en séparent. (John Dryden)

Un jour, attiré par le vrombissement d’un orgue, il entre dans la chapelle de King’s College et lui, athée, a deux révélations : une musique peut envoûter et guider les pas et il peut tomber amoureux. À la sortie de l’office, il retrouve cette jeune fille blonde du premier rang en train de lire Descartes (Les passions de l’âme) et de fumer une cigarette au clou de girofle. Il tombe sous le charme d’Iris Bellwether qui possède, selon lui, « une forme d’intelligence effrontée » et rencontre aussi son frère Eden, l’organiste mais aussi un personnage étrange avec un clou dans l’oreille et un accoutrement remarquable.

benjamin woodAttiré par cette ambiance méconnue de campus universitaire, ces discussions intellectuelles et amusées d’un groupe d’étudiants privilégiés, séduit par la beauté d’Iris et intrigué par l’originalité d’Eden, Oscar va se passionner pour cette nouvelle vie.

Les parents Bellwether avaient « cette insupportable assurance que confère la fortune, et l’autosatisfaction que donne la pitié. » La famille Bellwether est pour lui un autre monde, celui du luxe, de l’intelligence, de la musique et des études. Mais ce qui va bouleverser son quotidien est bien cette croyance d’Eden Bellwether à l’émotivisme de Descartes ou du musicien Johann Mattheson.

« Les compositeurs ont le pouvoir d’affecter et de manipuler tes émotions, tes passions »

Eden lui a prouvé en le guidant à King’s Chapelle et lui en redonne la preuve lors d’une séance d’hypnose en musique.

Pourtant, Oscar est inquiet du pouvoir d’Eden sur son entourage et surtout sur sa sœur qui en vient parfois à douter du bien-fondé de ses études de médecine, et qui semble être sous l’emprise émotionnelle d’Eden.

« Personne n’applaudit quand Eden s’installa à l’instrument d’allure modeste au fond de la chapelle de King’s, car l’étrange étiquette qui présidait à cette occasion le voulait ainsi. Il étira ses doigts, redressa son dos, et posa délicatement les mains sur les touches. Les notes jaillirent des tuyaux pareils à des lévriers bondissant de leurs stalles : une mélodie âpre, nerveuse. Des accords puissants retentirent, des strates de notes frénétiques s’élevèrent à l’assaut du plafond. Interprétant le voluntary joué à l’orgue comme le signal de départ, une bonne moitié de l’auditoire rassembla ses affaires en se dirigeant vers la sortie, mais ceux qui s’attardèrent ne quittaient pas Eden des yeux. Alors que ses doigts couraient sur les touches, la musique s’épaissit et envahit le vaste bâtiment comme un brouillard. » Oscar avait quitté la salle en admettant malgré tout « qu’Eden Bellwether était un génie. », ce qui l’inquiéta peut-être d’autant plus pour Iris.

« Je ne suis pas sûr qu’il soit possible d’être exceptionnel sans être un peu anormal aussi. L’un ne va pas sans l’autre. »

benjamin wood
Benjamin Wood

Ayant l’occasion de rencontrer Hubert Crest par l’intermédiaire du Docteur Paulsen, Oscar confie à ce scientifique ses doutes sur Eden. Certes, ambitieux et extraordinaire comme son père, Eden n’en est pas moins atteint du complexe de Dieu, c’est-à-dire qu’il a une personnalité narcissique compensatoire selon le spécialiste Hubert Crest.

Atteint d’une tumeur en phase terminale, ce dernier n’a rien à perdre à tester la musicothérapie d’Eden, prétexte pour terminer l’écriture de son dernier livre, Le fol espoir et tentative pour aider Oscar et Iris à approcher Eden pour le soigner.

«  Ce délire, nous le connaissons tous sous le nom d’espoir. Cette simple illusion est-elle aussi inoffensive que nous le croyons, ou s’agit-il d’un phénomène bien plus pernicieux ? »

Le roman de Benjamin Wood a l’atmosphère prenante d’un thriller psychologique, le romanesque d’une grande histoire et le regard sur une société avec la différence des classes sociales, l’interrogation sur la foi ou la difficulté de la vieillesse.

Comme les personnages sous la musique d’Eden, le lecteur est lui aussi hypnotisé par les mots de Benjamin Wood. L’annonce du drame en début de roman laisse une inquiétante mémoire au lecteur. Les rebondissements, les alternances de dialogues et de descriptions, l’ambiguïté ou la légèreté de certains personnages, l’attachement au personnage d’Oscar qui sait se « faire aimer des gens sans même le chercher » en opposition à Eden, donnent une densité et un rythme à cette lecture envoûtante.

Pour un premier roman, Benjamin Wood séduit par sa force narrative et son sens du suspense, par son intrigue rythmée et implacable.

Maintenant, l’espoir de Benjamin Wood sera de confirmer ce talent avec son second roman, The ecliptic, histoire d’un peintre dans le Londres des années 50 et dans une île turque tourmentée, à paraître en Angleterre en mars 2015.

&nbspnjamin Wood, né en 1981, a grandi dans le nord-ouest de l’Angleterre. Amplement salué par la critique, lauréat du Prix du Roman Fnac 2014, Le complexe d’Eden Bellwether est son premier roman.

 

The Bellwether Revivals, traduit de l’anglais par Renaud Morin, Le complexe d’Eden Bellwether Benjamin Wood, 4 septembre 2014, Editions Zulma, 512 p., 23,50 € ISBN : 978-2-84304-707-7

Lectrice boulimique et rédactrice de blog, je ne conçois pas un jour sans lecture. Au plaisir de partager mes découvertes.

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