Anomalie des zones profondes du cerveau de Laure Limongi, c’est quoi ? Un roman qui traite de bipolarité, de border line, de migraines accompagnées ? En tout cas, un titre à résonance chirurgicale qui intrigue. De fait, il faut se laisser happer par ce texte inédit, car il délivre une lecture passionnante et salvatrice.

 

Anomalie des zones profondes du cerveau

C’est une sorte de migraine colossale nourrie aux OGM et qui aurait bu toute l’eau de Fukushima. Un monstre déchaîné que vous ne voulez pas vraiment fréquenter. Elle touche une à trois personnes pour mille. L’un de ses surnoms sympathiques est La migraine du suicide. Sans nier son statut d’épreuve, il s’agit de vivre la maladie comme une aventure, de toucher à la douleur sans pathos, mais avec la plus intense douceur : elle est, après tout, le dénominateur commun aux êtres vivants. Ou comment se réapproprier son corps dans sa magnifique imperfection. Et si, à la suite d’un Montaigne, nous redéfinissions la santé comme acceptation souveraine de la maladie ?

L’éditeur Grasset indique qu’il s’agit d’un roman. Bien. A mes yeux, c’est plutôt un récit, avec des tranches d’exploration, d’enquête, d’études avérées : c’est un exercice littéraro-scientifique futé et rodé, un témoignage romancé (si l’on veut, dans la partie que l’on devine aisément autobiographique), des pistes d’explorations où se déploient hypothèses, anecdotes de tout genre. C’est en tout cas assez proche de l’essai en tant qu’objet littéraire complexe. La vitalité de l’écriture en jaillit à toutes pages. Parcouru de citations, d’extraits de contes, de bribes romanesques, Laure Limongi évoque dans ce livre cette migraine sauvage et douloureuse qui la vampirise depuis plus de 10 ans : une céphalée de la face (l’algie). Elle raconte une douleur rendue imperceptible pour celui qui la regarde : car le visage ne se tord pas en deux, les manifestations demeurent invisibles à l’œil nu. Elle subit une aggravation de la migraine et se munit d’oxygène pour tenir. Pourtant la maladie s’incruste. Elle en parle comme d’un double démoniaque. Il fallut un sursaut d’énergie très fort pour écrire ce livre, au rythme de 3 heures de sommeil par nuit. Elle remplit des carnets. Pour rompre avec le négatif, la souffrance, pour ne pas être isolée par elle et l’apprivoiser. Elle voulut en faire quelque chose de beau. Prendre cette souffrance à bras le corps, et la dominer afin de se sentir plus vivante encore.

Ça commence comme un orage. Où les milliers de vers traversant le cerveau ? Des picotements. Très désagréables. Du feu dans la tête. Un incendie. Comme une gêne du côté gauche. Quelque chose qui chercherait à se contracter. On a peur d’affleurer la tempe. Un coup de froid. Rien que l’odeur de l’alcool suffit. La canicule, aussi. Déjà, dans mon rêve, on me frappe la tête avec une machette. Lancinant d’abord. On finit par reconnaître les signes avant-coureurs. Je sens que mes muscles se crispent au niveau des épaules, je sais que ça va commencer. Ça prend la mâchoire. Entre l’arcade, la tempe, la pommette. Un peu de contrariété, peut-être. Des sensations électriques. Puis l’impression d’une décharge. Angoisse. Au-delà. Bien au-delà.

laure limongi
Laure Limongi

Plus on avance dans le texte, plus l’idée d’aventure personnelle et de voyage intérieur s’affine, faisant corps et sens. Il s’agit d’une analyse parfaite de la douleur, de son exploration philosophique et sociale, de son retentissement non seulement sur sa victime, mais sur le reste du monde. Son approche et son traitement sont à la fois poétique et littéraire.

Le récit est jalonné de plusieurs histoires qui s’entrecroisent. Ce sont des variations sommaires, qui renforcent un peu plus le sens de cette histoire de trajet de l’algie de la face. Gouvernée par un besoin de comprendre et d’avancer, Laure Limongi écrit à toutes fins, pour anéantir l’obstacle de sa maladie. Avec ce recours aux auteurs, aux médecins, aidé par tout ce travail de recherche scientifique en amont, on devine une quête existentielle saillante, inépuisable. Un parcours du combattant qui devient toutefois une forme de parcours combatif du… battant.

En dépit de ce trouble grave, il faut vivre et sans doute, reconquérir une vie. Ne pas laisser les symptômes envahir l’espace. La force des différents axes de ce livre, haut en couleur, est de fourmiller d’imagination, d’idées neuves, d’émotion, d’érudition.

Elle précise que cette maladie lui enseigne plus de choses qu’elle ne lui en fait oublier. Le regard au loin, posé sur l’immeuble d’en face et sur les courbes de sa mémoire, relevant une mèche de cheveux ébène protégeant l’œil assorti parfois si douloureux, elle raconte qu’elle n’en menait pas large le premier jour où elle a dû sortir avec une bouteille d’oxygène de cinquante centimètres de hauteur et pesant six kilos, traînée dans un chariot métallique. Et, où il a fallu, en pleine rue, porter le masque à son visage, le fixer à l’aide de l’élastique et continuer à marcher. Le regard des gens. Elle répète, les dents serrées. Le regard des gens.

On aime cette superposition, cet alignement des deux voix (voies) qui s’imbriquent et se répondent : textes cousus d’or où le langage visuel, oral, musical, se fait synthétique au profit d’images fortes et parlantes (Alice, le lac, le champignon). C’est un périple introspectif où l’altérité tient aussi une belle place : en témoignent les souvenirs illustres, la réflexion sur le temps et la participation de l’homme dans le monde qui l’entoure. Du grand art que ce livre singulier où le double fait résonner sa voix séculaire.

Anomalie des zones profondes du cerveau Laure Limongi, Grasset, 2015, 208 pages, 17 €

Laure Limongi est écrivaine, performeuse, professeure de création littéraire et éditrice.  Anomalie des zones profondes du cerveau est son dernier livre publié.

Écrivain et chroniqueuse littéraire, Laurence Biava contribue à plusieurs revues culturelles. Elle a créé, en 2011, l’association Rive gauche à Paris afin de créer et de soutenir des événements culturels liés au milieu littéraire ainsi que deux Prix littéraires. Le premier, le Prix Rive gauche à Paris, rend hommage à l’esprit rive gauche parisienne depuis le 19e siècle, et récompense une œuvre littéraire en langue française, qui privilégie la fiction. Le second, le Prix littéraire du Savoir et de la Recherche, est tourné vers tous les savoirs et les sciences.

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