LATIFA LAÂBISSI PRÉSENTE WHITEDOG, UNE RÉFLEXION CHORÉGRAPHIQUE SUR LA MINORITÉ

Du 14 au 16 novembre 2019, Latifa Laâbissi présente sa dernière création Whitedog. L’auditorium du Triangle – Cité de la danse prendra des airs de forêt post-apocalyptique afin d’aborder la minorité, l’identité et le folklore, des thématiques dans le prolongement des réflexions artistiques de la chorégraphe. Entretien avec Latifa Laâbissi.

LATIFA LAABISSI
LATIFA LAABISSI

Unidivers – Lors de votre passage au MoMa – Museum of Modern Art – (New-York) pour Self Portrait Camouflage (2017), une polémique pour “appropriation culturelle et suprématie blanche” a éclaté autour de la photographie de vous nue portant une coiffe indienne. De quelle manière cette histoire a inspiré, deux ans plus tard, le spectacle Whitedog ?

Latifa LaâbissiWhitedog n’est pas une réponse à cette polémique, mais cette histoire m’a conforté dans l’idée de continuer mes réflexions sur les questions de la minorité. Ce différend est arrivé par un jeu de désinformation, sur la base d’une photographie peu représentative du spectacle en lui-même. Self Portrait Camouflage abordait justement les questions du minoritaire.

Le spectacle Whitedog est une fiction, une métaphore où un groupe hétérogène forme une communauté un peu utopique sans être assigné à une ethnie particulière. Les quatre interprètes – dont moi – essaient de construire ensemble, malgré leurs différences, ce qui trace une sorte de rituel dans la nuit.

LATIFA LAABISSI
Self Portait Camouflage, Latifa Laâbissi (2017)

Unidivers – Vos spectacles sont nourris de multiples références extérieures à la danse – littérature, philosophie, cinéma, etc. Le livre Peaux blanches, masques noirs (1952) de William Lhamon a notamment aidé votre recherche artistique afin d’interroger la notion de folklore. Comment ces recherches servent votre processus créatif ?

Latifa Laâbissi – Ce livre m’a servi sur un point spécifique que William Lhamon problématise dans son ouvrage. Dans la première partie, il analyse les origines du black face et leur lieu d’ancrage dans les luttes des noirs américains aux États-Unis. Il déplie une théorie critique autour de la définition de la culture et du folklore : les folklores ont-ils une identité propre ? Appartiennent-ils à une culture, un territoire ? L’auteur aime à penser que le mot folklore se divise en deux parties : d’un côté le folk, la partie inadaptable, celle qui a besoin de son propre sol et de son identité afin d’exister ; de l’autre le lore, la partie mobile, en mutation permanente. Un peu comme la métaphore d’une plante. Une plante a besoin d’un sol en particulier, mais quand les graines s’envolent avec le vent, elles ont une capacité de muter dans un nouvel espace.

Ces ouvrages ont interrogé mon rapport à la culture, fixe t-on une culture à un espace circonscrit ou a-t-elle également une part de circulation ? Il y a peu, le néologisme féminicide a été inventé et l’Académie française rechigne à le faire entrer dans le dictionnaire de la langue française. Certaines mutations sont importantes et suivent une contemporanéité. Whitedog n’est pas la traduction de la théorie de Lhamon, mais celle de ma pensée. Nous sommes quatre danseurs et venons de cultures très différentes, pourtant nous inventons ensemble un folklore. Sophiatou Kossoko est franco-béninoise, Jessicat Batut belge, Volmir Cordeiro brésilienne, et je suis moi-même Française d’origine arabe. Dans ce folklore inventé, on trouve des lore, des aspects de la culture de Sophiatou, Jessicat, Volmir ou moi qui ont muté. À l’heure d’aujourd’hui, je suis peut-être plus bretonne qu’arabe.

Dans le spectacle, nous fabriquons des objets comme des parures de fêtes ou de guerre, ils voyagent entre nous comme un lore. Une longue danse (environ 15 min.) traduit ce folklore qui a été pensé comme une circulation.

Avec Whitedog, je réinvestis personnellement cet élément de réflexion théorique et poétique que pose William Lhamon.

Unidivers – Les mouvements dans Whitedog semblent traduire des processus de tentatives de libération d’identité. Les références aux danses rituelles notamment semblent renvoyer à un état originel du corps qui s’émancipe de toute culture, sans catégorisation.

Latifa Laâbissi – La danse est une histoire de circulation et de réappropriation. Si les artistes se mettent à danser en devenant alertes à cette question, ils ne peuvent plus rien se réapproprier et arrêtent de danser. Je m’intéresse beaucoup aux figures populaires et Michael Jackson a totalement cannibalisé James Brown et Fred Aster. C’est une constante dans le milieu de la danse, les danseurs se nourrissent sans cesse. Ce sujet est régulièrement revenu lors de l’écriture des mouvements de Whitedog afin de trouver des états de danse semblables à ce que vous décrivez. Si l’on se désidentifie et se désaffecte de toute culture, comment retrouver une liberté totale dans une réinvention perpétuelle ? Tout est question de couches successives du temps. Néanmoins des personnes peuvent rapprocher un mouvement à une danse – comme un cercle à une danse bretonne.

Le spectacle est le lieu de toutes les projections. Ce que nous avons eu envie de créer peut rester dans le sous-marin de la cuisine du travail au final (rires). Les spectateurs ne sont pas là afin de vérifier que la note d’intention ait été respectée, mais au contraire pour se laisser attraper par un moment singulier.

Le regard neuf des spectateurs, ce qu’ils projettent, est le plus intéressant dans un spectacle.

Unidivers – Au-delà de cette recherche de liberté identitaire, peut-on y lire la traduction d’un état psychique et le reflet d’un homme universel ?

Latifa Laâbissi – Il s’agit plutôt de libérer des énergies et des états, des façons de faire de nouveau circuler des signes et d’en inventer en sachant que l’on n’invente rien. C’est comme si on appelait les profondeurs du passé, peut-être des projections sur le futur aussi. Dans le présent, que peut-on faire de toutes ces réflexions ?

Nombre de raisons poussent au travail, mais si je devais réduire à l’essentiel, je cherche un climat qui crée les conditions du surgissement. Une base a été prépensée pour Whitedog, mais j’ai besoin d’être surprise et dépassée, ça signifierait que chaque interprète s’est investi personnellement. Le plus fantastique est constitué par la part inconsciente et imprévue de nous-mêmes. Comme nous avions créé les conditions du surgissement, les interprètes et moi-même avions suffisamment confiance afin de libérer des aspects que l’on n’aurait même pas imaginés.

Unidivers – Contrairement aux précédentes créations présentées à Rennes, quatre interprètes évoluent sur scène. De quelle manière la question du faire ensemble – une des interrogations actuelles, notamment en danse – change le processus créatif ?

Latifa Laabissi – Faire un solo n’avait aucun sens dans ce contexte. Le partage et le faire ensemble ressort de ce folklore donc réunir d’autres danseurs était une évidence pour moi. Les interprètes choisis s’intéressent à cette question et adhèrent aux problématiques traitées dans mon travail. Cette adhésion permet d’aller beaucoup plus loin contrairement à une personne qui entre dans un champ qui lui est inconnu.

L’invention du folklore de Whitedog a duré des mois, dans l’expérimentation de gestes qui faisaient sens pour chacun. Des scènes étaient préfigurées dans ma tête, mais elles évoluaient naturellement par le travail. Des textes m’inspirent parfois, mais une fois ingérés, comment les danser ?

Le travail à fournir n’est pas le même quand on est chorégraphe ou interprète d’un projet. Il y a une gymnastique à adopter, cela demande un autre type de travail. Il faut arriver à prendre du recul et être rigoureux avec la vidéo par exemple. Dans Whitedog, j’ai eu l’impression de partager mes processus de travail mis en œuvre seule ou en duo.

Consul et Meshie. Un projet d’Antonia Baehr et Latifa Laâbissi

Unidivers – Dans votre précédente création Consul et Meschie, la forêt apparaît sous la forme de la broderie « In the jungle ». Dans Whitedog, il s’agit cette fois d’une forêt faite de branchages fluo que les interprètes semblent utiliser afin de se lier à elle.

Latifa LaâbissiNadia Lauro a proposé la forêt et le côté forêt brûlée post-apocalyptique et science-fiction m’a rapidement plu, mais je ne voulais pas que les interprètes soient seulement posés dans un décor. J’ai demandé à Nadia un maximum de lianes afin que l’on puisse imaginer tout un éventail de propositions etque l’on puisse  travailler avec elles.

Dans son ouvrage Fugitif, où cours-tu ?, l’auteur Denétem Touam Bona explique qu’aujourd’hui il faudrait reprendre les techniques de marronnage, la façon dont les esclaves fuyaient dans la forêt en quête de liberté. Bien entendu, Il ne transpose pas à l’actualité, mais explique qu’afin d’inventer d’autres modalités de faire ensemble, il faudrait fuir, parfois être invisible ou inventé autrement. Cet imaginaire de la forêt me plaisait beaucoup pour cette raison. J’avais besoin de toujours plus de lianes pour “nous enforester”, devenir nous-même forêt….

white dog latifa laabissi

Jeudi 14 novembre, 19 h
Vendredi 15 novembre, 21 h 15
Samedi 16 novembre, 17 h

Conception, Latifa Laâbissi / Avec : Jessicat Batut, Volmir Cordeiro, Sophiatou Kossoko, Latifa Laâbissi / Conception de la scénographie : Nadia Lauro / Figures : Latifa Laâbissi, Nadia Lauro / Création sonore : Manuel Coursin / Création lumières : Leticia Skrycky / Collaboration : Isabelle Launay / Fabrication de la scénographie : Les ateliers de Nanterre-Amandiers : Marie Maresca et Jérôme Chrétien / Direction technique : Ludovic Rivière

Coproductions : Le Festival de Marseille / Le Festival d’Automne à Paris / Les Spectacles vivants – Centre Pompidou, Paris / CCN2 – Centre chorégraphique national de Grenoble / Le Triangle – scène conventionnée danse à Rennes / Le Quartz – scène nationale de Brest / lThéâtre National de Bretagne, Rennes / CCNR – Centre chorégraphique national de Rilleux-la-Pape / L’Échangeur – CDCN – Hauts-de-France / Nanterre-Amandiers – Centre dramatique national / Opéra de Lille / Le Vivat, Armentières / Avec le soutien de l’Institut français / Ville de Rennes / Rennes Métropole, de CONSTELLATIONS – réseau de résidences chorégraphiques internationales et de Nanterre-Amandiers – Centre dramatique national et la SPEDIDAM.

Figure Project est une compagnie à rayonnement national et international – CERNI, avec le soutien du ministère de la Culture –Drac Bretagne. Elle est soutenue par le ministère de la Culture – DracBretagne au titre des compagnies conventionnées, le conseil régional de Bretagne, le Département d’Ille-et-Vilaine et la Ville de Rennes.

TARIFS
17€ plein
13€ réduit
12€ -12 ans
4€ SORTIR !

PASS Triangle :
13€ plein
12€ réduit – 12 ans

AUTOUR DE
VEN. 15 NOV.
Culture Chorégraphique
le SAS « White Dog »

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