L’intérêt d’une pensée authentique n’est pas d’être un système. Un système dans lequel exercer sa propre pensée. Mais, précisément, tout ce qu’elle offre de creux et d’aspérités, voire d’obscurité, pour nous permettre de la prolonger, la déborder… Plus encore lorsqu’elle offre de la dépasser sans jamais l’achever. Lorsqu’elle s’avère assez stable pour s’y appuyer ou la creuser sans perdre son initial point d’appui.

Don Quichotte par l'artiste d'origine japonaise Cosei Kawa
Don Quichotte par l’artiste d’origine japonaise Cosei Kawa

Avec ce bel essai, Yannick Roy ne nous propose rien de moins que de nous plonger dans une nouvelle réflexion abyssale sur « l’art du roman ». Prenant appui sur l’avis éclairé de Lakis Proguidis (critique et directeur de la revue L’Atelier du roman), Yannick Roy convoque les deux découvertes théoriques majeures en ce domaine : la première celle de René Girard sur le mimétisme et le mensonge romantique(1), la seconde celle de Mikhail Bakhtine sur le différentiel monologisme/dialogisme et le caractère polyphonique de certains romans(2).

Bien que ces deux théories puissent être considérées comme diamétralement opposées, c’est avec une écriture analytique pleine de bonne humeur que Yannick Roy les aborde et les confronte. Allant chercher chez d’augustes précurseurs (Borges, Kundera, J-M Domenach, Félicien Marceau,…) de quoi « émousser » le caractère trop effilé des théories susdites.

L’art du roman exige une part d’obscurité, un certain aveuglement même sur ce qui le fonde. Les doctrines de Girard et de Bakhtine seraient dès lors trop « claires », trop éclairantes. Leur dévoilement aveuglant signerait en même temps la fin de leur sujet d’étude. Finalement, à vouloir dire toute la vérité on ne parviendrait qu’à attirer l’attention sur la nécessité du mensonge.

Sans trancher jamais envers l’une ou l’autre de ces thèses, ce qui serait encore ajouté de la clarté à la clarté, Yannick Roy agit comme le mystique décrit par Gilbert Keith Chesterton :

« L’homme ordinaire a toujours été sain parce que l’homme ordinaire a toujours été un mystique. Il a permis la pénombre. Il a toujours eu un pied sur terre et un autre dans un royaume enchanté. Il est toujours demeuré libre de douter de ses dieux ; mais (à la différence de l’agnostique d’aujourd’hui) libre aussi de croire en eux. Il a toujours été plus attaché à la vérité qu’à la cohérence. S’il voyait deux vérités qui semblaient se contredire, il emportait les deux vérités, et la contradiction avec elles. » (G.K. Chesterton, Orthodoxy, cité p. 53)

Illustration d'Alfred Kubin pour l'édition allemande du Double de Dostoïevski
Illustration d’Alfred Kubin pour l’édition allemande du Double de Dostoïevski

En maniant avec une aisance communicative ces deux théories et quelques autres références de grande valeur, Yannick Roy, tout en gardant le sérieux qu’exige cette matière, parvient à tracer un lien et à dévoiler sans la profaner la conciliatio oppositorum qui gît au cœur de ces questions ardues. L’ambiguïté insécable de la « blague supérieure » telle qu’elle se définit déjà dans Don Quichotte, inauguration moderne de l’histoire racontée.

Certes, certains lecteurs pourraient se dire qu’au final ce qui résume bien ces 271 pages de cogitations amoureuses et curieuses reste le simple titre de l’introduction « Un  art indéfinissable ». Tout ça pour ça ? Certainement pas, puisque cette « révélation inachevée » pousse précisément à s’engager sur la voie d’une joie spéculative de la lecture qui va « de commencement en commencement par des commencements sans fin ».

« L’histoire du roman n’est pas une route, mais un chemin » enseigne un titre de chapitre de cette réjouissante et dense recherche. Un chemin dont le terme s’éloigne à mesure qu’on s’en approche, un chemin sur lequel miroitent des chatoiements que nous n’avions pas encore envisagé ou pas su regarder. Que met en branle chez le lecteur la lecture d’un roman ? Que percevons-nous ? Quelle vérité éclaire en nous la lumière, toujours oblique, les pensées des personnages que nous laissons nous pénétrer ? Que nous veut, finalement, l’auteur et où est-il d’ailleurs ?
Pas sûr que tout lecteur est vraiment envie de se poser ces questions. Ou simplement de lire un ouvrage qui l’amènerait sur la voie de ces « révélations » toujours inachevées. Toutefois, le simple fait de dire, comme c’est souvent le cas, qu’on ne lit QUE pour se divertir ou pour « s’évader » c’est déjà, implicitement, commencer de poser ces questions. Questions pourtant essentielles à l’heure des grandes interrogations collectives sur l’effacement du livre, de la paupérisation de la langue et des enjeux numériques.

Et, pour terminer, le grand mérite de Yannick Roy dans cet essai touffu est de laisser planer cette idée : c’est un grand bien que de réfléchir à toutes ces questions et puis de savoir les oublier pour ouvrir un roman et lire…

Nos yeux se seront simplement enrichis d’une nouvelle lumière tamisée.

Thierry Jolif

Yannick Roy, La Révélation Inachevée, le personnage à l’épreuve de la vérité romanesque, L’Age d’Homme, Lausanne, 2012, 280 pages, 24 euros.

Yannick Roy, fondateur de la revue L’Inconvénient (Montréal), est docteur ès Lettres. Il enseigne la littérature québécoise.

(1) René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Librairie Arthème Fayard/Pluriel, Paris, 2010
(2) Mikhail Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, Gallimard, Paris, 1978, La poétique de Dostoïevski, Editions du Seuil, Paris, 1970

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l’ouvrage « Sur la route des plus belles légendes celtes » (Arthaud, 2013)
thierry.jolif [@] unidivers .fr

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