LA VIE JOUE AVEC MOI. DE MÈRE EN FILLE L’OMBRE DU GOULAG

En s’inspirant de la vie d’Eva Panić Nahir, femme yougoslave broyée dans les goulags de Tito, l’auteur israélien David Grossman compose une fiction romanesque autour de la maternité et des séquelles de détentions inhumaines dans les camps de l’Histoire.

DAVID GROSSMAN

Vera, Yougoslave immigrée en Israël dans les années 60, mère d’une adolescente de dix-sept ans prénommée Nina, accepte d’épouser Touvia Bruck, un homme veuf, père de Raphaël. Refusant d’oublier son premier amour, Milosz, un soldat serbe mort à Belgrade dans les cachots de la police secrète, elle épouse une famille, ressentant un puissant amour maternel pour Raphaël, adolescent de seize ans meurtri par la mort récente de sa mère.

GOLI OTOK
Source Photo : http://www.ww2wrecks.com/portfolio/the-ghost-prison-camp-of-goli-otok-the-barren-island-gulag/

Nina, elle, ne se laisse pas aimer. Elle a au fond d’elle une rancoeur instinctive envers Vera qui l’a abandonnée lors de son incarcération au goulag de l’île Goli Otok. Nina n’a jamais connu son père, cet homme auquel sa mère voue un amour inconditionnel. Elle ne sait rien de ce qui s’est joué en Yougoslavie pendant son enfance. « Chaque chose que Nina fait, chaque parole qu’elle dit, chacune de ses respirations, tout ce qui la fait souffrir, tout ce qui marche de travers chez elle, tout provient de cet endroit-là. »

Raphaël tombe amoureux de Nina au premier regard. Savoir aimer Nina sera son seul talent. Mais c’est une chose qu’elle ne lui autorise pas. Ils auront pourtant une fille, Guili. Mais cela n’empêchera pas cette rebelle de fuir aux États-Unis, abandonnant à son tour sa fille âgée de trois ans et demi. Aujourd’hui Vera fête ses quatre-vingt-dix ans. Toute la famille est réunie autour de celle qui a apporté tant d’écoute à la famille de Touvia. Pour l’occasion, Nina a quitté son île nordique pour passer quelques jours avec sa mère. Atteinte de la maladie d’Alzheimer, elle veut surtout proposer à Raphaël, ancien réalisateur, de filmer l’histoire de Vera en allant sur l’île de Goli Otok. Guili les accompagnera. Scripte, elle notera tous les détails, toutes les émotions. La jeune femme entend bien diriger ce film, seul espoir de faire enfin éclater la vérité. Une vérité dont elle a besoin pour enfin s’épanouir dans sa vie de femme.

David Grossman met en scène de très belles figures de femmes. Des femmes fortes qui musèlent leurs paroles, mais ne peuvent s’empêcher de laisser parler leurs corps. Un geste, un regard soulignés par la prose de l’auteur laissent comprendre la force des sentiments. À l’inverse, les hommes ont cette sensibilité attachante. Milosz rayonne de sa fierté paysanne. Très jeune, il a cessé de croire à la bonté des hommes. Il n’a pas cette fougue révolutionnaire propre à Véra. Raphaël aussi a la sensibilité nécessaire pour comprendre et aimer une Nina qui refuse la sérénité. En disséquant les réactions de ses personnages, David Grossman écrit un récit passionné autour d’amours contrariés, d’abandons et de regrets. Mais il se fait aussi le témoin de l’anéantissement des personnes soumises aux plus effroyables tortures physiques et morales. « On ne peut pas réparer le passé. » Mais on doit en parler pour que chaque génération puisse se construire sans haine et sans honte.

DAVID GROSSMAN

David Grossman, né à Jérusalem en 1954, est l’auteur acclamé d’essais engagés qui ont ébranlé l’opinion israélienne et internationale ainsi que de douze romans abondamment primés, dont Une femme fuyant l’annonce (prix Médicis étranger 2011). Lauréat du prix de la Paix des libraires allemands, du prix Frère et soeur Scholl et du Man Booker international Prize, il est officier de l’ordre des Arts et des Lettres. Il vit à Jérusalem.

La vie joue avec moi de David Grossman, traduit par Jean-Luc Allouche, paru au Seuil le 15 octobre 2020, 336 pages, Prix : 22 euros TTC, EAN : 9782021447729.

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