Dans La nuit de Bombay Michèle Fitoussi narre sa venue en Inde, au mois de novembre 2008, afin de rencontrer Loumia Hiridjee, créatrice avec sa sœur Shama de la marque de lingerie Princesse Tam Tam au milieu des années 80, puis associée dans la gestion du site Internet féminin Terrafemina. Les deux femmes avaient sympathisé alors que Michèle Fitoussi préparait un portrait de Rachida Dati pour le magazine Elle. Mais ce 26 novembre 2008, Bombay est sous le choc d’une série d’attentats terroristes faisant 165 morts dont Loumia et son mari. « LInde est un pays imprévisible. Cest la vie, Loumia, qui est imprévisible. »

 

 Cest devenu une évidence. Loumia et moi avons failli devenir amies. Mais lhistoire restait incomplète. Il me semblait que je devais partir à sa rencontre, parcourir le chemin que nous ne ferions pas ensemble. Retracer sa courte existence comme une revanche sur le néant, sur le chaos, sur la terreur. Sur labsurdité de la mort. Combattre la violence par les mots, la seule arme que je veux connaître.

Mais qui était Loumia Hiridjee?

nuit de bombay michele fitoussi« La misère est le terreau de lexil. » L’arrière grand-père de Loumia brave les croyances hindoues et quitte le Gujarat pour s’installer à Madagascar en 1895. « Pour les Hiridjee, les années daprès-guerre sont celles de lopulence et de lascension sociale. » Fidou, le père de Loumia se mêle peu de politique mais a le sens des affaires. Au milieu des années cinquante, il épouse Zubeida Barday, fille d’une des plus riches familles gujarati.

La France reste un modèle et les familles bourgeoises y envoient leurs enfants étudier. Shama, la sœur aînée de Loumia part en premier. Suite à des études qui ne les épanouissent pas, Shama crée un magasin de cadeaux avec des articles ramenés d’Inde par son mari et cousin Firoz. Les articles les plus vendus sont curieusement des caleçons d’homme achetés par les femmes. Les deux sœurs ont alors l’idée géniale de créer des sous-vêtements « à la fois drôles et pudiques ». C’est le début de la belle aventure de Princesse Tam Tam.

Et Michèle Fitoussi nous la fait vivre avec la passion de ses créateurs. Shama est la créatrice, Loumia apporte son charisme et Mourad, le mari de Loumia, est le rigoureux gestionnaire. Vingt ans après, non sans difficulté, Princesse Tam Tam est une belle réussite économique, avec une politique tournée vers les femmes et le contentement des salariés. Après la vente de l’entreprise à un groupe japonais, Loumia s’associe à la création d’un site Internet féminin, Terrafemina puis décide avec Mourad de s’installer à Bombay.

Parfois le destin est de se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment. Michèle Fitoussi en reprenant dans le détail les évènements de cette fin 2006 montre que tant de choses auraient pu être évitées si les menaces avaient été prises au sérieux, si les décisions et les conjonctions familiales de Loumia avaient été autres.

Avec une grande clarté et précision, l’auteur explique l’histoire qui, après le départ des Anglais, a causé la haine entre Indiens et Pakistanais dans cette région du Cachemire. Son enquête très documentée permet de comprendre la préparation des attentats de 2008 touchant les plus riches palaces de Bombay, la gare et un centre juif. Elle nous entraîne dans les camps djihadistes au cœur des programmes d’entraînement de jeunes pakistanais recrutés dans les familles pauvres et montre la faiblesse de la police indienne face aux terroristes bien armés et précis. La journée du 26 novembre 2008 est reconstituée avec précision, avec un rythme guerrier qui s’oppose parfois au calme de Loumia recherchant la paix intérieure.

Si l’auteur fait de son amie Loumia un être exceptionnel, « gaie, authentique, atypique » sacrifiée dans une guerre terroriste, elle n’en oublie pas les malheureux tués dans la gare ou à l’hôpital Cama, les juifs particulièrement violentés au Nariman House, les autres victimes des hôtels Taj Mal et Oberoi. Michèle Fitoussi a enquêté pendant deux ans auprès de la famille et des amis de Loumia, auprès du chef de la police anti-terroriste de Bombay. Elle s’est rendue à Madagascar et en Inde pour recueillir de nombreux témoignages.

En Inde, la lutte pour la survie compte avant tout, le sens de la fatalité lemporte de loin sur le chagrin. Mais il ne faut pas beaucoup insister pour comprendre que les mauvais souvenirs restent vivaces.

La nuit de Bombay est un bel hommage qui redonne vie à Loumia Hiridjee, cette jeune femme entreprenante, pétillante. Ce récit clair, dense et dynamique se lit comme un roman avec une première partie centrée sur la vie d’une femme moderne bravant ses origines musulmanes pour trouver le succès dans la confection de lingerie féminine et une seconde partie digne d’un roman noir qui décortique l’embrigadement djihadiste et la mise en œuvre d’attentats terroristes avec une précision et un rythme haletant. Si les terroristes présents à Bombay ont été abattus ou condamnés, les principaux responsables pakistanais sont toujours libres. Gageons que l’ attribution du Prix Nobel de la Paix à Malala Yousafzai, jeune musulmane pakistanaise et à l’Indien Kailash Satyarthi soit un symbole fort de conciliation entre les deux peuples.

 

La nuit de Bombay Michèle Fitoussi, Fayard Versilio, 24 septembre 2014, 340 pages, 18 euros, numérique : 13 euros, 9782213682457

 

Michèle Fitoussi a été longtemps éditorialiste et grand reporter au magazine ELLE. Elle est l’auteur de nombreux romans, essais, documents, couronnés en France et à l’étranger. Elle écrit aussi pour la télévision et le théâtre.

Lectrice boulimique et rédactrice de blog, je ne conçois pas un jour sans lecture. Au plaisir de partager mes découvertes.

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