Le tango est à la fois simple et complexe, écrit Yvon Ristori dans sa somme imposante, La milonga du colibri. C’est pourquoi il lui a fallu plus de cinq cents pages pour tenter de venir à bout de ce phénomène culturel.

Livre d’histoire et d’aventures, cet ouvrage veut avant tout nous éclairer sur cet art de la danse qui a traversé quelque deux siècles pour parvenir jusqu’à nous, épuré et fascinant, comme une ascèse en même temps qu’un espoir. Celui d’une vie meilleure, parce que plus pleine, épanouie même par la grâce de quelques mouvements et gestes scellés dans l’harmonie d’un couple.La milonga du colibri

Mais pourquoi la milonga, et pourquoi le colibri ? Il nous faut entrer dans ces pages, tout à la fois appliquées et fiévreuses. Pour tout dire, passionnées. L’exergue d’Aragon nous en donne le ton :

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager.

On ne regardera donc pas cette danse comme une futilité, périssable autant que la vie humaine, mais comme une exigence essentielle qui nous promet, sinon l’éternité, du moins la permanence. C’est dire le sérieux du propos qui n’hésite pas à plonger dans le terreau philosophique, rameutant Démocrite, penseur de l’éphémère et du transitoire : « La vie est un passage, le monde est une salle de spectacles. On entre, on regarde, on sort ». Mais cette heure spectaculaire, cette étincelle entre deux éternités, est celle que le tango — appelé aussi milonga — entend graver dans le marbre. C’est pourquoi cet ouvrage pourra se lire comme un manuel de survie, fondé sur ses trois éléments : musique, danse et poésie. Un vademecum du bonheur.

Tango

Photographe de profession, longtemps attaché à l’école militaire de Saint-Cyr, à Coëtquidan, Yvon Ristori a promené son objectif de par le vaste monde, et d’entrée de jeu il nous emmène dans la touffeur luxuriante de l’Amazonie, au temps où la forêt vierge avait tous les droits, et de par son immensité sauvage inclinait l’homme à la modestie et l’humilité. Par chance, le plus petit, le plus fragile des êtres, l’oiseau colibri, pour peu qu’on le voie ou l’observe, devient une norme de survie, un espoir ailé et salvateur. Et voilà qu’il est choisi par l’auteur et devient, dans la fascination de sa danse au-dessus des abysses, le symbole de la milonga et du tango – du pareil au même. Si cette longue et patiente description nous est servie à l’initiale, c’est que, pour Ristori, le tango est d’abord une aventure. Donc une découverte. Et son seul vecteur, la passion. À l’instar du danseur flamenco dont Lorca disait qu’il devait posséder le duende, autrement dit le feu électrisant, faisant de chaque numéro une « danse du feu », pour Ristori le tango se perçoit comme un langage muet, dépouillé, exprimé seulement par le corps, détaché du discours et pourtant pénétrant : c’est ce qu’on appelle une ascèse.

Histoire du TangoIl est vrai que le tango est danse et langage des pauvres, des démunis, de ceux qui n’ont pas accès à la connaissance, mais puisent dans l’expérience un autre mode de science. Fondé sur l’instinct, voire l’animalité. Au départ, bagage de migrants venus de l’Europe problématique ou pogromique, mêlant leur culture première à la primitivité indigène. Danse de gauchos, délassement après l’effort, le tango fut d’abord dansé par des hommes entre eux, avant d’émigrer vers les villes argentines et uruguayennes et s’installer à demeure dans les maisons closes. De là qu’à Paris il fera florès parmi les Apaches, ou plutôt les bobos du début du XXe siècle jouant à s’encanailler. Tout comme le charleston fut l’appropriation de la culture musicale noire par l’aristocratie blanche. De là, la fortune de ces danses venues du Nouveau Monde. Et l’auteur de nous rappeler :

« Les passagers débarquant au XIXe siècle du pont inférieur d’un steamer pour s’entasser dans les conventillos, sans nécessairement être la lie de la société, gueux ou proscrits, gibier de potence et femmes de mauvaise vie, n’étaient tout de même que des miséreux et des aventuriers, pas vraiment une élite intellectuelle. Tels ont été les premiers artisans qui forgèrent une culture. »

Et de plonger alors dans cette culture, dans son apprentissage, avec modestie, et en reconnaissant qu’il n’y a là que l’expérience libertaire, « l’accès à un loisir récréatif », d’un individu. Mais fervent, appliqué, convaincu et dévot. Sauf que ce débutant sait faire la part de sa subjectivité pour se hausser à un objectif — le tango, la milonga, la technique d’une danse, la profondeur d’un art — exposé avec la nécessaire objectivité. Avec cette nuance de taille qui veut que le tango échappe à tout dogmatisme et se prête volontiers au modelage, chacun y mettant du sien, en fonction de son milieu et de son appartenance, bien qu’en conservant ce cadre immuable qui fait du tango, avant tout, une marche dans la durée et le temps grâce à laquelle, comme dit Lewis Carrol judicieusement convoqué, on ne manquera pas d’arriver « quelque part ». C’est donc ce quelque part, qui n’est certes pas un n’importe quoi, que tente de définir, avec science et quelque humour, l’auteur de ce livre qui précise quant à la liberté d’entreprendre de danser le tango :

« Le terme  « improvisation » n’est pas un synonyme de l’expression « n’importe quoi ». Encore moins de « n’importe comment » »

La galerie des compositeurs, poètes et interprètes – d’Osvaldo Pugliese à Juan d’Arienzo (chacun a droit à un chapitre fouillé), de Discépolo à Astor Piazzolla en passant par l’illustre Carlos Gardel et Edgardo Donato —, l’intervention d’un instrument phare : le bandonéon, les rythmes et les cadences — tchan tchan, valse créole, milonga pampeana… — débouchent forcément sur la nomenclature des figures qui commandent d’« assumer ses pas ». Avec ce bref détour par le sentiment, qui est la corde vibrante du tango.

Quelques œuvres immortelles sont de création presque spontanée, fusant d’un seul jet (comme Adios Nonino, enfanté dans la douleur la nuit où Astor Piazzolla pleura le décès de son père) ou écrites dans l’urgence avec un délai fixé par les besoins impératifs d’un tournage (citons Tomo y obligo écrit en quelques heures par Carlos Gardel qui n’a pas seulement un talent de chanteur).

L’énoncé et la description des divers pas et figures, fondés sur la séduction et la sensualité mêlées à la rigueur, constituent l’apport le plus scientifique et sérieux de cet énorme livre. Avec ces quelques conseils préalables : faire peser le corps sur une jambe d’appui, définir le pas par un changement de jambe, le buste légèrement en avant, la ligne des épaules demeurant inaltérable, et bien droit l’axe allant du sommet du crâne à l’espace entre les deux pieds joints, le pas s’effectuant sans aucune précipitation et en veillant à ce que l’orientation du bassin et non celle du buste détermine la direction.

Tout est là, dans cette affaire de tango/milonga : être « immobile à grand pas »

La figure primordiale est l’abrazo, l’étreinte, ouverte ou fermée, en tout cas « sans jamais générer de déséquilibre ». Puis viennent quelques positions, en avant (sentada), en arrière (sacada), avec des nuances de haut (volcada) ou de bas (colgada), sans parler des pivots qui font faire des tours et des tours (calesitas). L’auteur explique fort bien tous ces termes et tournures, et sa science s’étend sur quelque deux cents pages qui, pour être techniques, n’en sont pas moins éclairantes (six pages de Lexique tanguero aident à y voir clair), voire plaisantes, comme le suggèrent certains titres de chapitres : « Les rouages de l’empathie », « Le premier battement d’ailes du papillon », « L’humilité est une vertu particulièrement nécessaire au tanguero ». Avec pour finir un dernier regard sur ce Zénon d’Élée, dont parlait Paul Valéry, lançant sa flèche « qui vibre, vole et qui ne vole pas ». Tout est là, dans cette affaire de tango/milonga : être « immobile à grand pas ».

Los Dinzel
Le couple Los Dinzel (Gloria Inés Varo et Carlos Rodolfo Dinzelbacher) formé en 1972.

Cet ouvrage d’une lecture passionnante montre que, loin d’être une vue de l’esprit, cette ambition tanguera est une ascèse bienheureuse et accessible à tous. Et pour couronner l’imposant ensemble, soulignons l’extrême modestie de l’auteur qui ressasse la parole de Socrate : « je sais que je ne sais pas », et ne mesure, in fine, « l’étendue de son [mon] inculture et la maladresse de ses [mes] pas » que pour mieux affirmer « l’intensité de ses [mes] aspirations » et « la plénitude de l’abrazo ». Cette embrassade amicale, cette accolade, nous la lui accordons volontiers.

La milonga du colibri, Yvon Ristori, Les éditions Saint Honoré. Paru en août 2019, 508 pages. 22€90.

Braise Tango est une association de Tango rennaise dont fait partie l’auteur Yves Ristori.

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