Écrire un double deuil, celui de sa mère et de sa fille, est un exercice difficile. Blandine de Caunes, dans un témoignage magnifique, honnête et poignant, franchit tous les obstacles pour nous inviter à réfléchir aux conditions de notre propre mort. Sans pathos ni voyeurisme.

La mère morte de caunes

Chez les Groult, on écrit tout. On aime se confier à la page blanche, y compris pour ses pensées les plus intimes, les plus noires, les plus sexuelles, les plus vivantes, les plus désespérées. C’est une tradition, une nécessité qui perdure de femme en femme. On n’hésite pas quand la qualité littéraire est jugée suffisante à les publier. Ainsi du remarquable Journal d’Irlande de Benoîte Groult, publié de manière posthume par sa fille Blandine de Caunes. Alors il est dans la logique des choses que cette dernière écrive et décrive les derniers mois de la vie de sa mère, note avec précision et douleur la chute vers un néant nommé Alzheimer.

benoite et flora groult

Aucun voyeurisme, aucun apitoiement dans la description quasi quotidienne d’une descente vers le néant; trous de mémoire, propos incohérents, perte du sens de l’orientation, incontinence, agressivité, une soustraction rapide, jour après jour, heure après heure des facultés intellectuelles et physiques qui constituent un être humain. Le choc est d’autant plus terrible que cette descente aux enfers est la copie conforme d’une forme de vieillesse refusée que décrivait Benoîte Groult dans sa correspondance, dans ses notes ou romans. Se jurant de ne jamais devenir ce qu’elle devient en cette année 2015.

BENOITE GROULT TOUCHE ETOILE

Dans La Touche étoile publiée en 2006, elle y parle de la vieillesse « qu’on ne peut pas dire », car ce serait « chercher à décrire la neige à des gens qui vivent sous les tropiques. Pourquoi leur gâcher la vie sans soulager la sienne ? ». Elle rejoint alors l’Association pour le droit de mourir dans la dignité. La confrontation d’un futur pressenti (la mère et une soeur de Benoîte Groult ont été touchées par cette maladie) est d’autant plus rude avec un présent conforme aux prévisions. Blandine de Caunes, de son écriture simple et sans floriture, allant à l’essentiel, nous donne à voir, à comprendre, sans pathos, mais avec une honnêteté complète sans oublier ce que l’indigence de sa mère lui coûte à elle, ses plaisirs différés, ses priorités modifiées, ses vacances perturbées. Son égoïsme, déjà revendiqué par sa mère elle-même, comme un miroir vertigineux.

Benoîte Groult devient ce qu’elle a toute sa vie refusé de devenir. Elle a alors 95 ans. La mort, dans sa violence, porte en elle une forme de logique. Et le récit émouvant de Blandine de Caunes glisse peu à peu du constat vers la réflexion sur le devenir de sa mère qui ne peut plus vivre seule : assistance médicale à domicile et ce terme terrible de « maison » complété des mots de « retraite » que l’auteure ne peut à aucun moment nommer. Sans l’écrire, elle constate que sa mère est déjà morte. C’est un coeur et un corps qui subsistent, pas une femme qui clamait son « amour de la vie ».

« (…), ça sert aussi les enfants : soutenir ses vieux parents qui retombent en enfance, les pousser dans une chaise et, un jour, les nourrir à la cuillère. Chacun son tour ! ». écrit elle, jusqu’au moment où les nourrir à la cuillère ne suffit plus non plus. Et puis un jour de 2016, au milieu du livre, une page noire, comme un faire-part de deuil : Violette la fille de Blandine de Caunes, décède dans un accident de voiture. Elle avait 37 ans. Alors la mère Benoîte s’efface peu à peu des pages, subsiste en toile de fonds, inscrivant de cette manière une forme de priorité. La mort d’une jeune femme qui a tout à vivre passe devant celle d’une vieillarde qui a vécu.« Une vie égale une vie » écrit le philosophe Comte Sponville, « mais une mort n’égale pas une mort ».

Cette fois-ci c’est une autre forme de douleur qui est décrite, celle d’un d’anéantissement, d’une horreur indicible, mais aussi d’une insoutenable injustice. Dès lors la mort de Benoîte Groult ne devient plus scandaleuse. « Je pense à Kafka apostrophant son ami étudiant en médecine qui ne le quittait plus vers la fin alors qu’il souffrait terriblement : si vous ne me tuez pas, vous êtes un assassin. L’ami est devenu un assassin ». Benoîte ne connaîtra pas la mort de sa petite-fille, du moins de la bouche de Blandine, mais dès lors, comme une logique évidente, sa vie, aux yeux des êtres qui l’aiment le plus au monde, n’a plus de sens à être vécue. Toujours avec justesse, l’écrivaine décrit comment la souffrance à devenir folle de la perte de sa fille s’accompagne progressivement d’une douce et tendre nostalgie de la perte de sa mère. L’injustice contre l’ordre normal des choses. Boris Cyrulnik, ami de la famille Groult, dans une interview de la dernière livraison de la revue « Zadig » précise qu’une petite fille sur deux, née en 2020, vivra centenaire. Une modification essentielle de nos sociétés accompagnée de défis nouveaux auxquels il faudra répondre. « La mère morte », par son honnêteté et sa justesse, est un élément de réflexion primordial pour chacun d’entre nous. Un livre essentiel. Poignant, juste, mais jamais larmoyant.

La mère morte de Blandine de Caunes. Éditions Stock. 296 pages. Parution janvier 2020. 20€.

Lire un extrait ici.

BLANDINE DE CAUNES
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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