La Marche brisée est une série work in progress créée à quatre mains par Anna-Maria Le Bris et Francesco Ditaranto. Elle fait partie des deux projets retenus par Unidivers au titre de l’Appel à projets artistiques 2015.

 

Cher Professeur,

J’ai enfin réussi à me faire livrer toutes les fiches et les rapports concernant mon patient Pascal. Son parcours psychiatrique était difficile à croire et je l’ai donc convoqué pour essayer de comprendre ce qu’il a vraiment vécu depuis l’internement de ses parents.

Il s’est rendu dans mon bureau ce matin. Il était habillé de manière particulièrement élégante, même si son costume était trop petit pour lui. Je ne sais pourquoi, j’ai tout de suite pensé à un ancien anarchiste à une manifestation. Il a compris que j’avais remarqué sa distinction et il en était fier. Aujourd’hui, il était disposé à me parler de lui. Je lui ai demandé comment se déroulait sa vie chez sa tante. Il est entré dans les détails.

Quand ses parents ont été internés, il a été placé chez la sœur aînée de son père. Pascal avait trois ans. Cette vieille fille, très catholique, vivait la condition de son frère comme une véritable honte pour toute sa famille. Elle était convaincue que le père de Pascal était devenu fou à cause de l’infidélité de sa femme, la mère de Pascal, qu’elle ne manquait pas de qualifier de « prostituée » à tout moment, même en présence de l’enfant. « À aucun moment, j’ai cru que ma mère était une prostituée – m’a-t-il dit – moi je connais les putes : elles sont pas du tout comme ma mère ».

Au fur et à mesure qu’il grandissait, sa tante l’emmenait de moins en moins voir sa mère à l’hôpital psychiatrique. En outre il avait peur de cet endroit. Les odeurs d’urine et de vomi le prenaient à la gorge. Sa mère aussi sentait mauvais.

Pendant les années de son enfance et de son adolescence, sa tante le forçait à aller à l’église – « elle était très catholique », m’a-t-il répété. Le curé était sévère et racontait les confessions de Pascal à sa tante, qui avait commencé à contrôler ses moindres faits et gestes. Elle était persuadée qu’il avait des pensées perverses : il était le fils de la prostituée de l’asile. Plusieurs fois sa tante l’a surpris en train de se masturber et lui a crié dessus. « À cette époque-là, j’aimais beaucoup me masturber. Maintenant je n’y arrive pas : je suis toujours trop crevé ». Au fond, il n’était qu’un adolescent.

Mon adjoint est à nouveau entré dans mon bureau, sans aucune raison, au milieu de notre discussion. Je crois qu’il le fait exprès. Je ne sais pas pourquoi, mais Pascal a peur de lui. J’ai cette fois décidé qu’il fallait continuer notre séance, mais à l’extérieur du Centre. Pascal et moi sommes allés au bar, où j’ai commandé deux verres de vin. Le patron m’a regardé comme s’il voulait s’assurer que je savais ce que je faisais ; il connaissait mon invité. Pascal a perçu les regards autour de lui. Avant qu’il n’apostrophe les clients, je lui ai soufflé : « Tu es élégant : ils ne sont pas habitués à voir un gars aussi distingué ».

J’ai profité de ce moment pour le questionner à propos de son costume. Sa réponse m’a renversé. « La première fois que j’ai été interné à l’asile, ils m’ont enlevé mes vêtements et ils m’ont donné un uniforme, une sorte de pyjama, comme tous les autres. Au moment de ma sortie, j’avais honte. Aujourd’hui, quand vous m’avez convoqué, j’étais persuadé qu’on allait m’enfermer à nouveau. J’avais l’intention de vous demander la permission de garder mon costume. J’ai vécu pendant des années en pyjama, comme les autres internés, sans aucune identité. ». Il est incroyable de constater à quel point nous, médecins, pensons soigner les malades, en leur arrachant l’identité et la vie même.

Je suis désolé, mais je dois à présent vous laisser. Charlotte vient pour le week-end ; je dois la chercher à la gare. Je vous raconterai la suite de mon entrevue avec Pascal dans les prochains jours.

Mes meilleurs sentiments,
Joseph Calvez

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