LA FANGE UNE BD QUI COLLE À LA PEAU

Avec La Fange, le jeune auteur australien Pat Grant nous offre une fable iconoclaste, suintante de cynisme et de modernité. Quand l’argent devient la seule référence de nos vies.

BD LA FANGE

C’est un peu la conquête de l’Ouest. Sauf qu’il faut aller vers le Nord. C’est un peu la recherche de l’or. Sauf qu’il faut trouver des algues vertes qui sentent mauvais. C’est un peu l’Amérique. Sauf qu’il s’agit de l’Australie. Enfin cela on le suppose parce que Brisbane est évoqué et parce que l’auteur est un jeune Australien. Le pays qu’il dessine est peut-être son pays dans des années, des dizaines d’années, des centaines d’années à venir. Ou jamais ? À vrai dire on n’a pas trop envie de la connaître cette contrée, encore moins de s’y installer.

BD LA FANGE

Le Nord c’est là où l’on fait fortune et c’est là que la population se déplace en masse loqueteuse et besogneuse. Pourtant, quand deux frères, Penn et Lipton Wise, et leur mère s’embarquent pour ce pays de rêve où tout semble possible, ils rencontrent en chemin l’autre moitié de la population qui en revient. Certains rentrent avec un bras en moins, la boue dégoulinant sur leurs corps, leurs engins rouillés improbables. C’est que là-bas dans le Nord, cela sent mauvais, cela pue et on pourrait même dire que plus l’odeur est pestilentielle et plus le risque de s’enrichir est grand.

À Falter City un adage est de mise : « Quiconque est prêt à se salir, peut aussi s’enrichir ». Alors on suit la petite famille déglinguée qui court s’installer dans la ville grouillante de vermine pour y faire fortune en vendant des yaourts. Levures, putréfaction, fermentation, tout est question de pestilence. Il faut accepter de se rouler dans la fange, admirer les dessins pleins de boue et de dégoulinades, pour découvrir un monde au sommet de son cynisme où la seule valeur est l’argent obtenu à n’importe quel prix. Plumer pour ne pas être déplumé. Écraser pour ne pas être écrasé. Les riches roulent dans de beaux véhicules. Les moins riches se font conduire par des esclaves pédalants. Les pauvres se dirigent vers la mort menée par une pandémie gigantesque qui tue les plus faibles.

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« Montre-moi un endroit où un gosse pauvre peut devenir riche en un après-midi … et je te montrerai un endroit où un gosse riche peut devenir pauvre tout aussi rapidement ». Tout est dit et bien entendu on imagine que la morale de cette fable apocalyptique nous renvoie à la vision exacerbée de notre futur où l’économie prend peu à peu le pas sur toute valeur humaine. Tout ici est truqué. Les mots, amour, amitié semblent perdus et peuvent être remplacés plus utilement par ceux de baiser ou de méfiance. On prend, on prélève, mais on ne donne pas ou si l’on donne c’est pour reprendre encore plus. La seule solidarité est celle de l’arnaque car il faut être plusieurs pour agir, seules les bandes organisées s’en sortent. Morale cynique et sinistre pour ce récit haletant qui se lit comme un roman de Marc Twain, dès lors que l’on accepte, à l’image des fables de la Fontaine, les codes des contes.

Ce récit ne peut s’accompagner que de dessins à l’avenant. On est loin de la ligne claire et on accepte l’outrance du trait : rien n’est beau selon nos critères. Personnages boutonneux, flasques, paysages de boue, gluants, mous, illustrent à merveille un récit odorant qui vous colle véritablement à la peau. Avec cette BD, qui succède à l’étrange Blue paru en 2012 (Ankama), Pat Grant rentre dans la cour des grands, adoubé par Craig Thomson lui-même. On est un peu bousculés dans cet univers qui tranche avec la BD européenne classique. Ici c’est le domaine du comics, de l’exagération, mais on suit ces deux frères un peu bêtes dans leur chute effrénée avec un sentiment de honte, honte de leur stupidité, de leur aveuglement, mais on les suit, happé par la fluidité d’une histoire qui nous rappelle, comme toute fable, quelque chose de notre monde. Pat Grant aurait pu commencer son récit en précisant que « toute ressemblance avec des personnages ou des faits …. ». Après la lecture, personne ne l’aurait cru.

La Fange (Histoire des Arnaqueurs de Falter City) de Pat Grant, Éditions Ici Même, Parution 9 octobre 2020, 200 pages couleurs, 28€. Cet album fait partie de la sélection officielle d’Angoulême 2021.

Pat Grant est un jeune auteur australien. De lui Craig Thompson, l’auteur de Blankets et Habibi, a écrit : « Pat Grant est le Mark Twain australien, remplaçant le radeau de Huck par une planche de surf couverte de wax et un pinceau en poil de martre imprégné d’encre.» On l’a découvert en France avec le remarqué Blue (Ankama, 2012).

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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