L’écrivain roumain Stefan J. Fay a fréquenté toute sa vie l’œuvre immense de Mircea Eliade qu’il rencontra à Bucarest il y a maintenant 75 ans. Ce texte est extrait de la conférence donnée à Nice le 24 octobre 2007 par ce premier pour le centenaire de la naissance de ce second à l’occasion de l’ouverture de la chaire « Roumanie Dimitrie Cantemir » du Centre universitaire Méditerranée. Ce beau texte égrène souvenirs et déroule le sens profond de l’archéologie spirituelle qu’a su construire le « Roumain universel ».

Il existe au moins un domaine où Mircea Eliade domine avec un éclat maximal : celui de l’histoire des mythes et des religions du monde. Il existe cependant un autre domaine dans lequel il a démontré sa puissance d’innovation : la littérature, toujours écrite en langue roumaine et connue aujourd’hui grâce à ses traductions en français, anglais, allemand, italien, espagnol, japonais – Japon où existe un culte pour l’intégralité de son œuvre.

Écrivain  et savant

Vers l’âge de 16-17 ans, il m’a été donné de le connaître, de prendre part à la même table que lui, parmi les amis réunis de façon hebdomadaire dans la maison de Mircea Vulcanescu, mon père spirituel, où pouvaient se rencontrer le poète Dan Botta, le dramaturge, à l’époque pas encore aussi connu, Eugène Ionesco, l’iconoclaste Émile Cioran, le critique d’art Petru Comarnescu, le sculpteur Mac Constantinescu –  qui, tous, faisaient partie de ce qui s’appelait, vers 1935, « la génération d’or » de la Roumanie unifiée.

Pour moi, – ainsi que pour une poignée de jeunes réunis autour d’eux – prêter l’oreille aux débats qui se tenaient a été un privilège, un véritable cadeau dont la patine n’a rien perdu de son éclat malgré les quelque 70 années qui se sont écoulées depuis.

En complément de la culture que nous assimilions à l’école, ces hommes nous faisaient découvrir la culture européenne moderne, un André Gide, un Léon Bloy, un Paul Valéry, la peinture de Claude Monet, de Cézanne et Van Gogh, la sculpture de Rodin – dont l’Âge de bronze dominait une des salles du musée Simu de Bucarest.

La puissante fascination que Mircea Eliade réveillait en nous venait de ses deux visages : de savant et d’écrivain. D’un côté, il était le savant des mythes et des religions du monde – des grandes religions brahmane, bouddhiste, chrétienne, musulmane, jusqu’aux religions tribales sibériennes, asiatiques, africaines, indo-américaines, australiennes, aux dizaines de schismes et hérésies qui – chacune – cherchait un chemin vers des consolations réelles ou illusoires. Il ne plaidait pour aucune croyance : il nous les expliquait comme un historien philosophe.

Il nous fascinait aussi par la douce intelligence avec laquelle il donnait à comprendre les faits folkloriques de n’importe quelle culture, et parmi eux ceux si riches du paysage culturel roumain.

Retour d’Inde

Mircea Eliade, Stefan J. Fay, religion, histoire des religions, Dimitrie Cantemir, roumanie, bucarest, réalisme magique, Ionesco, cioran, homo religiosusL’effet Eliade, au retour de son aventure indienne, a été prodigieux. Grâce à lui, l’Inde, le Yoga, le bouddhisme, Calcutta, l’Himalaya, le Gange déménageaient dans les salons de Bucarest, dans les discussions des professeurs de philosophie, dans les cafés où se rencontraient les écrivains – Capsa, le Café de la Paix.

Il était revenu d’Inde avec sa célèbre thèse de doctorat : Yoga, essai sur les origines de la mystique indienne (apparue d’abord en français, 1936), qui l’avait fait connaître des cercles savants du monde entier, la revue Zamolxis (1939) consolidant ensuite son prestige international.

Yoga clôturait deux expériences fondamentales : une de la culture sanscrite, mûrie directement dans les documents de la pensée indienne, sous la direction du professeur et philosophe Dasgupta – chez qui il logeait comme invité, et puis sa propre retraite parmi les moines indiens, plongé dans de longues méditations ascétiques yogies.

D’un autre côté, Mircea Eliade était en même temps l’écrivain le plus prolixe et le plus original de Bucarest, le romancier, nouvelliste, essayiste présent chaque semaine dans les librairies avec des nouveautés épuisées aussitôt parues.

Des années plus tard, vers 1990, donc à une autre génération, j’ai vu le long de la rue de l’Académie une queue d’une centaine de mètres devant la librairie Humanitas, où était arrivée une livraison de l’Histoire des religions. L’image de Mircea Eliade était encore vivante !

Fascinantes conférences

Il avait aux alentours de 30 ans lorsqu’il donnait des conférences dans l’amphithéâtre « Titu Maiorescu » de l’université de Bucarest. J’ai assisté à quelques-unes de ses interventions et, dans une lettre de 1978, je lui rappelais l’atmosphère de ces conférences.

« L’amphithéâtre était silencieux, les gens se serraient les épaules pour permettre à d’autres de s’installer, les marches étaient occupées, on restait debout, sur l’estrade autour de la chaire, jusqu’aux portes. Des jeunes, des personnes âgées, des dames avec de grands chapeaux, un étrange mélange de gens venusr vous écouter. C’était comme un élan mystique, peut-être parce que de nombreuses choses peu claires, des idées confuses, des menaces graves pesaient sur nous et que, instinctivement nous cherchions des lumières, non pour le repos, mais pour nous indiquer la direction vers quelques certitudes. Nous avions besoin, au premier rang, de leçons d’universalisme face aux courants sauvages qui nous menaçaient. Les objets et les mots de tous les jours prenaient, au travers des explications que vous apportiez (le feu, l’eau, la perle, le sacrifice sous-tendant toute construction – la légende roumaine de Maître Manole) un sens évident – et celui qui vous écoutait alors ne vous a plus oublié. Chaque rencontre avec l’un de vos livres réaffirmait la nécessité que les choses aient un sens. Nous nous découvrions nous-mêmes dans vos conférences et vos livres. On ne peut oublier le choc, comme d’une révélation, des volumes Maître Manole, l’Alchimie babylonienne, l’Île d’Euthanasius, les romans Nuits à Serampore, le Docteur Honigberger, le Serpent, ou le charme exotique du roman Maitrey. Nous devenions les détenteurs de richesses inconnues jusque-là… »

Le 12 décembre, Mircea Eliade m’a répondu :

« Tes souvenirs « universitaires »  m’ont enveloppé à nouveau dans cette douce mélancolie dans laquelle je me réveille toutes les fois où le « succès » d’une conférence publique atteint les « frontières du délire », si caractéristiques des salles du Criterion et de l’amphithéâtre « Titu Maiorescu ».

« Je me souviens en particulier d’une conférence (Mythologie et Destin) que j’ai tenue en novembre 1973, à la Palmer House de Chicago, dans le cadre du congrès annuel de l’association des professeurs américains d’histoire et de philosophie des religions. Cette salle immense, dans laquelle 2500 personnes pouvaient normalement assister aux conférences, avait accueilli tellement d’autres centaines de personnes que, sur l’estrade de laquelle je m’exprimais, je sentais leur respiration… Je me suis souvenu alors du Bucarest des années 1933-37, et j’ai regretté qu’il n’y ait qu’un seul Roumain dans la salle. »

Cet unique Roumain dont témoigne Eliade était son ami et proche collaborateur : Ioan P. Culianu, qui allait être assassiné dans l’enceinte de l’université de Chicago le 21 mai 1991- aujourd’hui encore on ne sait par qui, même si l’on se doute pourquoi…

Un adolescent dans sa mansarde à Bucarest

La biographie de Mircea Eliade commence dans sa petite mansarde de la rue de la Mélodie – une chambre et une petite pièce où tenaient à peine une table et une chaise – où ses parents l’avaient laissé s’installer vers 13 ans. Il s’agit de la MANSARDE sur laquelle il écrira de nombreuses pages, un riche Journal, et également l’espace dans lequel va se déployer Le Roman d’un adolescent myope – son premier livre, écrit à 15-16 ans.

La mansarde ne sera pas un royaume comme pourrait le souhaiter n’importe quel adolescent souhaitant s’extraire de la tutelle parentale, mais un laboratoire dans lequel le jeune Eliade devait se construire lui-même, au travers des contraintes qu’il s’imposait lui-même parfois d’une rigueur impensable, entouré de ses pièces de prédilection dans le domaine des sciences naturelles : collections d’insectes, herbiers, collections de minéraux, éprouvettes, poudres pour expériences de chimie. Tout autour, des étagères pleines de livres de science, histoire, littérature roumaine – Eminescu devant, suivi de Hasdeu, Cantemir, des chroniqueurs, Balcescu, les coryphées de l’Ardeal – à côté, littérature française, italienne, russe.  La mansarde n’était pas un royaume, mais un purgatoire du travail, dans lequel 24 heures ne suffisaient pas pour ce que voulait faire en une journée cet adolescent dont le cerveau bouillonnait de pensées, de questions, et peut-être de réponses. Pour gagner du temps afin de lire et écrire, Eliade réduit quotidiennement son sommeil de quelques minutes, réveille-matin en tête. En quelques mois, il atteint un rythme de 6 heures de sommeil par nuit – rythme qu’il a gardé, avec quelques petites variations, toute sa vie. Il se couche fatigué, il se réveille fatigué. Il se lave à l’eau froide le visage, la nuque, s’assied à sa table pour lire, écrire. Il est encore nuit, mais il sort dans la rue, il fait un tour sur la rue Mântuleasa, sur la rue Popa Soare, près de la maison de son ami Mircea Vulcanescu. Il connaît tout le quartier,: les maisons, les cours, les terrains vagues où il se retrouve pour jouer avec les enfants du quartier, et les souterrains qui liaient entre elles les caves des vieilles maisons bourgeoises, ces tunnels mystérieux qui menaient jusque sur la place Saint George…

Avant de partir à l’école, il passe en revue ses leçons. Au lycée, ses notes oscillent entre cinq et dix sur dix, entre les félicitations et les avertissements. Mais le cheval galope, entraîné par un jeune garçon qui s’est mis dans la tête de porter un grand nom. Il le disait déjà alors. Il veut être un savant comme Fabre, un écrivain comme Balzac !

Il rédige des résumés de tout ce qu’il lit ; envoie parfois une recension accompagnée de conseils de lecture à quelque revue de vulgarisation scientifique. Il est invité à la rédaction pour venir chercher son salaire. Étonnement des rédactions d’avoir devant eux un garçon de 14 ans ! Il y est coopté « collaborateur » ! À 16 ans, en classe de 1ère, il achève son manuscrit : Roman d’un homme tordu. Des dizaines d’années plus tard celui-ci sera publié par le Musée de la Littérature Roumaine sous le titre : Roman d’un adolescent myope.

Bouillonnements prometteurs

Il admire Giovanni Papini pour son Un uomo finito et pour sa verve polémique. Lui écrit. Papini lui répond et lui envoie le livre dédicacé. Il apprend alors seul l’italien pour lire l’édition originale. Il veut lire également Dante dans la vieille langue italienne. Il cherche des dictionnaires. Il commence ainsi à connaître les libraires et antiquaires de Bucarest, et eux aussi commencent à découvrir ce lycéen en quête de nouveautés. Des années plus tard, il entretiendra une amitié étroite avec les patrons des librairies Cartea Româneasca, Alcalay, Hachette, Haseffer, Ciornei, Delafras. Sur ses étagères, par terre, dans sa chambre-laboratoire s’accumulent des piles de revues et des tas

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de livres que ses parents l’aident à acheter. Anatole France, Selma Lagerloff, Dostoïevski, Blasco Ibañez, London, Stendhal, Goncearov, Balzac, beaucoup de Balzac, Fabre avec son célèbre Souvenirs entomologiques, Dante dans la traduction de Cosbuc, le Dictionnaire philosophique de Voltaire, Erasme. L’adolescent myope a une propension irrésistible à l’universalisme. Il apprend seul l’anglais pour lire Frazer. À 17 ans, il se plonge – au-delà du programme scolaire – dans la littérature latine et décompose les mots grecs pour mieux comprendre les philosophes antiques. Dictionnaires, encyclopédies, livres d’histoire, de science. Lus et annotés. Il découvre les religions orientales. Commence à penser les religions en parallèle – non en concurrence. Il est émerveillé des mystères cachés dans la pensée religieuse. Sent l’attraction irrésistible de l’Inde. Un univers qu’il veut connaître, déchiffrer. Il commence à se rapprocher des langues orientales grâce à des dictionnaires difficiles à trouver. Il les commande à l’étranger.

À 17 ans, commence ainsi sa passion pour l’œuvre à laquelle il va dédier plus de cinquante ans…

Il a habité la « mansarde de l’adolescent myope » pendant 12 ans. Il a transformé la mansarde en laboratoire, le laboratoire l’a transformé en homme de culture.

Bucarest, Calcutta, Paris, Chicago

Des dizaines d’années plus tard, sa sœur, Corina Alexandrescu, accompagnée du professeur Mircea Handoca – le biographe roumain d’Eliade – avaient à ouvrir ce qu’ils allaient nommer « l’Archive de la mansarde » et vont découvrir dans une malle en bois et dans des boîtes des dizaines de Cahiers-Journal, des monceaux d’articles, d’essais inconnus, des lettres reçues d’Italie, de France, d’Espagne – de sommités auxquelles le jeune Eliade écrivait, soumettait sa pensée, ouvrait des hypothèses, et ces sommités lui répondaient, probablement sans se rendre compte combien était jeune cet adolescent myope ! Un bouillonnement intellectuel d’une richesse vraiment prometteuse.

Quittant la mansarde de la rue de la Mélodie, la vie de Mircea Eliade se déroule sur les méridiens du globe, dans un travail acharné, terrassant ses moments de faiblesse, terrassant les heures du jour et de la nuit de la même manière, car à 20 ans il sait ce qu’il veut, et veut tout savoir. « Ma trajectoire biographique – écrira-t-il – passe par Bucarest, Calcutta, Lisbonne, Paris, Chicago ». Celle-ci va comprendre une vaste activité scientifique et une aussi vaste activité littéraire. Sa biographie va comprendre plusieurs centaines de titres dont l’inventaire demeure aujourd’hui encore incomplet. Dans une lettre de Chicago, il m’a écrit : « Mon journal a atteint 40.000 pages – quel éditeur s’engagerait-il à publier une telle chose ?! »

Réalisme magique

Il était myope, mais vous regardait droit dans les yeux et vous écoutait avec l’entière attention imposée par le respect. Il n’aimait dire rien de mal au sujet des gens, il louait avec autorité ce qui lui paraissait bon et, dans n’importe quel désordre, cherchait le sens profond donné par l’ordre.

Il était ce qui s’appelle un « homme bon ». Un bon ami pour n’importe qui s’approchait de lui avec discrétion et soif de culture. Il était en permanence entouré d’étudiants.

Lors d’une discussion, il partait d’une pensée – la perle par exemple – et autour de la perle, déroulait un système entier de compréhensions, traditions, légendes, superstitions, mythes, magies et arrivait à la complexité religieuse. L’auditoire – deux, trois étudiants, comme aux banquets de Platon, où tout l’amphithéâtre – écoutait fasciné. Ses explications étaient comme un sortilège, les rideaux du banal étaient repoussés, face à l’auditoire apparaissait la pulsation millénaire, immuable, de ce qui est le plus éternel en nous, cette réalité qui a permis à l’homme de survivre, depuis l’âge de pierre jusqu’à aujourd’hui, pour arriver à maîtriser jusqu’aux vols spatiaux, sans rompre avec l’esprit de sa nature essentielle..

Son œuvre littéraire, facilement accessible à n’importe qui, demeure un exemple d’originalité. Combien de titres comprend-elle ? Difficile à dire sans recourir à une liste. Maitrey, Nuits à Serampore, Mademoiselle Christine, le Serpent, la Noce au ciel, le Secret du docteur Honigberger, Chez les Tziganes, la Rue Mântuleasa, l’Uniforme de général, le Vieux et l’officier… et combien d’autres ! Plusieurs livres contenant des textes disparates, nouvelles et essais ensembles, ont été édités : le Chemin vers le centre avec vingt-deux textes, Fragmentarium avec trente-quatre, l’Ile d’Euthanasius avec vingt-sept, A la cour de Dionis avec seize. Voilà déjà cent textes ! Aujourd’hui, tandis que nous avons sur nos étagères Dino Buzzati, Gabriel Garcia Marquez, Jorge Luis Borges, nous voyons que tous ceux-là – avec ou sans prix Nobel ! – s’apparentent à la même originalité que Mircea Eliade. Il faut cependant corriger un point : lorsque Eliade écrivait ses romans et ses histoires – « de réalisme magique » comme l’écrivait un de ses critiques – Buzzati, Garcia Marquez et Borges n’existaient pas !

Le mystère est caché dans la vie quotidienne

En ce qui me concerne,   je considère que le succès – tout ensemble des romans, essais et de ses études sur l’histoire des mythes – tient dans le fait qu’Eliade dévoile le mystère caché dans la banalité quotidienne. Que signifie donner la main à quelqu’un croisé dans la rue ? Cela signifie montrer que notre main ne porte pas d’arme. Que signifie la clôture de bois découpée comme de vagues silhouettes humaines autour des maisons des villages. Cela représente la ronde des ancêtres, la ronde des âmes des défunts qui défendent la maison, à la façon dont les maisons riches des villes sont protégées par des barrières de lances de fer, par la puissance gouvernante, par la police ou l’armée. De là, la double vie parallèle des personnages d’Eliade. L’homme marche rue de la Victoire, pressé d’atteindre la maison du professeur, qui l’attend, comme cela a été convenu voici deux jours. L’homme atteint la maison du professeur, qu’il connaît fort bien, dans laquelle il est venu d’innombrables fois. La personne qui lui ouvre lui dit que le professeur est mort depuis quatre-vingts ans !

Où se trouve la réalité ? Que veut dire pour nous la réalité ? Voici la question que, au moyen de la métaphore littéraire appelée roman, Mircea Eliade assoit dans notre esprit.

Cette capacité de transmutation des différents niveaux de réalité représente, à mon avis, l’originalité qui fascine et apporte tant de succès aux œuvres d’Eliade. L’homme se trouve, dans son œuvre, autant dans la réalité, que dans la légende de la réalité, autrement dit dans le tellurique et le transcendant. Par Eliade, la légende, le folklore, les mythes, les croyances, les sortilèges, le mystère, sont des valeurs essentielles qui ne gisent pas seulement dans la culture populaire et dans le passé millénaire de la pensée, mais font partie de la structure spirituelle de l’homme de tous les âges, donc également de celui d’aujourd’hui, que nous sachions les déchiffrer où que, analphabètes dans notre civilisation moderne et scandaleuse, nous ayons oublié leur alphabet.

Ce sont les deux faces de l’homme – Homo sapiens et Homo religiosus – que Mircea Eliade nous apporte, déjà depuis la mansarde de son adolescence, et nous offre réhabilitées, avec l’autorité de l’homme de science !

Cette aventure unique de l’homme

Voici la dernière lettre que je lui ai envoyée. Je la retranscris car elle explique certains éléments liés à l’élan créateur d’Eliade.

« Cher Monsieur Eliade,

 L’Histoire des Croyances et des idées religieuses me semble être la plus belle histoire jamais racontée au sujet de l’homme. En dehors de sa valeur colossale du point de vue scientifique, de la richesse constante des idées, en dehors de la grandeur bouleversante d’érudition et de générosité visionnaire, l’œuvre offre un cadre vaste, voire total, concernant l’homme, dans la recherche de sa place rationnelle, justifiée, dans ce gigantesque et lent tourbillon de vie au travers duquel l’intelligence tend à se frayer un chemin. Ici, toutes les pulsions instinctives et spirituelles de l’homme, depuis les premiers gestes de recherche jusqu’à ses subtiles trouvailles, s’asseyent sur un substrat logique, ordonnateur ; les sagesses et folies de l’homme ont lieu, l’Odyssée et les grands livres saints des cultures mortes ou vivantes, la Conquête du Nouveau Monde, le voyage de Marco Polo, les mélancolies d’Eminescu, l’histoire de la vie et de la mort de celui qui se considère libre, comme de celui qui se considère prisonnier trompé (Eugène Ionesco ou Emil Cioran !), toutes trouvent leurs racines dans cette aventure unique de l’homme que vous avez reconstruite si minutieusement. En vous lisant, j’ai trouvé petit à petit la place des romans et des poèmes qui ont été écrits, des faits d’amour ou de haine, de ceux sauvages ou délicats, transcendants ou telluriques, la place des illusions et des désespoirs, de l’amour de la maison, de la frontière et de la tentation de franchir cette frontière. Il se forme sans que l’on s’en rendre compte un dialogue entre la préhistoire et l’homme contemporain, entre le savant et le naïf, entre les hommes des quatre coins du globe – un dialogue dans lequel on ne trébuche pas. Personne n’a pensé et n’a engendré une œuvre sur l’être humain pareille à cette Histoire. Par sa dimension, elle ré-intronise, sous une forme fascinante, toute l’histoire de l’homme qui, fragmentée, a été si compromise. Nous vivons essentiellement dans le doute ; à divers âges nous vivons diverses crises, nous posons diverses questions, et les réponses que nous nous donnons ou que nous trouvons, même lorsqu’elles nous enthousiasment, gardent en elles des recoins au-delà desquels le doute continue de survivre pour revenir à un autre niveau. Les hommes de science ou les poètes nous offrent des réponses, parfois humoristiques, parfois graves, qui ne réussissent pas à recouvrir de leur apaisement plus que l’espace d’une culture locale, d’une frontière, au-delà de laquelle commence « autre chose », une autre explication, une autre réponse, qui, déjà, nous intrigue. Il paraît banal de nous interroger avec les philosophes : qui sommes-nous, que sommes-nous, pourquoi venons-nous sur cette terre, pourquoi la quittons-nous ? – mais à chaque âge de l’humanité, les questions produisent des crises à la mesure de l’individu ou de la culture. Pour dépasser les crises, nous abandonnons notre esprit dans la main des dieux avec l’aide de qui nous essayons de réhabiliter l’ordre et de régler à nouveau la mesure de nos pas. »

« La réponse de l’inquiétude ininterrompue de la raison ne pouvait venir que d’une vision d’ensemble du destin humain – non coupée en tranches par l’histoire. C’est notre temps qui l’exige ! C’est pour cela que nous nous jetons dans les œuvres des philosophes, parfois des artistes plasticiens. »

« Au travers de la sûreté et de la beauté avec laquelle vous définissez le cadre et l’acquis de l’homme, ses limites dans chaque direction, et même son axe – dont vous parlez si joliment et si logiquement – j’ai le sentiment de me tr

ouver près de la réponse que chacun d’entre nous recherche et ne découvre pas sinon par petits fragments, souvent se contredisant entre eux. »

Archéologie spirituelle

« D’un autre côté, la beauté de votre œuvre demeure dans le fait qu’elle a été travaillée non seulement par le savant, mais également par l’écrivain que vous êtes, car cette vaste synthèse qui a été conduite au travers de la recherche de laboratoire et l’archéologie spirituelle, pour repenser ce que représente le monde de l’esprit, c’est-à-dire ce que l’homme a ressenti depuis le commencement jusqu’à ce jour, est mise au jour par un artiste. »

« Et je pense encore que cette histoire aurait pu être écrite voici mille ans – comme ont été encore écrites d’autres belle

s histoires, mais elle a été écrite de nos jours. Et cela parce que vous êtes ici, parmi nous. Et je pense encore, de nouveau, que vous êtes roumain, l’un des Roumains universels. Comme Hasdeu, Cantemir, Iorga. Et c’est une douce joie que cette œuvre soit sortie de vos mains à vous. Et nous restons émerveillés devant un tel miracle de la culture : l’apparition d’un certain homme, son travail, son talent, le génie et la vision qu’il est capable d’avoir au sujet d’un mystère qu’il faut dénouer – toutes les vertus travaillant de concert à l’accomplissement qui aurait pu ne pas exister, mais qui brusquement apparaît pour enrichir l’esprit de l’humanité entière. Votre ami Dumézil a raison lorsqu’il dit que vous avez apporté dans la culture une véritable Légende des Siècles ! Car le prestige de votre Histoire, au travers de sa vision, de son encyclopédisme et de ses directions, ensemble avec tout ce qui se trouve dans vos écrits scientifiques, mémorialistiques, littéraires, va croître de façon continue au fur et à mesure que la culture elle-même en prendra connaissance. Et de la même façon, il me semble évident que, alors, votre œuvre se situera parmi celles essentielles que notre civilisation aura donnée à l’homme comme un axe pour son équilibre spirituel si souvent bouleversé. »

Retrouver l’homo religiosus

Il me faut ajouter une chose, Mircea Eliade n’a plaidé pour aucune religion. Il a raconté toutes les religions, tous les mythes qu’il a rencontrés sur le chemin de ses investigations. Son œuvre ne soutient aucun prosélytisme, elle réhabilite – à l’époque de notre intelligence matérialiste – l’homme qui, marchant la plante des pieds sur la terre, aspire à ce que sa vie se développe dans la lumière de la compréhension, dans la limpidité de l’âme. Il ne plaide pas pour l’orthodoxie, le catholicisme, l’islam, le bouddhisme, le judaïsme, mais pour la réhabilitation de l’homme religieux, de l’Homo religiosus.

Parce qu’il a été l’historien de toutes les religions, certaines voix l’ont considéré comme athée. Il est mort chrétien orthodoxe, un prêtre aux côtés du lit de sa souffrance et de sa paix. Et la Galaxie dans laquelle a déménagé Mircea Eliade – nous le savons désormais – est la Galaxie de son universalisme d’homme de bien.

Stefan J. Fay

 

 

 

 

 

 

                                                                     

 

 

 

 

 

 

 

 

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