L’auditorium Stéphan Bouttet a fait salle comble vendredi 8 août en cette 25e édition du Festival international de musique de Dinard. Mélomanes et amateurs se sont pressés dans l’ancienne chapelle afin d’écouter un récital donné par le pianiste Kun Woo Paik, directeur de l’événement. Deux compositeurs russes étaient à l’honneur : Alexandre Scriabine et Sergei Rachmaninov.

 

kun woo paik
Kun Woo Paik

C’est sous une pluie torrentielle que les retardataires se pressent pour entrer dans la salle Stéphan Bouttet, ce vendredi 8 août. Les lumières ne tardent pas à s’éteindre ; un sourire timide aux lèvres, Kun Woo Paik fait son apparition sur la scène, saluant sans emphase les spectateurs avant de s’installer face à un magnifique Steinway and Sons. Sous ses doigts qui commencent à caresser les touches, les notes du premier prélude de Scriabine résonnent, lumineuses.

Festival de musique de Dinard
25e édition du Festival international de musique de Dinard

Le pianiste a choisi un répertoire audacieux pour ce cinquième concert du festival : les vingt-quatre préludes de Scriabine et la sonate n°1 de Rachmaninov. Un dialogue entre deux compositeurs de la fin du XIXe siècle, sensibles au romantisme de Chopin, qui entretinrent une relation ambiguë faite d’amitié et de rivalité. Si le nom de Rachmaninov est pour beaucoup évocateur, peut-être n’avez vous jamais entendu parler du premier ; il constitua cependant une figure marquante de la musique russe à l’aube du XXe siècle. Ses compositions imprégnées de spiritualité, de mysticisme, voire d’ésotérisme, firent l’objet de violentes critiques lors de la Révolution communiste de 1917, si bien qu’il sombra dans l’oubli.

Kun Woo Paik porte ainsi à l’affiche une œuvre méconnue du grand public, tout en la reliant de façon cohérente avec celle d’un maître encensé de son vivant pour son exceptionnelle virtuosité, dernier des romantiques en Russie, principal truchement (non sans faiblesse) de la liturgie orthodoxe russe. S’y attaquer est faire preuve d’audace, mais le pianiste coréen, directeur artistique du festival depuis plus de vingt ans, est l’un des plus doués de sa génération. Ayant donné son premier concert avec l’orchestre national de Corée à l’âge de dix ans, il a également remporté, entre autres, le Concours Naumburg et obtenu la médaille d’or du concours international de piano Busoni.

Le visage fermé, tout en sobriété, il dégage un peu de cette mélancolie que l’on retrouve dans les préludes de Scriabine. Peu à peu, au son de ces mélodies berçantes qui laissent une impression de rêveries douces amères, on se prend à imaginer les paysages enneigés des grandes plaines russes, où le temps paraît comme figé. Un lieu moins impersonnel que l’auditorium Stéphan Bouttet aurait toutefois été souhaitable pour un tel moment musical… En effet, si l’ancienne chapelle a l’avantage de présenter une acoustique idéale, elle est malheureusement bien peu accueillante : rénovée, elle fait penser à une salle des fêtes sans âme, avec ses murs nus, ses fauteuils bleus criards et sa charpente apparente… C’est l’entracte. Le public – aux têtes chenues – applaudit sagement la prestation du maître, lequel disparaît derrière les panneaux de bois installés en arrière-scène. Le contact entre l’artiste et ses auditeurs semble un peu distant…

La deuxième partie du concert, consacrée à Rachmaninov, éveille davantage l’intérêt des spectateurs. De fait, la virtuosité du pianiste prend toute son ampleur. Introduite par des accords puissants, la sonate n°1 en ré mineur, inspirée par la Faust-Symphonie de Liszt, fait écho à la tragédie créée par Goethe en trois mouvements. Rythmiquement agitée et habitée de fortes nuances, elle aurait pu convenir selon certains à un orchestre symphonique du fait de sa densité sonore et de sa longueur – près de quarante minutes. Tout au long du morceau, Kun Woo Paik transcende la partition sans excès démonstratifs. Le concert se termine sur des accords majestueux, point d’orgue de ce beau moment tragique qui aura fasciné les spectateurs. Les « bravos » résonnent dans la salle tandis que le maître se lève, manifestement épuisé par sa performance. Rappelé par trois fois, il ne se rassoira hélas pas devant son instrument.

Hye Min Lee
Son Excellence Monsieur Hye Min Lee

C’est sur quelques mots un peu hésitants, et toujours avec une extrême retenue, qu’il fait part de son bonheur d’être à Dinard. Avant de dire au revoir, un spectateur prestigieux est appelé à se lever : il s’agit de l’ambassadeur de Corée du Sud à Paris, accompagné de son épouse. Preuve, s’il en faut, du renom du pianiste Kun Woo Paik dans son pays natal et à travers le monde…

Un commentaire

  1. Kun Woo Paik, que je n’avais pas entendu depuis plusieurs années, demeure l’un des grands pianistes de notre époque comme l’a prouvé ce récital exigeant. Technique quasiment intacte, auteur de vue, beau son (qui aurait mérité un meilleur piano que ce Steinway vidé), Paik impose le respect, n’en déplaise à ses (très rares) détracteurs. En tout cas, un récital bien plus intéressant que celui de Lebedeev donné quelques jours avant.

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