« Danse intense, narrative, démonstrative, née dans la rue dans les années 2000, pratiquée entre amis ou lors de “battle” géantes, le Krump* est devenu un phénomène mondial avec le film Rize. Lors de l’exposition service commandé [au musée de la danse, NDLR], les visiteurs avaient pu découvrir l’installation vidéo de l’artiste Samir Ramdani, capturant la circulation des codes, des gestes et des histoires au sein de la communauté des krumpers. C’est cette dimension de danse-action, en prise directe avec la violence sociale qui en fait, pour le Musée de la danse, un modèle à la fois politique et physique à transmettre. »

L’exposition Krump met à disposition du visiteur divers supports audiovisuels qui nous font découvrir les enjeux sociétaux, chorégraphiques et narratifs de cette danse urbaine originaire des ghettos – noirs, faut-il le préciser ? – de Los Angeles.

 

« No sped-up »
Rize de David LaChapelle (2004) Les extraits de ce documentaire, de facture assez conventionnelle, au commentaire plein d’emphase, commencent par retracer très brièvement l’histoire des émeutes qui mirent le feu aux ghettos de Los Angeles depuis les années 60. C’est après celle de 1992 que Thomas Johnson, ancien détenu devenu éducateur, invente le Clowning qui va progressivement se transformer en Krump : le Clowning semble s’adresser prioritairement aux enfants, le Krump aux adultes. Le Krump s’affirme peu à peu comme réponse positive, une « planche de salut », au mal de vivre des ghettos. Ainsi l’on peut envisager le Krump comme une canalisation de l’agressivité ritualisée en joute dansée, parfois d’une violence cinétique inouïe. Le commentaire en préambule tient même à indiquer que les images que nous voyons n’ont pas été accélérées ! Toutefois, nous avons repéré d’autres altérations du flux filmé : certaines images ayant été au contraire ralenties !…

« Let’s go »
Rien d’impossible aux dieux de Stéphanie Griguer (2013 – en cours de réalisation)
Les extraits de ce documentaire dans lequel figure le chorégraphe Heddy Maalem, mettent l’accent sur l’expression de soi, le « let’s go », dépassement de la peur pour libérer l’expression. On assiste à plusieurs danses individuelles. Dans l’une d’entre elles, une jeune femme porte un visage blafard maquillé de grisaille qui contraste avec sa robe rose de petite fille. Un autre danseur montre également un visage maculé de gris, tandis que son bras est souillé d’un vert glauque. Tous deux nous font voir, chacun à leur tour, dans des styles distincts et individualisés, des mouvements syncopés, des secousses agoniques, des corps comme démantibulés. Ces numéros de danse pourraient avoir un caractère macabre s’ils n’étaient pas, dans un contraste saisissant, animés par un fort élan vital, un souffle énergique et cathartique qui se communique au spectateur. Ainsi, ces chorégraphies n’évoquent que très superficiellement la mode des flashs-mob à la gloire des zombies et autres hommages morbides au clip Thriller de Michael Jackson. Ici, nous n’avons pas affaire à un acquiescement collectif, nihiliste, à la décérébration, ni à un hymne à la fin du monde, mais au contraire à une tentative jouissive de réappropriation individuelle – certes encadrée par le chorégraphe – de l’esprit et du corps, sorte de rite de repossession.

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« Storytelling »
Broken leg de Samir Ramdani (2010)
Cette installation vidéo dans le grand studio, triptyque projeté sur trois écrans, nous invite à rencontrer le danseur D. Michael.
Sur l’un des écrans, il nous décrit l’art du Krump avec beaucoup de pédagogie et d’enthousiasme – certains pourront regretter l’absence de sous-titrage (toutefois une pleine page de texte, extraits des propos de  D. Michael en traduction française, est offerte au public à l’entrée de la projection). D. Michael insiste particulièrement sur le « storytelling », cette façon de se raconter par des gestes et la nécessité d’en inventer de nouveaux dans un but double. Il s’agit d’affirmer sa personnalité unique : « T’es hors des sentiers battus » ; surprendre le spectateur pour capter son attention : « C’est le mec qui a fait un nouveau truc la dernière fois. Qu’est-ce qu’il va faire cette fois ? Je ne peux plus attendre ! »

Sur un autre écran, nous suivons la déambulation de ce même D. Michael dans la rue d’un quartier résidentiel. Dans ce long plan-séquence, le danseur incarne successivement différents personnages par le mime : l’adolescent en colère, le manifestant, le policier, le zombie, le snob, le dingue, le samouraï, l’archer, etc. Et cela, avec des transitions si subtiles – tours de passe-passe svisuelavants – qu’il paraît très difficile même après avoir visionné la vidéo plusieurs fois d’apercevoir quand un personnage disparaît et quand un autre surgit !

Sur un troisième écran, sont projetés des numéros de danse individuels ou collectifs. Les numéros individuels présentés devant une porte grillée, décor sévère et froid, exposent cette rage de vivre, cette explosion d’énergie canalisée, structurée par la danse. Les performances collectives paraissent-elles beaucoup plus décontractées. Dans ces Battles, nous assistons à l’émulation potache de camarades d’un crew dont les membres partagent des émotions simples et directes par l’expression gestuelle. Ainsi dans une scène, un groupe de copains joue face à la caméra. Nous les voyons tour à tour, tendus et relâchés, réjouis et dépités, comme des amateurs de sport saisis d’une transe collective devant un match suivi en direct à la télévision.

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« Hung up »
Le musée de la danse propose en outre au spectateur de consulter quelques clips de Madonna, Missy Elliot, The Black Eyed Peas et The Chemical brothers. Autant de tentatives de récupération par les tenants de l’entertainement qui aseptisent la danse en une version « lissée » : « initialement lieu d’expression d’une violence sociale et politique, le Krump devient un enchainement de mouvements érotisés, percussifs et provocants ».

« Kill-off »
Krump game en Ile-de-France – Une danse, un mouvement, une identité de Stéphanie Griguer et Guillaume Baldy (2012)
Pour finir, il est proposé d’écouter une émission initialement diffusée sur France-Culture dans laquelle nous suivons la migration du Krump en France. On y apprend que ce dernier s’imprègne dans l’hexagone de culture Manga avec ses personnages allégoriques et tout puissants. On est aussi initié au vocabulaire du Krump, par exemple le kill-off : « c’est ce qui permet de voir si l’adversaire est chaos ou pas. Parce qu’il y a beaucoup de gens qui se demandent comment vous faites pour juger de votre danse […] comment vous faites pour comprendre si c’est l’autre qui a gagné ou pas ? Hé bien, le kill-off, en fait, c’est comme un chaos dans la boxe… ». Enfin, plusieurs danseurs nous disent qu’ils vivent le krump comme une forme introspection. En effet, il est question de « séance de psychologie », de « mise à nu » ou encore de « travail sur soi ».

Cette exposition est accessible à un large public. Comme le rappelle D. Michael, le Krump est un langage que « même les gens qui ne dansent pas, comprennent » !

KRUMP
Exposition du 12 au 23 mars 2013, du mardi au samedi, de 13h à 18h, fermé dimanche et lundi, au Musée de la danse/St Melaine, Rennes. Gratuit, tout public, visites guidées sur réservation.

(*) Le mot Krump signifie Kingdom Radically Uplifted Mighty Praise Kingdom = royaume ; Radically = radicalement ; Uplifted = levé, élevé, soulevé ; Mighty = puissant; Praise = éloge (source Wikipédia)

Photos de l’installation Broken leg par Mathieu Harel-Vivier

ROTOMAGO [matthieu mevel] est fascinateur, animateur de rhombus comme de psychoscopes et moniteur de réalité plurielle. rotomago [@] unidivers .fr

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