La traduction française de Kramp, roman de l’autrice chilienne María José Ferrada, paraît en avril 2023 aux éditions Quidam. On y suit l’histoire d’une petite fille dont le père est représentant en quincaillerie, sous la dictature militaire de Pinochet.

Du Chili nous vient une jeune écrivaine qui a beaucoup écrit pour les enfants, et, étant enfant elle-même, ou disons qu’ayant gardé ce regard magique qui habite l’enfance, elle nous donne aujourd’hui un récit qui est d’autant plus grave qu’il se déroule dans l’innocence et l’étonnement. Une petite fille de sept ans accompagne son père dans ses tournées de représentant de commerce dans les pauvres villages du Chili, très loin des fastes de Santiago ou des séductions marines de Valparaiso. En fait, María José Ferrada est née plus au sud, à Temuco, la ville des deux prix Nobel du Chili, Gabriela Mistral et Pablo Neruda. Mais ici, un lieu de nulle part, comme l’une de ces planètes perdues, ridiculement étriquées, qu’habitait naguère le Petit Prince, compagnon de vol du grand Saint-Ex.

Cette autrice quadragénaire a publié un grand nombre de récits pour enfants, traduits en plusieurs langues dont le japonais – langue culte des mangas –, avec des titres aussi significatifs que Monde bizarre, 12 histoires minuscules de la terre, du ciel et de la merLe langage des choses, L’arbre des choses ou La tristesse des choses (ici cités en français, en attendant qu’ils soient traduits dans notre langue). Kramp, publié en 2017 au Chili, couronné de succès et déjà traduit en allemand, italien, anglais, portugais et polonais, vient de paraître, ce printemps 2023, dans une belle traduction de Marianne Millon.

Kramp María José Ferrada
María José Ferrada

Rien n’est plus terre-à-terre que le métier du père de la narratrice, qui apparaît sous le nom de D : représentant en quincaillerie. Rien n’est plus spirituel que le regard et le commentaire de sa fillette qui l’accompagne dans ses tournées et voit dans le catalogue de ces menus objets le bréviaire de l’ordre du monde sous l’autorité du « Grand Menuisier ». On peut ici, en bon Français, se rappeler cette comptine de randonneurs : « Nous en avons, vous en avez, plein l’dos, plein l’sac, plein l’fond des godillots, des pelles des pioches des gamelles et des bidons des rivets et des boulons… » L’éventail de produits de la marque Kramp que le père représente se ramène aux « clous, scies, marteaux, poignées de porte et judas ». Mais il y a un début à cette aventure, et comme c’est une enfant qui la rapporte, qu’on ne s’attende pas à une quelconque chronologie ; l’esprit magique qui l’habite ne retient, en fait de date, que cet événement merveilleux auquel elle et les siens assistent :

« Cette première tentative de vente a coïncidé avec le jour où l’homme a posé le pied sur la Lune. Les gens se sont réunis pour regarder l’alunissage grâce à un projecteur que le maire avait installé sur le balcon de son bureau et qui envoyait l’image sur un drap blanc. Comme il n’y avait pas de son, la fanfare des pompiers jouait une musique d’accompagnement. »

Voilà pour le décor, telle est l’ambiance, telle la tonalité. Le récit se déroulera comme un spectacle, comme une ombre chinoise, comme le déplacement de pions sur une maquette, dans l’irréalité d’une conscience étonnée, d’un regard ébahi, sans éluder en arrière-fond, et comme sans y toucher, une réalité chilienne à laquelle renvoie forcément la date qui n’est pas dite : le 20 juillet 1969, début d’une aventure qui s’achèvera sept ans plus tard, lorsque M la narratrice atteindra l’âge de 14 ans et entrera dans ce monde des adultes qui, à l’opposé de l’agencement systématique que la petite fille aura connu où, quincaillerie oblige, tout était affaire de clous et de vis, la fragmentation et le délitement deviendront l’ordre de vie, alors que la nuit tombe sur le bourg et les yeux de la narratrice :

« Des millions d’années plus tôt, au cours de cette même nuit, avait eu lieu la Grande Explosion, et depuis tout se fragmentait, et cela continuerait, irrémédiablement. Là-haut, la lune décroissante était la même que celle sur laquelle Neil Amstrong avait posé le pied des années plus tôt. Mais d’autres choses avaient changé pour toujours. »

Fin pessimiste ? Désabusement ? Faut-il désespérément vivre avec ce trou dans l’être qu’à la différence existentielle de Sartre l’autrice définit comme « la tristesse que l’on ressent sans qu’elle soit la sienne » ? Mais ces trous sont bien réels, et entre-temps le Chili a connu le coup d’État, la dictature, la torture et la répression et ses milliers de morts et de disparus. Le photographe E, compagnon du père, veut faire des photos des fantômes, témoigner de cet effacement des êtres que la compagnie théâtrale Ictus, à Santiago, nommait dans son spectacle (tellement subversif qu’il fut interdit et réprimé) Résidence dans les nuages, un titre qui renvoyait à la grande œuvre de Pablo Neruda : Résidence sur terre

Mais justement ces personnages sont gens de la terre, et n’oublions pas que les Mapuches, ces indigènes séculairement réprimés et toujours rebelles qui peuplent Temuco et tout le Sud du Chili, ont pour nom Mapu = terre Che = peuple. Dans le cours dramatique de l’histoire du Chili sous la botte de Pinochet (jamais cité) E et D sont arrêtés et M, la petite fille, ne sait plus que faire : jusqu’à présent, comme assistante de son représentant en quincaillerie de père, elle savait faire des grimaces ou des regards intenses pour apitoyer et convaincre le commerçant de passer commande, aidant même son père à falsifier ses notes de frais, et c’était, certes, comme un jeu, mais là que dire et que faire ? « Inutile de me servir de mes effets dramatiques, car ma courte expérience était suffisante pour comprendre que cette fois on affrontait un drame réel. »

Au chapitre suivant, la conclusion s’impose : « Les balles que l’on entendit quelques secondes plus tard firent un, deux, trois, quatre, cinq trous. »

C’est ce qu’elle appelle un « insecte de la destinée », cette fraction de seconde si brève qu’elle peut contenir un insecte, et c’est dans ce laps de temps si infime que le monde bascule. Le prétendu « miracle économique » vanté par les maîtres de l’économie libérale signifie, dans l’expansion mirifique de la grande distribution, la fin du petit commerce et la disparition des représentants. Dans son dénuement et son égarement, le père finira par proposer, dans la disparition du catalogue, « des produits qui n’existaient plus ». Tout ce monde que l’enfant s’est construit s’écroule comme château de cartes :

« Il était improbable qu’une maison construite à 80% de matériaux Kramp puisse s’effondrer en cas de tremblement de terre ou de tornade, et j’ai su que mon cas était un de ces cas malheureux improbables. Car une fois arrivé le tremblement de terre, la tornade, ma construction constituée à 95% de produits Kramp a été un tas de bouts de bois. »

Par chance, le père a appris à sa fille à faire des ronds de fumée avec sa cigarette. Elle se souvient qu’avec le photographe elle a vu des films pour enfants qui l’ont ravie, dont le célèbre Ballon rouge, d’Albert Lamorisse où l’amitié d’un petit garçon avec son ballon rouge le libère de la cruauté du monde : à la fin du film l’enfant, dont on a crevé le ballon, est rejoint par tous les ballons de la ville, au fil desquels il s’accroche pour s’envoler dans le ciel ; et là, dans un mouvement pareil, la petite fille se suspend à l’un de ces ronds de fumée et s’évade : « Les anneaux de fumée montaient et, en les regardant se dissiper… je me suis repliée et élevée, accrochée à l’un des anneaux ».

Ainsi va la vie dans ce monde du « Grand Menuisier » qui se déboite et se déglingue. En toute fin du récit, alors qu’elle dit adieu à son père, à tout jamais, que peut-elle dire ou faire encore ? Ce sera au lecteur de ce livre étonnant et, au sens propre, ravissant, d’en apprécier la surprenante fin. Pour son premier roman, María José Ferrada, qui a tant écrit pour l’enfance, nous entraîne dans un monde tout à la fois tragique et magique, dans un style piquant, souvent drôle comme le sont les réparties enfantines, avec une touche d’innocence ou de naïveté qui ne fait que mieux ressortir la gravité du récit.

Kramp María José Ferrada

Kramp de María José Ferrada, traduit de l’espagnol (Chili) par Marianne Millon. Quidam éditeur, 2023, 140 p., 16€

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Albert Bensoussan
Albert Bensoussan est écrivain, traducteur et docteur ès lettres. Il a réalisé sa carrière universitaire à Rennes 2.

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