Avec les moyens les plus « simples » de l’art cinématographique (lumière, mouvement de caméra, cadre, montage, mise en scène, musique…) et sans effets spéciaux, ce qui devient si rare, Ben Wheatley construit une histoire aussi noire et désespérée que le coeur de l’homme.

Le réalisateur nous entraîne avec une surprenante cohérence du récit psychologique aux frontières du conte surnaturelle. L’une des forces de ce film réside dans la subtile utilisation des codes de différents genres en évitant précisément d’en faire des référents extérieurs. Ils ne servent que l’histoire. La terrifiante histoire d’une âme qui se noie dans les méandres de sa propre substance.

Jay et Shen, couple apparemment sans histoire sont en vérité deux anciens militaires. Lui, par nécessité financière s’est fait tueur à gage et fait équipe avec son ancien camarade, Gal. Un mystérieux contrat à Kiev, dont nous saurons seulement qu’il se termina de façon très violente, semble avoir sérieusement ébranlé la personnalité de Jay. Il luttera à sa manière tant qu’il le pourra contre les invitations de son épouse et de son collègue à accepter un nouveau contrat. Rien de très compliqué pour les « deux mousquetaires » ainsi qu’ils se surnomment Gal et lui.

Professionnel, décontracté, blagueur, le couple de flingueur doit éliminer trois individus désignés par leur énigmatique client. Les choses vont bien évidemment se compliquer. Un prêtre, un libraire, un député… Malgré les tergiversations « culturelles » de Gal l’irlandais, les choses se font. Mais elles auront vite fait de basculer très sérieusement après le second contrat. Un lien très noir et très sale semble unir les victimes entre elles, mais également l’anonyme client et les deux tueurs bien au-delà du contrat initial.

Sans jamais verser dans les poncifs éculés de l’un ou l’autre genre, le réalisateur nous entraîne alors de plus en plus loin dans l’approche palpable de l’état intérieur de son personnage principal, mais sans jamais le projeter extérieurement et sans « dissection » psychologisante. Le « réalisme » ne le cède jamais au fantastique et c’est au coeur de ce dispositif que l’occulte et l’irrationnel affleurent mais comme masqués par la lutte de Jay entre folie et conscience. Conscience du mal, de son propre mal, pathologique, mais aussi de celui qui rôde, de celui qu’il croit pouvoir à la fois servir et condamner. L’art sans concession de Wheathley montre, sans moralisme étroit ni sensiblerie, que le juge et le bourreau peuvent être la victime de leur propre justice. Le mal ne guérit pas le mal mais l’amplifie, sans excuse.

Un film accompli, une réussite et non pas une « réussite du genre » car il serait vraiment dommage de considérer Kill List uniquement comme un film de genre, ni thriller, ni film d’épouvante ou fantastique. Il s’agit d’un récit, parfaitement maîtrisé, de la folie qui guette l’homme qui croit pouvoir contrôler la violence et le meurtre par de moyens techniques froids et impartiaux. Sans mysticisme ni moralisme, Kill List laisse percevoir ce que ces croyances comportent de potentialités irrationnelles et mystérieuses.

Kill List, Grande-Bretagne, film de Ben Wheatley, avec Neil Maskell, Myanna Buring, Harry Simpson, juillet 2012, 95 min

 

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l’ouvrage « Sur la route des plus belles légendes celtes » (Arthaud, 2013)
thierry.jolif [@] unidivers .fr

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