Du graffiti aux fresques, l’artiste Kazy Usclef s’épanouit dans le langage de l’image depuis la fin des années 90. Son univers artistique foisonnant et unique rencontre à Rennes les volumes de Clément Poma, du collectif nantais des designers-constructeurs MONsTR. Visible jusqu’au 28 août 2022, à l’Orangerie Est du parc du Thabor, l’exposition immersive et collective Les Rives du braconnier est le fruit de l’association Teenage Kicks, dans le cadre d’Exporama 2022 et une occasion de revenir sur la création artistique hors norme de Kazy.

Au Mexique, en Espagne, en Belgique, au Liban, partout où il passe, il laisse sa trace. Dans une superposition d’images, un assemblage de motifs et un enchevêtrement de couleurs et de techniques incessant, l’œuvre de Kazy Usclef se fait le reflet d’une création artistique continuellement renouvelée et questionnée par son auteur depuis plus 20 ans. Le street artiste revient sur la terre de son enfance pour Les Rives du braconnier, une exposition collective avec Clément Poma, membre du collectif nantais de designers-sculpteurs MONsTR, à l’Orangerie Est du Thabor.

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Kazy Usclef en pleine création pour l’exposition Les Rives du braconnier, Orangerie Est du Thabor, Rennes © DR -Kazy Usclef

L’œuvre de Kazy Usclef, référence au boxeur Mohammed Ali, Cassius Clay Jr. de son vrai nom, ne peut laisser indifférent. Rennais de naissance, Nantais d’adoption depuis 2003, Kazy fait partie de la nouvelle génération du graffiti, celle née à l’aube des années 2000. Dans le graffiti depuis 1998, l’adolescent qu’il était est allé à l’école de la rue, l’école vandale et a naturellement appris au contact de « grands frères », des groupes implantés à Rennes à l’époque dont faisaient notamment partie les futurs organisateurs de Teenage Kicks, Poch et Brez. Le premier ayant commencé en 1988, le second en 1993. « Les gars qui ont commencé avant moi étaient un peu les pionniers en ce qui concerne la pratique graffiti. Il n’y avait pas grand monde avant eux », précise Kazy. Sa pratique germe ainsi dans l’espace public rennais, se nourrit de la culture et de l’identité hip-hop. « Ce n’était pas juste le fait d’écrire son nom sur un mur, il y avait un côté « way of life » [mode de vie en français, ndlr.]. » Baigné dans cet environnement où l’idée de communauté, de crew, est fédératrice, le futur artiste s’épanouit au fil des rencontres et des collectifs qu’il côtoie avant de finalement se professionnaliser avec une formation.

Née sur les murs de la capitale bretonne, sa création artistique s’est construite dans la liberté artistique qu’est celle de la rue et est aujourd’hui encore fortement empreinte de cet héritage du graffiti qui l’a façonnée. Il poursuit d’ailleurs le lettrage à l’occasion même si la pratique se fait moindre. « D’un côté, il y a le graffiti dans la rue avec cet attrait de l’illégal », précise-t-il. « De l’autre, il y a mon travail de peinture. Les deux sont à dissocier l’un de l’autre. » Muralisme, street art ou art urbain, les étiquettes ne l’intéressent pas vraiment, son travail est celui de la peinture et de toutes les possibilités qu’elle offre.

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Unique de par sa singularité, son univers évolue dans des pièces organiques et vivantes complexes peuplées d’habitant.e.s, parfois insolites, d’un bestiaire, parfois chimérique. Les images s’enchevêtrent les unes aux autres pour raconter une multitude d’histoires. « Pour moi, c’est un peu l’enjeu de la création artistique », explique Kazy. « Trouver un univers qui nous est singulier, qui est le plus personnel possible ou en tout cas, qui retranscrit qui on est. » Dans ce cheminement-là, il s’est créé un monde pictural original et mouvant qui fluctue au fil de ses sensibilités et des scènes qui l’inspirent, comme celles de la musique, le cinéma et la littérature. Particulièrement attiré par les arts populaires, ses voyages sont également une riche source d’inspiration. « Tout ça fait qu’à la fin tu fais un melting pot de tout ce que tu as pris dans la tronche et ça devient ta patte. C’est un peu, selon moi en tout cas, une digestion de ce que j’ai appréhendé et vu dans les milieux créatifs et artistiques. »

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Les peintres avant-gardistes du début du XXe siècle sont autant de références que l’on retrouve dans ses créations. Piochant dans un passé artistique qui a construit l’histoire de l’art, il emprunte autant à la poésie et à la révolution artistique des surréalistes qu’aux références primitives des cubistes. Tout en résonnant avec les formes d’expression issues des arts populaires, l’authenticité artistique de l’art naïf et la spontanéité de l’art brut. Aussi, ses compositions graphiques sont autant d’influences qui trouvent leur origine dans les affichistes des années 50, voire 60. « Il y a aussi toute l’imagerie ou l’iconographie qui n’est pas forcément à vocation artistique. Je suis assez sensible à tout ce qui touche à l’art brut et l’art publicitaire. »

Mais son travail est moins une question de style qu’une question de cadre et de contexte dans lesquels se construisent les choses. « C’est aussi le pourquoi je peins dans la rue. » Par ces affections pour ces mouvements nés pour la majorité en marge de tout académisme artistique, Kazy tente de désacraliser l’art et l’idée qu’on s’en fait. L’espace public s’est révélé le meilleur moyen. Mais cet objectif ne l’empêche pour autant pas d’être sensible aux peintres classiques de la Renaissance. « Je pense que c’est intéressant de savoir ce qui s’est fait pour enrichir son travail et pour voir comment on peut contribuer à cette histoire-là. »

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Kazy Usclef, octobre 2020 © DR – Kazy Usclef

Son univers est une base qu’il ne va cesser de sublimer et de peaufiner en allant toujours plus loin dans la technique et le propos. D’une pièce à l’autre, techniques et compositions varient. Des aplats envahissent parfois le mur et créent des formes animalières ou humaines nourries en son sein de motifs et symboles. D’autres fois, les effets brossés, crayonnés et autres coulures se réunissent en une seule création pour une explosion de texture. Mais ce n’est pas tant la diversité de techniques et médiums qui l’intéresse, mais la création d’images en elle-même. « Peu importe les moyens, l’idée c’est de raconter des histoires. Le grain, les effets de texture sont des choses qui parlent et qui donnent un ton aux images », argumente-t-il. « Il y a aussi un aspect purement graphique qui fait que je suis sensible à une forme de plastique des choses. »

Vidéos, installations, murs, gravures et illustrations se mettent au service du langage de l’image. Kazy s’occupe également de l’artwork, illustrations de pochettes d’album ou l’identité graphique, de différents musiciens. Il est notamment à l’origine des pochettes d’album particulièrement envoûtantes du groupe breton de dub Stand High Patrol depuis plusieurs années. « Associer une image à la musique c’est associer une peinture dans l’espace public au contexte dans lequel elle se trouve », disait-il d’ailleurs dans une interview en 2020.

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Dans ses mises en abyme picturales, écho à la construction du monde et de l’humain, un récit se tisse, voire plusieurs. Des récits parfois guidés, mais toujours libres d’interprétation. Les images se font s’appréhendent selon son prisme, sa perception, et même son expérience face à l’œuvre. « Il faut défendre son travail, qu’il soit fondé et pas forcément gratuit, mais il y a aussi une marge de liberté dans laquelle les gens se font leur propre lecture », enrichit Kazy. « J’aime que les gens s’abandonnent un peu dedans. Il y a à l’intérieur de l’image comme une séquence, une narration dans laquelle on peut se balader et se parler à soi-même. »

Fruits du conscient et l’inconscient, ces pièces dans lesquelles l’observateur se balade sont le reflet des réflexions et sensibilités artistiques de Kazy, d’une volonté de renouvellement constant et d’une recherche continue de la nouveauté plastique. Elles sont néanmoins peuplées de symboles qui se répètent : la lune et les étoiles, le crâne, le squelette et le fantôme. « Les motifs qui reviennent sont des codes qui nous sont propres mais dont la symbolique est lisible. » L’univers, la vie et la mort, l’humain en somme, révèlent les leitmotivs qui construisent son œuvre. Au-delà de l’univers nocturne, le symbole de la lune signifie par exemple beaucoup, l’intimité du psychisme et le féminin. Oscillant entre rêve et réalité, sa création se fait le miroir de ses fascinations pour le rêve, le sommeil et le subconscient.

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Le muraliste applique ses préceptes artistiques autant en solo qu’en collaboration, héritage enrichissant et exaltant du graffiti. En 2021, il recouvre plusieurs murs avec Mathi-Mathos en Espagne. En 2022, c’est avec GR170 à Barcelone et Grolou au Mexique qu’il collabore. « C’est quelque chose que j’apprécie faire en voyage, ça permet de rencontrer des locaux qui te font découvrir la scène locale, les mœurs et coutumes », confirme-t-il. « On travaille généralement avec des proches, mais aussi avec d’autres corps de métier », à l’instar de l’exposition Les Rives du braconnier, une association de Kazy Usclef et de Clément Poma du collectif nantais MONsTR, particulièrement spécialisé dans la sculpture bois.

Avant de recouvrir les MUR de Bordeaux et d’Oberkampf de Paris à la rentrée prochaine, Kazy revient sur la terre de sa naissance pour une exposition pensée avec Clément Poma. « C’est pas la première fois que je bosse avec le collectif MONsTR et Clément. Ça faisait un moment qu’on voulait construire de nouvelles choses ensemble. »

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Construite sur le vif, l’installation présentée à l’Orangerie Est du Thabor est une réaction  aux incendies ravageurs qui ont eu lieu de cet été. « C’est aussi ça le principe de la création artistique, parler du monde. C’est quelque part essentiel aujourd’hui. »

Une sculpture de bois et une fresque picturale, aussi monumentale et impressionnante l’une que l’autre, accueillent le public dans l’espace d’exposition. En se rapprochant de cette composition de matière brute, la figure blafarde d’un enfant apparaît. Certains pourront penser aux bateaux funéraires vikings qui s’embrasent sur les eaux ou aux sarcophages égyptiens, d’autres y verront une référence à Moïse ou aux gisants, ces sculptures de l’art chrétien. « Au moment de la création, des gens passaient. C’est intéressant de voir que les lectures sont très personnelles », renseigne-t-il. « Les enfants peuvent aussi être hyper clairvoyants sur les images. C’est assez cool d’être là sur le moment et d’entendre les discussions entre les personnes. » Dans ce cas, est-il mieux d’expliciter la démarche des deux artistes ou de laisser la liberté au public d’écrire sa propre histoire ?

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Dans un écho à la forêt, le bois donne à voir le sujet de l’installation sans détour. « On s’est demandé comment, avec des choses simples, donner un message aussi direct et évoquer des sujets clairs », précise-t-il avant de continuer : « On a rapidement eu l’idée d’une image assez forte ». Les Rives du braconnier traite d’un sujet d’actualité qui ne cesse d’alerter le monde sur les dangers à venir, donnant à l’œuvre une dimension résolument engagée. « Je ne sais pas si je peux me revendiquer comme un artiste engagé, mais j’ai grandi en étant sensibilisé au militantisme », confie-t-il. « Je pense que c’est quelque chose d’intrinsèque dans la création artistique d’aujourd’hui. Je me dis qu’on est là pour parler, échanger et faire réagir. »

Impactante dès l’entrée dans les lieux, la sculpture de Clément Poma se prolonge dans la fresque de Kazy Usclef. Dans un dialogue artistique muet, le visage s’évade du volume où il repose et rejoint la peinture pour conter plusieurs histoires. Entre figuration et abstraction, la pièce organique de Kazy se compose d’une multitude de visages, de corps qui se mêlent, se répondent et interagissent en silence. L’artiste crée une mise en abyme picturale, comme il a pu le faire dans le passé, et laisse la libre interprétation au public. « L’idée d’avoir des éléments qui peuvent être séquencés, qui se répondent les uns aux autres, mais qui peuvent aussi être indépendants, c’est ce qui me plaisait. On est pas juste sur une image rectiligne et linéaire d’une seule lecture. » La lecture et la composition de l’exposition se voient enrichies par cette accumulation d’images, de motifs, mais également de textures. Pinceau, brosse, perche et autres outils donnent du caractère et du relief à la peinture de par leur différence de traitement de la peinture. « On est encore une fois dans l’idée du rêve, d’élévation. L’idée était qu’on ait la sensation d’une élévation de la sculpture au travers de la peinture pour apporte une dimension positive, une lueur d’espoir. »

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Ce qui était à l’origine un bûcher devient le berceau de ces vies picturales que Kazy a imaginé, en référence à la légende du phénix qui renaît de ses cendres. D’un sujet lourd, Clément et Kazy parviennent à construire une histoire inspirante. En partant des cendres du passé, ils ravivent les braises du vivant et tiennent allumée cette lueur d’espoir qui donne encore foi en l’humanité.

L’exposition Les Rives du braconnier se déroule du 1er au 28 août 2022 à l’Orangerie Est du Thabor, à Rennes. L’espace d’exposition est ouvert du mardi au dimanche, de 14h à 19h.

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Site du collectif MONsTR

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