Le samedi 5 mars, au château de Suscinio et à l’Hermine à Sarzeau, Dominique Jégou, le poète Charles Pennequin et le compositeur Olivier Sens ont présenté, tout au long de la journée, le triptyque des Accumulation # 1, # 2 et # 3 conclu par la Grande forme accumulée, initiée par Dominique Jégou. Dans le cadre du festival MOUV’ment T, c’est presque un festival dans le festival, une journée complète pour entrer dans la démarche créatrice du chorégraphe et s’imprégner de son écriture.

Au château de Suscinio, en introduction Accumulationsà cette journée, des élèves du conservatoire de Sarzeau se sont appropriés l’approche de Dominique Jégou et de Charles Pennequin dans Accumulation # 1-Peux-je ? Puis, c’est Accumulation # 3 qui a été donné dans une salle avoisinante. En fin d’après-midi, à l’Hermine à Sarzeau, Dominique Jégou a donné un atelier dans lequel le public était convié à s’essayer à la démarche de la pièce Accumulation # 2. À partir d’une phrase dansée toute simple, accessible à tous (écrire son prénom au sol),  ajouter une contrainte supplémentaire à chaque nouvelle exécution de la phrase jusqu’à saturation des possibilités des participants et voir comme le mouvement est déformé. La représentation de la pièce fut ensuite donnée et suivie de La grande forme accumulée. Avec la conjugaison des formes comme fil conducteur, la danse rencontre la poésie sonore dans le moment où ce qui est dans l’esprit sort du corps et vient à la rencontre de l’autre, tente de se stabiliser avec la musique d’Olivier Sens et confronte son abstraction à une forme narrative induite par des formes plastiques.

AccumulationsAccumulation # 1-Peux-je ? Les élèves du conservatoire de Sarzeau ont restitué le travail avec les deux artistes en accompagnant le public vers la salle où allait se tenir la représentation de la première série des Accumulations. Là, un des jeunes comédiens a dit l’un des textes de Pennequin (Les petits mots), puis tous ont formé une sculpture collective et le coryphée, telle une figure de proue, a entraîné le groupe d’élèves dans une dynamique bataillant entre résistance des uns contre les autres et soutien à ces mêmes. Ils furent interrompus par de rageurs bruits de tôle produits par Dominique Jégou et Charles Pennequin qui entrent ainsi dans la pièce performative (systématiquement adaptée au lieu de la représentation).

Charles Pennequin, gros et grand bonhommeAccumulations imposant, mais aussi tout en rondeur, en bonhomie, lit des textes qu’il a écrits. Les feuilles A4 sur lesquelles ils sont imprimés volettent à mesure de la lecture ; une lecture particulière, perturbée, de textes qui parlent de la difficulté d’être et qui fustigent les inepties de notre monde ; des textes lus avec la force d’une opposition, d’une combativité acharnée. C’est comme si l’idée de sortir de la bouche de son auteur faisait obstacle ou comme si l’auteur n’osait totalement exprimer ce qu’il a écrit. Ça bute. Le style de Pennequin est identifiable entre tous. Il est l’une des grandes figures de la poésie sonore, un performeur extraordinaire. Face et autour de lui, en contrepoint, le danseur. Dominique Jégou a une corporéité à l’opposé de celle de Pennequin : souple, fin, ingambe, le visage tout en angles. La folle danse qui prend place est une conjugaison des corps, des mots, des voix et des bruits, toute en perturbation et en confrontation.

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PEUX-JE de et avec Dominique Jégou et Charles Pennequin au château de Suscinio

Un jeu avec des plaques de tôle rappelle avec force les performeurs au concret et ancre solidement les deux artistes dans un monde de corps, d’espaces et de vibrations. Charles Pennequin au sujet de sa rencontre avec Dominique Jégou : « Ce qui m’a intéressé c’est comment Dominique m’a parlé de la danse. Il m’a dit : moi ce qui m’intéresse c’est ce qu’il y a autour de ma main, de mes mouvements, ce n’est pas ma main. Ça m’a fait travailler, penser, et en même temps, je me disais, on a des idées, mais ce ne sont pas les nôtres. Au fond de nous on a des pensées, on croit que c’est de nous alors que ça ne vient pas de nous. »

 Tout au long des différentes représentations de Accumulation # 1-Peux-je ?  On retrouve des moments ou formes que l’on peut reconnaître, certaines ont disparu, d’autres apparaissent. La forme de la pièce bouge. Collisions, manipulation du corps de l’autre, frottements, capture, libération, déchaînements, si les mots sont déjà écrits, les gestes sont générés par la rencontre avec ceux-ci et avec la présence et le corps de celui qui les dit. La danse n’est pas pré-écrite, elle joue avec l’aléatoire,  est le fruit des jonctions que trouvent les deux artistes dans l’instant. L’écriture de Pennequin a précédé la pièce (les feuilles A4 l’attestent, ainsi que parfois un préenregistrement sonore de l’un des textes). Mais l’écrivain n’a pas la maîtrise de l’espace créé par le danseur : « Je ne sais pas danser… », dit Pennequin dans la chorégraphie. Il suit donc Jégou et renforce l’impression d’instabilité créée par l’improvisation corporelle. Le public est tout autour de l’espace de représentation, au bord. C’est lui qui le délimite. Il se déplace, mais sera parfois happé, incorporé, littéralement scotché, pris au piège et n’ayant d’autre solution que de se libérer de et par la danse. Une danse brute, forte qui s’immisce dans la confrontation et la transforme en rencontre. Une danse brute et forte qui se poursuit dans l’écriture de certains textes de Pennequin inspirés par ces rencontres.

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Accumulation # 3

Accumulation # 3 Le projet est donné dans une version allégée. Il était initialement fondé sur la rencontre entre le chorégraphe et un(e) plasticien(ne), mais divers aléas menèrent la pièce à une forme où la danse se combine avec les objets. Le résultat s’il est provisoire n’en est pas moins somptueux et appelle résolument l’admiration. Le chorégraphe a adapté les couleurs des costumes et des objets de la pièce à l’ambiance du lieu, aux pierres claires et apparentes du château. Ces couleurs poudrées, intenses et lumineuses diffusent une ambiance qui magnétise le regard, l’absorbe.Accumulations

À l’image de la danse de Catherine Legrand -son ancrage fort dans le sol est caractéristique, ancrage qu’elle conjugue prodigieusement avec la très belle fluidité de son corps- Accumulation # 3 combine une danse abstraite avec le jeu de la narration. Le choix de Dominique Jégou d’un décor naïf n’est pas sans rappeler celui de Cubing et Cubing bis, deux de ses pièces précédentes dans lesquelles le lieu de la danse se construit, se déconstruit et se reconstruit inlassablement. Pour Accumulation # 3, Jégou opte pour un décor plus concret et hormis le pavé droit (parallélépipède rectangle), qui figure un cachalot, les autres objets sont identifiables, une pyramide Inca, une boule soleil, des tubes de PVC. Les séquences de la pièce, la boule soleil qui s’élève d’un trait dans le ciel, la déambulation dans les ruines (les tubes de PVC jonchent le sol), la pyramide Inca autour de laquelle Catherine Legrand circule, la forêt ou le labyrinthe (les tubes de PVC disposés verticalement) où les gestes sont contraints, évoquent un conte enfantin ou même une comptine (par son mode cyclique).

AccumulationsSi l’on retrouve des éléments d’Accumulation # 2, le travail subit une distorsion intéressante. C’est Olivier Sens qui compose à nouveau la musique d’Accumulation # 3 et la danse prend, ici aussi, appui sur la mémoire, les archives chorégraphiques des interprètes (Dominique Jégou, Catherine Legrand et Annabelle Pulcini). Quarante-neuf archives symbolisées par quarante-neuf tubes de pvc gris : L’Après-midi d’un faune de Vaslav Nijinski, Les chèvres de Dominique Bagouet, le little man de One Story as in falling de Trisha Brown, Assaï de Dominique Bagouet, L’horreur (nom de l’un des vingt-cinq mouvements de La levée des conflits) de Boris Charmatz, La fanfare de Dominique Bagouet, etc. Catherine Legrand traverse le plateau avec des gestes ou morceaux de phrases réactivés à mesure qu’elle se dirige d’un point à un autre. Les gestes sont enchaînés dans une danse parfaitement maîtrisée et son aspect séquencé est aspiré par la fluidité de la danseuse. Lorsque Dominique Jégou entre à son tour sur le plateau, les différents points qu’il relie laissent voir quelques divergences de parcours, mais ce sont les archives communes qui deviennent évidente pour le spectateur. Les danseurs évoluent sur la musique d’Olivier Sens au sein d’un monde où seul le sol est stable. AccumulationsLa pyramide Inca en tissu blanc avance et revient à sa place initiale. Le pavé droit cachalot est également mobile, il reste sur place, mais se remplit et se vide d’air. Les tubes de deux mètres de longueur tombent au gré du passage des danseurs. Ces tubes à terre sont relevés par la danseuse Annabelle Pulcini dans une démarche qui rappelle celle du machino de Parades and Changes d’Anna Halprin. Son geste très quotidien (revendication essentielle de la danse contemporaine) contraste singulièrement avec les drames qui se jouent juste à côté d’elle dans une danse hyper sophistiquée. Annabelle Pulcini quitte son rôle pour marcher dans les pas de Catherine Legrand et reprendre la chorégraphie là où Catherine Legrand l’avait commencée, alors que cette dernière sort des archives pour entrer dans une danse improvisée et que Dominique Jégou est englouti par le pavé droit cachalot. Dans ce cycle de danse, une ronde en distorsion dans le temps, Annabelle Pulcini est engloutie par la sophistication de la danse, Catherine Legrand par l’improvisation et Dominique Jégou par la matière.

Accumulation # 2 voir les articles d’Unidivers : l’entretien avec Dominique Jégou et l’entretien avec Olivier Sens

Grande forme accumulée clôture Accumulationscette grande journée. Les artistes de toutes les Accumulations se retrouvent sur cette pièce et naviguent, sautent d’une forme à l’autre au gré de leurs sensations. La voix de Pennequin est déformée par les effets d’Olivier Sens, toujours aux manettes du son. Le même Pennequin tend des miroirs brisés à la danseuse Catherine Legrand tout en refaisant en miroir, en contrepoint, avec son corps immense,  le mouvement de la danseuse. Les rencontres sur ce plateau sont saisissantes.

Crédit photo : Fabrice Bouvais et Alain Simon

Accumulation # 1- PEUX-JE

Dominique Jégou (poésie, danse) Charles Pennequin

Accumulation # 2

Ronan Bernard (lumière), Dominique Jégou (danse, chorégraphie), Catherine Legrand (danse), Olivier Sens (musique)

Accumulation # 3

Dominique Jégou (danse, chorégraphie), David Lecanu (lumière), Catherine Legrand (danse), Annabelle Pulcini (danse), Olivier Sens (musique), Véronique (réalisation des objets)

Grande forme accumulée

Dominique Jégou (danse, chorégraphie), David Lecanu (lumière), Catherine Legrand (danse), Charles Pennequin (performance),  Annabelle Pulcini (danse), Olivier Sens (musique)

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