C’est une enquête passionnante et passionnée au cœur d’une tradition spirituelle méconnue que nous propose Jean-Marc Boudier avec l’ouvrage L’Oraison cordiale. En plein XVIIe siècle, au sein de l’Église catholique de France, c’est une véritable école spirituelle qui se développe et qui s’exprime à travers des textes révélateurs d’une haute et exigeante expérience mystique.

 

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C’est à partir de L’Oratoire du cœur de Maurice Le Gall de Kerdu que Jean-Marc Boudier se lance sur les traces de cet enseignement discret de la pratique ascétique de la prière intérieure en France. Publié en 1670 « ce manuel illustré de magnifiques gravures symboliques, est l’ouvrage majeur de cette voie de l’oraison cordiale qui prône la quête intérieure du Royaume de Dieu… ». Mais cette voie, ainsi que le démontrent les minutieuses analyses de Jean-Marc Boudier traverse (avec, toutefois, une assez nette coloration anti-janséniste) tous les courants, parfois concurrents, de l’Église catholique de l’époque.

 

Sous-titré Une tradition catholique de l’hésychasme cette érudite étude pointe les origines vénérable de cette tradition méconnue. En effet, le terme d’hésychasme désigne généralement la voie propre du monachisme orthodoxe. Voie qui, au XVe, siècle dut être défendue avec ferveur par saint Grégoire Palamas contre les attaques de Balaam, moine gagné aux options scolastiques de l’Occident chrétien. L’impénétrable origine des sources de l’oraison cordiale en France étant ce qu’elle est Jean-Marc Boudier ne s’y attarde pas et insiste avec raison sur l’opérativité et le symbolisme d’une haute spiritualité (le livre contient plusieurs reproductions des riches illustrations des éditions originales). Pour ce faire, rien de mieux que la matière première. Ainsi, en dehors des études détaillées de l’auteur, le livre se compose d’un riche florilège de textes émanant de cette école de l’oraison cordiale. Nous nous trouvons là, plongé dans des textes irrigués par une poésie mystique vibrante et chaleureuse. Une poétique qui, toutefois, ne masque en rien la rigueur spirituelle des expériences d’une foi vivante, consciente d’elle-même, mais aussi du mystère qu’elle ne peut qu’effleurer.

A moins que d’en avoir eu l’expérience, il est impossible d’entendre en quelle manière l’âme au-dessus d’elle-même connaît Dieu sans le connaître, le goûte sans le goûter et le possède sans le posséder ; cela est si pur que l’esprit humain ne peut y atteindre, tout y est plein de ténèbres pour lui. Jean de Bernières, Le Fond de l’âme est une demeure sacrée et secrète, cité p. 193

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En outre, la langue est rendue de façon pleinement compréhensible sans toutefois sacrifier à certains particularismes très goûteux du français du XVIIe. Cette approche est exemplaire. Pour le simple fait de remettre au jour ces textes d’une grande beauté, ce livre vaut amplement la peine d’être lu.

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Par ailleurs, nos lecteurs bretons y trouveront quelques indications significatives sur l’implantation de ce mouvement spirituel dans notre région. Ainsi des vestiges symboliques qui demeurent en Servel, non loin de Lannion, dont Maurice Le Gall de Kerdu fut le recteur…

Jean-Marc Boudier, L’Oraison Cordiale, L’Harmattan, 2013, Collection Contrelittérature, 279 p, 28, 50€

 Entretien avec Jean-Marc Boudier :

 Jean-Marc Boudier, pour commencer avec ce qui est le plus matériel et le plus proche, pouvez-vous nous dire quelques mots de présentation au sujet de M. Le Gall de Kerdu et de son travail (toujours visible) à Servel dans les Côtes-d’Armor ?

 Originaire de Morlaix, ami de Jean Aumont et lié aux Missionnaires jésuites, il fut recteur de Servel en Lannion pendant une trentaine d’années jusqu’à son décès. Il a aussi effectué un voyage important à Rome où il rencontra le pape Alexandre VII. Le Gall fit réaliser autour de son église comme un chemin de croix en sept étapes marquées par des statues, ce qui correspond aussi aux sept gravures de son Oratoire du cœur. Ces statues ont pu être restaurées récemment grâce aux efforts de l’« Association pour la Sauvegarde du Chemin de Croix de Servel ». Le recteur développa aussi un culte local aux Cinq Plaies du Christ dont on retrouve la figuration sur sa belle pierre tombale conservée dans l’église. Bien que remaniée au cours des siècles, cette dernière mérite le détour, gardant encore d’intéressants souvenirs, notamment de Marie Guyon, la fidèle servante de Le Gall morte, dit-on, en odeur de sainteté.

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à ce courant spirituel méconnu ?

 C’est une vieille histoire… Ce fut au début, alors que j’étais encore étudiant, par l’acquisition d’un exemplaire du 17e siècle de l’Oratoire du cœur, puis par la lecture des pages d’Henri Bremond et d’Anne Sauvy sur l’oraison cordiale. Plus récemment, la possibilité de venir en Bretagne m’a permis de redécouvrir sur place cette tradition qui correspond aussi à mon histoire personnelle.

Les sources historiques sont très maigres, vous l’écrivez. Certains manuscrits ont disparu, la conservation ne semble pas avoir été très rigoureuse, il paraît donc fort difficile de découvrir l’origine de cette voie… Apparaît-elle avec celle du Sacré-Cœur par exemple ? Où se base-t-elle selon vous sur des sources plus anciennes ?

 Il est difficile ici de faire œuvre d’historien et peu importe… Ce cheminement vers l’intériorité et la rencontre avec le Christ médiateur et sauveur semble principalement orienté vers l’humble et patiente pratique répétée de cette « prière du cœur »  (sous la direction orale d’un « père » spirituel qui d’ailleurs peut être un laïc) plus que vers un exposé théorique mis en forme écrite ; même s’il a des bases théologiques traditionnelles et sérieuses. On en trouve des traces dans certains ouvrages imprimés vers le milieu du 17e siècle. Sinon, plusieurs textes et correspondances, pouvant témoigner de la vie de ce groupe informel, sont restés à l’état de manuscrits, connus ou inconnus à ce jour. Les révélations du Sacré-Cœur à Marguerite-Marie, que vous évoquez, sont en fait un aboutissement parfait et public de toute une tradition catholique qui remonte au Moyen Âge et cette dévotion sera diffusée tout particulièrement par les Pères Jésuites. L’oraison cordiale en est très proche bien que distincte en soi.

Vous avez sous-titré votre livre « une tradition catholique de l’hésychasme ». Vous n’ignorez sans doute pas pourtant que l’hésychasme tel qu’il est maintenu vivant par l’Église orthodoxe s’appuie aussi sur une approche dogmatique et théologique assez différente de celle de l’Église romaine ?

Les divisions entre Grecs et Romains forment un sujet trop complexe pour l’aborder ici. Ce sous-titre peut sembler provocateur ou d’un œcuménisme réducteur, mais il n’en est rien. Certes le mot d’hésychasme, d’origine grecque, s’applique normalement à la tradition de l’Église orthodoxe, mais ce qu’il recouvre se retrouve aussi dans l’Église catholique, bien que souvent de manière plus discrète. Deux exemples très connus sont ainsi la devise « Pax » des moines bénédictins ou encore ce que des mystiques, dont certains ont été canonisés, ont appelé « oraison de quiétude » ou « recueillement intérieur ». Une grande figure orthodoxe, le P. Placide Deseille, consacre de son côté un intéressant chapitre sur cette tradition occidentale dans son ouvrage La spiritualité orthodoxe et la Philocalie. C’est ce que j’ai voulu creuser et montrer, quand il écrit que « l’on retrouve certains accents familiers à la tradition hésychaste ».

Cette voie selon vous a-t-elle une chance de trouver aujourd’hui une certaine postérité ?

 Il m’est difficile d’y répondre même si c’est évidemment mon souhait ! A l’époque actuelle où la prédominance de la tête sur le cœur, l’agitation fébrile et les discussions sans fin règnent partout, il n’est pas inutile de rappeler, pour les chrétiens, que le Royaume de Dieu doit être recherché à l’intérieur de nous, et plus particulièrement dans le « lieu du cœur ». C’est aussi l’occasion d’intérioriser et de vivre plus profondément la pratique des sacrements et des œuvres et vertus, d’en redécouvrir le sens divin véritable.

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l'ouvrage "Sur la route des plus belles légendes celtes" (Arthaud, 2013) thierry.jolif [@] unidivers .fr

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