Cher Mathieu, cher Thomas,
Quand vous étiez petits, j’ai eu quelquefois la tentation, à Noël, de vous offrir un livre, un Tintin par exemple. On aurait pu en parler ensemble après. Je connais bien Tintin, je les ai lus tous plusieurs fois.
Je ne l’ai jamais fait. Ce n était pas la peine, vous ne saviez pas lire. Vous ne saurez jamais lire. Jusqu’à la fin, vos cadeaux de Noël seront des cubes ou des petites voitures…

Où on va, papa ? demande inlassablement Thomas à son père. Où on va, papa ? Peu importe la réponse, il ne l’écoute pas, tout à sa joie d’embarquer dans la superbe voiture américaine de son père, un carrosse de conte de fées… les fées en moins. Où on va, papa….

Tout le monde connaît Jean-Louis Fournier, même sans avoir lu un seul de ses livres et même à vrai dire sans avoir jamais entendu prononcer son nom. Fournier, c’est l’oiseau Antivol, l’oiseau qui n’ose pas voler et se trouve toutes les excuses de la terre pour rester fermement campé sur le plancher des vaches. Un oiseau différent, un oiseau qui ne vole pas parce qu’il a le vertige. « En plus, il a du culot, il se moque des oiseaux qui volent, les oiseaux normaux. Comme si Thomas et Mathieu se moquaient des enfants normaux qu’ils croisent dans la rue. Le monde à l’envers. »

Jean-Louis Fournier c’est aussi « La minute nécessaire de  », les célèbres « Etonnant, non ? » de Pierre Desproges, son ami.

De ses deux fils il n’avait jamais encore parlé, jamais écrit une ligne. À vrai dire, bien souvent il évitait même le sujet. « Je crois, surtout, que c’était pour échapper à la question terrible : « Qu’est-ce qu’ils font ? ».
Mathieu et Thomas ne sont pas des enfants comme les autres, ils sont différents. Ils ont « de la paille dans la tête » comme le disait Josée, la bonne chargée de les garder un temps à la maison.

Mathieu et Thomas sont nés à deux ans d’intervalle, tous deux touchés par des handicaps physiques et intellectuels. Des enfants à jamais condamnés à rester des enfants, de jeunes enfants, de grands enfants, de vieux enfants. Mathieu, lui, ne vieillira pas beaucoup : il « est parti chercher son ballon dans un endroit où on ne pourra plus l’aider à le récupérer » et Thomas a de plus en plus la tête dans les nuages…

Et puis finalement, l’écrivain qui n’a jamais pu offrir un livre à ses fils, qui n’a jamais pu parler musique avec eux, parler de la vie, parler de l’amour, décide de leur offrir un de ses livres, « Un livre que j’ai écrit pour vous. Pour qu’on ne vous oublie pas, que vous ne soyez pas seulement une photo sur une carte d’invalidité. Pour écrire des choses que je n’ai jamais dites. ».
Et voilà qu’à présent, nous tenons ce livre entre nos mains, celui-là même que Thomas ne pourra jamais lire, mais qui témoigne pour lui et pour son frère d’un amour immense, déchiré, infiniment triste, mais qu’éclairent de grands éclats de rire partagés. Oui partagés…

« Quand on parle des enfants handicapés, on prend un air de circonstance, comme quand on parle d’une catastrophe. Pour une fois je voudrais essayer de parler de vous avec le sourire. Vous m’avez fait rire, et pas toujours involontairement. »

« Comme Cyrano de Bergerac qui choisissait de se moquer lui-même de son nez, je me moque moi-même de mes enfants. C’est mon privilège de père. »

Rire pour ne pas s’effondrer tout à fait, disparaître. Derrière la plaisanterie, le mot qui fait mouche, se tapissent la douleur aiguë et l’infinie tendresse mêlée parfois d’impatience et d’impuissance.
Merveilleux livre d’une grande beauté, drôle parfois (oui vraiment !), triste et noir tout à la fois. Magnifique et bouleversant.
Impossible de parler réellement de ce livre, chaque lecture sera particulière, singulière. Tout dépend, j’imagine, de son propre vécu. Moi il m’a chavirée…

Quelques extraits qui ne rendent absolument pas compte de la tonalité du livre, complexe, multiple. De courts chapitres qui tombent comme des couperets.

« Que ceux qui n’ont jamais eu peur d’avoir un enfant anormal lèvent la main.
Personne n’a levé la main.
Tout le monde y pense, comme on pense à un tremblement de terre, comme on pense à la fin du monde, quelque chose qui n’arrive qu’une fois.
J’ai eu deux fins du monde. »

« Quand je pense à Mathieu et Thomas, je vois deux petits oiseaux ébouriffés. Pas des aigles, ni des paons, des oiseaux modestes, des moineaux. De leurs manteaux bleu marine courts sortaient des petites cannes de serin. Je me souviens aussi, quand on les lavait, de leur peau transparente et mauve, celle des oisillons avant que leurs plumes poussent, de leur bréchet proéminent, de leur torse plein de côtes. Leur cervelle aussi d’oiseau.
Il ne leur manquait que les ailes.
Dommage.
Ils auraient pu quitter un monde qui n’était pas fait pour eux.
Ils se seraient tirés plus vite, à tire-d’aile. »

Alix Bayart

 

Stock, 20 août 2008, 150 pages, 15€ Prix Femina 2008
Jean-Louis Fournier est l’auteur de nombreux succès depuis 1992 (Grammaire française et impertinente), Il a jamais tué personne mon papa (1999), Les mots des riches, les mots des pauvres (2004), Mon dernier cheveu noir (2006). Autant de livres où il a pu s’entraîner à exercer son humour noir et tendre.

 

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