Janine Boissard partage avec Madeleine Chapsal, Juliette Benzoni et Françoise Bourdin, le privilège d’être l’un des auteurs dont on parle le moins, mais dont les livres se vendent le plus. Avec des histoires populaires, elle a séduit un lectorat fidèle et intergénérationnel. Chacun de ses livres est un best-seller, on ne compte plus les adaptations télévisées et, si la femme est discrète, la romancière parle volontiers de sa passion pour l’écriture.

Jérôme Enez-Vriad : Belle arrière-grand-mère est la suite d’une histoire commencée il y a tout juste 20 ans avec Belle grand-mère.

Janine Boissard : Oui, il s’agit du cinquième et dernier tome. Une suite, mais aussi une fin.

Belle grand-mère - Editions Fayard

Cinq tomes autour de cinq générations, puisque dans celui-ci un décès fait place à une naissance.

Janine Boissard : Belle grand-mère, le premier de la série, accueillait à sa table tous les enfants et petits enfants d’une famille. Entre temps, les personnages ont fait leur vie. Si vous retirez les couverts de ceux qui sont partis ailleurs, qui ont divorcé, sont décédés, ça réduit le cercle. Raison pour laquelle il s’agit du dernier tome agrandi par l’arrivée d’une cinquième et ultime génération.

Depuis la fin des années 70, vous avez signé une quarantaine de romans. Votre sujet de prédilection s’attache aux rapports humains. Comment faites-vous pour ne pas vous répéter ?

Janine Boissard : J’ai dix petits enfants. Les observer suffit à ne pas me répéter. L’appétit est essentiel. Pour chaque roman, je m’installe dans une peau neuve, curieuse des autres et de la vie. En fait, j’écris pour moi sans chercher à séduire le lecteur. J’aime beaucoup cette phrase de Braque : L’art est une blessure devenue lumière. J’utilise les miennes pour construire des histoires en observant le monde.

Vous avez beaucoup écrit sur la parenté, à tel point qu’il est possible de faire une étude sociologique de la famille française des 40 dernières années en lisant vos livres. Pour autant, toutes vos histoires évoluent dans un milieu qui s’étend de la petite à la grande bourgeoisie.

Recherche grand-mère désespérément - Le Livre de Poche

Janine Boissard : Effectivement, parce que j’en suis issue. Mais il faut savoir de quoi l’on parle. Autrefois, le rapport à l’argent était moins nuisible qu’aujourd’hui. Mon père était banquier. Sa conception du partage l’amenait à donner 10 % de ses revenus aux œuvres. Bien qu’ayant étudié dans les meilleures pensions du XVIe parisien, j’avais pour amies des jeunes filles de condition modeste. Avant  L’esprit de famille, j’ai signé des romans dans la Série Noire sous le nom de Janine Oriano. L’univers qu’ils traversent n’est pas vraiment celui des beaux quartiers. Écrire, c’est faire preuve d’empathie, c’est-à-dire avoir la faculté de s’identifier aux autres, quels que soit leur milieu social et leur mode de vie. Mon travail de romancière est de décrire la société. Je ne la juge pas. 

Vous n’avez donc eu aucun mal à vous projeter dans les personnages de Cherche grand-mère désespérément (Fayard 2002) ? 

Janine Boissard : Aucun. Leur univers est pourtant très différent du mien. Ce texte évoque deux hommes qui vivent ensemble et élèvent un garçon de huit ans. De péripéties en complications, l’enfant est confié à une femme qu’il va adopter comme la grand-mère idéale. Un téléfilm d’Edouard Molinaro en a été tiré avec Line Renaud et Guy Bedos dans les premiers rôles.

Les lecteurs sont toujours curieux de la manière dont un écrivain entretient son imagination.

Janine Boissard : (Sourire) – La mienne est hypertrophiée depuis l’enfance. J’étais une petite fille à part, incomprise, renfermée sur elle-même. J’évoquais à l’instant mes études dans les collèges privés de la Rive Droite. Au grand désespoir de mes parents, je les ai tous faits. J’avais beaucoup de difficulté avec les autres élèves qui, déroutées par mon recul, jouaient de sarcasmes à mon encontre. Pour m’évader, j’inventais des histoires avec la certitude de devenir célèbre un jour…

Comme Yves Saint-Laurent qui, en réponse aux camarades qui le maltraitaient, leur disait : Vous n’êtes rien, je serai tout !

Yves Saint-Laurent

Janine Boissard : Oh ! C’est très joli. Laissez-moi noter ce mot. (Janine Boissard prend un papier et note la citation) Mais vous savez, aujourd’hui encore, je m’invente des histoires pour le plaisir de les faire vivre. Dans le bus, lorsque je vois un beau jeune homme à côté d’une jeune fille, il m’arrive d’imaginer mille choses à leur avantage. Je leur construis un univers. Voilà comment me viennent les idées, en laissant courir mon imagination. Grâce à elle, j’écris, et l’écriture me tient en vie depuis toujours.

Au-delà des secrets de votre imagination, les lecteurs aiment aussi savoir comment un auteur choisit les thèmes de ses livres ?

Janine Boissard : J’en ai toujours plusieurs en réserve. Je note, j’accumule de la documentation jusqu’à maturation. Ces dossiers me ressemblent car ils se développent longuement, comme nous tous qui sommes en devenir… Nous avons à grandir quelque soit l’âge et c’est difficile, même à 70 ans.

S’agissant de Belle arrière-grand-mère, pourquoi avoir choisi de faire une suite ?

Janine Boissard : Le livre est dédicacé à mes « amis » de Facebook. Je suis au fait de la technologie, mais par procuration. L’un de mes petits fils gère mon compte sur lequel nombre de lecteurs m’ont demandé une suite, désireux de savoir ce que devenait « Babou ». C’est aussi simple que ça. Les choses sont parfois beaucoup plus banales qu’elles n’y paraissent, et certains choix tiennent à peu de choses. Par exemple, pour le dernier tome de L’esprit de famille, j’ai fait mourir le docteur Moreau car il était interprété par Maurice Biraud dans le téléfilm. Maurice Biraud était un grand ami et, après son décès, je ne souhaitais voir personne reprendre son rôle.

L'esprit de famille - Le Livre de Poche

D’autres suites sont-elles prévues ?

Janine Boissard : Je m’efforce de tout donner pour chaque livre et, à part la série des Grand-mères, je n’en ai faite aucune. Même L’esprit de famille publié en six tomes a été écrit en continu.

Avec Juliette Benzoni, Françoise Bourdin, Madeleine Chapsal et quelques autres, vous faites partie de ces romancières dont on parle peu, mais qui sont énormément lues. Comment expliquez-vous ce silence des grands médias ?

Janine Boissard : Je ne l’explique pas, mais je peux le commenter. Depuis le XIXe siècle, la France nourrit un certain mépris pour la littérature populaire. Le succès est suspect. Aujourd’hui, s’y ajoute un dédain narquois face à l’âge. Nous sommes très peu de romancières de plus de cinquante ans sur les plateaux de télévision. Il y a des hommes, mais pas de femmes, ou alors elles ont le bénéfice d’une ravissante jeunesse.

Le vivez-vous comme une injustice ? 

Janine Boissard : Vis-à-vis de mes lecteurs, oui. On m’a rapporté que certains animateurs jugent inutile de m’inviter puisque mes romans se vendent « tout seul ». Je doute que l’on oppose un tel argument à des auteurs masculins. Je n’en éprouve aucune amertume, peut-être cela changera-t-il un jour, je l’espère. D’ici-là, laissez-moi paraphraser Oscar Wilde lorsqu’il disait : Ne me demandez pas mon âge, il change tout le temps. 

Comment définissez-vous votre style ?

Janine Boissard : Je travaille des phrases courtes en essayant d’aller à l’essentiel avec des mots simples. Il ne faut pas que le lecteur ait en permanence besoin d’un dictionnaire. Ensuite, je me relis et corrige jusqu’à ce qu’il s’en dégage une mélodie qui n’aura ni l’exubérance de Beethoven, ni la virtuosité de Chopin, mais une progression fluide et mélodieuse.

Écrivez-vous en musique ?

Janine Boissard : Pas nécessairement, même si j’en écoute tous les matins avec une prédilection pour Brahms et Schubert.

L'amour, Béatrice - Le Livre de Poche

Depuis quelques années, vous optez pour un style plus oral, un choix esthétique assez moderne et nouveau…

Janine Boissard : L’écriture est à repenser en permanence. L’époque change et la manière de s’exprimer aussi. Nous ne sommes plus dans le « déclamatoire », il existe aujourd’hui une immédiateté orale qui était moins flagrante il y a une trentaine d’années. Auparavant, lorsque je faisais parler des adolescents, j’hésitais à supprimer certains pronoms comme dans « Faut pas » à la place de « Il ne faut pas ». Même chose avec les adverbes de négation, ainsi « Je n’irai pas » se transforme désormais en « J’irai pas ». L’auteur a pour devoir d’écrire avec la langue de son époque, et ces évolutions participent à une nouvelle musicalité. 

À quelqu’un qui n’a jamais lu vos livres, lequel conseilleriez-vous ?

Janine Boissard : L’esprit de famille et L’amour, Béatrice sont très représentatifs de mon travail. J’aime aussi beaucoup Belle arrière-grand-mère, et pas seulement parce que c’est le dernier.

Si vous aviez le dernier mot, Janine Boissard.

Le crayon à la main jusqu’au dernier jour. 

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Belle arrière-grand-mère - Editions Fayard

Belle arrière-grand-mère de Janine Boissard aux éditions Fayard

29 janvier 2014, 349 pages – 20 €

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