La mode est au sexy, à l’érotique et même… au porno. Cela a commencé par des voitures et des pubs diverses, à la télé et dans les magazines, et voilà que les livres aussi sont touchés ! Non pas les livres coquins ou pornos autrefois réservés uniquement à une clientèle bien ciblée, qu’on cachait dans un rayon tout au fond de la librairie et qu’on enveloppait de papier quand par hasard on en vendait un (à un vieux, de préférence libidineux, au regard salace et aux mains baladeuses ; l’archétype du cochon obsédé par « ça »). Non, figurez-vous que maintenant, ces livres sont vendus au vu et au su de tous, et qu’ils sont même devenus à la mode, et positionnés en tête de gondole dans les grandes surfaces, c’est dire…

Jane Eyrotica – Charlotte Brönte et Karena Rose Lectures de LilibaBref, le sexe fait vendre, le cul attire, les galipettes font frémir et il semblerait qu’on s’arrache ces ouvrages coquins-cochons qui émoustillent les lecteurs (a priori, plutôt des lectrices, d’ailleurs) et donnent même à ceux qui ne lisaient jamais l’envie de dévorer… De là à ce que la libido de ces lecteurs passionnés et/ou excités s’en trouve ragaillardie… C’est même devenu un style de littérature, la clit-lit ou « mommy porn », écrite par des femmes pour des femmes (même si quelques messieurs s’en régalent eux aussi). On peut se réjouir de ce décoinçage des mentalités et de l’ouverture d’esprit que cela sous-tend. On peut aussi s’en affliger, car bien malheureusement, dans la clit-lit, il y a souvent plus de clitoris que de littérature, et on en arrive à une véritable branlette littéraire qui n’a que les vertus de la branlette, la vraie : une satisfaction immédiate et rapide qui laisse un goût de trop peu…

Pour revenir à la littérature, donc, plusieurs auteurs ont décidé de reprendre des classiques et de les érotiser, pour les mettre à la sauce sexe du jour. Ainsi le superbe roman de Charlotte Brönte, Jane Eyre, transformé sous la plume de Karena Rose en Jane Eyrotica.

Jane Eyre, vous l’avez sans doute lu quand vous étiez ado : un superbe roman extrêmement romantique, un rien noir, épris de grands sentiments, de contradictions, de révoltes personnelles, un roman à lire au moins une fois dans sa vie. Voilà notre amie Jane qui revient sur les devants de la scène. Cette pauvre jeune orpheline, hébergée par une tante qui la déteste, est envoyée pour s’en débarrasser dans une institution de jeunes filles, l’affreux pensionnat de Lowood, avant de devenir gouvernante au manoir de Thornfield, où elle sera séduite par le maître de maison, le ténébreux et mystérieux Mr Rocherster. L’histoire est donc la même, mais ce sont les mentalités qui changent dans cette version.

Jane n’a pas 15 ans, mais a déjà connu des expériences sexuelles. Elle est sacrément délurée pour l’époque et son jeune âge et cache, autant que son âme romanesque, une personnalité de chaude lapine. Jane a une sensibilité exacerbée, est intelligente, réfléchie, et plutôt une fille sérieuse, mais son comportement ne correspond malheureusement pas à sa personnalité et sa vie sexuelle et ses aventures tombent un peu comme un cheveu sur la soupe, d’autant plus que quelques incohérences se glissent parfois dans le texte : elle est nue dans les bras de son amant, mais quand un bruit survient elle se retrouve déjà tout habillée pour sortir voir ce qu’il se passe…

Ce roman est, par bonheur, relativement bien écrit et agréable à lire (ce qui est plutôt rare dans ce genre littéraire, il faut bien l’avouer). Même si les scènes « chaudes » semblent un peu déplacées et même parfois ridicules. Elles ne semblent avoir été incluses dans le texte que pour en justifier l’érotisme promis par l’auteur. On se prend à avoir envie de connaître la suite de cette aventure érotico-amoureuse et, surtout, de découvrir, comme dans le roman d’origine, le dénouement de cette histoire, et de comprendre les secrets de cette maisonnée un peu étrange, et la provenance des bruits du dernier étage, car mystère il y a ! Au final, malgré une lecture sympathique, on se prend à regretter que la sensualité débordante, car maitrisée, cachée de la Jane de Charlotte Bronte soit remplacée par un érotisme un peu galvaudé et par des scènes de sexe même pas extravagantes, mais plutôt classiques et sans imagination, rien en tout cas qui fasse grimper aux rideaux.

Pour conclure, si vous avez envie de vous amuser un peu et de titiller votre libido, si les scènes d’amour vous émoustillent, lisez ce Jane Eyrotica. Mais si vous avez envie de déguster une vraie œuvre littéraire, c’est Jane Eyre qu’il faut lire.

Alix Bayart (Liliba)

Jane Eyrotica – Charlotte Brontë & Karena Rose – Ma éditions, Paris, France

Prix : 14.90 € – Date de sortie : 24/04/2013

3 Commentaires

  1. Il y a peut-être, dans cette littérature, une volonté de mettre en forme une constante. Ce serait une sorte d’ésotérisme de la fesse (si je puis dire): on reprend des classiques afin d’en proposer une version en quelque sorte « réelle ». Derrière l’artifice littéraire, le voile d’un langage et d’une société codifiés se cacheraient une vérité, LA vérité inaltérable: les humains sont et restent les mêmes en tous temps, en tous lieux, c’est-à-dire des porcs et des truies. Si tel est le cas, c’est vraiment, de la part de ces auteurs et de ces lecteurs, accorder bien peu d’importance à des disciplines de vie, c’est plaquer sur le monde entier, histoire, culture, représentations (littérature), des intérêts au fond tout personnels. Cela relèverait peut-être même carrément d’un puritanisme inversé: dénoncer l’hypocrisie (ou la supposée hypocrisie) de convention sociales données. On va me répondre que cela a toujours été ainsi, qu’il a toujours existé une littérature du sexe, de Catulle en passant par Sade, jusqu’à la production actuelle. Les comportements « libidineux », « salaces », devant cette littérature, tendent peut-être en revanche à disparaître: la littérature érotique/pornographique (sans le prétexte des classiques anglais ou autres) s’affiche désormais de façon très libre et attire un lectorat d’apparence très décoincée (et qui en général a suivi des études supérieures), comme en témoigne le développement de collections vendues au grand jour et autour desquelles s’organisent des événements culturels. Je prie de ne pas voir ici d’allusion dans les termes « événements culturels ». Mais je me dis que la floraison sexuelle, sous toutes ses formes, a tendance a devenir obligatoire par bienséance. Et puis, du point de vue de l’édition, ça génère du fric, n’est-ce pas. Je veux bien admettre qu’auparavant, de détestables hypocrisies avaient cours. Je me demande juste si une nouvelle hypocrisie n’est pas en train de se substituer à la précédente. Le cul, c’est fun, le pain de fesses littéraire, c’est tendance. Mais l’animal swag reste triste après l’amour.

    • Il n’y a finalement pas vraiment de surprise car les dérivés « érotiques » de classique existent depuis longtemps… dans la BD, dans les films, avec toutefois beaucoup moins de retenue. L’érotisme prend des atours chics mais reste bien caricatural souvent (cf le très mauvais 50 nuances de Grey)…. gardant encore une bonne part d’hypocrisie, en effet.

      • Je ne suis pas du tout expert en littérature érotique (en tout cas, dans l’état actuel des choses), mais j’ai tout de même l’impression que, dans ce créneau, certains auteurs se distinguent favorablement des autres dans la mesure où ils sont finalement beaucoup plus explicites. Je pense par exemple qu’un auteur comme Esparbec plane largement au-dessus de la pseudo-franchise de Fifty Shades of Grey. Ce que je vois aussi, c’est que ces livres sont désormais suffisamment nombreux pour susciter de nouvelles collections chez des éditeurs traditionnellement peu enclins à la chose (Harlequin, entre autres)…

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