Avec son documentaire Iranien Mehran Tamadon interroge le vivre ensemble présent et à venir. Déjà, au début du XVIIIe siècle, » Comment peut-on être Persan ? » se demandait Montesquieu. La question garde reste d’une brulante actualité. Quand il s’agit de cinéastes, elle signifie de facto être en exil (cf. Marjane Satrapi et Mohsen Makhmalbaf dont les films Voices et Le Président sont à l’affiche). Même sort pour Mehran Tamadon venu présenter à Rennes son remarquable documentaire sobrement intitulé : Iranien. Sans point d’interrogation. Juste une affirmation. Une réflexion philosophique, nourrie par les questions du public du ciné TNB, en présence du réalisateur et du journaliste Antoine Perruchot. Rencontre .

Unidivers – Vous avez réuni sous un même toit, en Iran, quatre mollahs et vous-même qui êtes athé. L’objectif premier consistait à trouver des concessions pour bien-vivre ensemble durant deux jours et une nuit dans un espace commun. Comment « vivre ensemble » ? – c’est le fil rouge de votre documentaire…

Mehran Tamadon : Oui, en fait, je voulais savoir si j’étais capable de parler avec des gens qui ne sont pas d’accord avec moi. Et réciproquement ! Cela n’a pas été facile de trouver ces quatre personnes. Le film sert de propagande aux mollahs, c’est pourquoi ils ont accepté.

– Se connaissaient-ils ?

Non, pas du tout. Leur déiranien mehran tamadoncouverte réciproque fait bouger les positions dans le film. Certains amènent de l’humour, de la relativité.

– Pourquoi ont-ils accepté ?

Parce que je suis un média et que je peux leur permettre de propager leurs idées. Cela a quand même pris trois ans pour les convaincre !

– Les mollahs avaient-ils l’aval des autorités supérieures ?

Non, d’ailleurs leur discours n’est pas « lisse », officiel. Si le tournage avait été contrôlé par les autorités, mes rushes auraient été saisis à l’aéroport.

– Ont-ils vu le film Iranien une fois monté ?

Ils l’ont vu, oui, et ont aimé la partie rhétorique, mais estiment que ma dernière scène (évoquant la confiscation de mon passeport et l’impossibilité de quitter le pays) est une charge contre le régime.

mehran tamadon– Est-il possible, en Iran, d’avoir un débat comme celui du film dans un lieu ouvert comme un café ?

Mehran Tamadon : L’expérience du film c’est l’acceptation de la société plurielle. Ce huis clos révèle qu’une autre réalité devient possible, mais hélas pas dans l’espace public. Les mollahs ont un discours exclusif, il faudrait qu’il soit inclusif. L’un d’eux dit : « pourquoi respecter des règles quand on ne croit pas à l’au-delà ? » La laïcité est un principe d’organisation politique. Ceci dit, la laïcité française est excluante, car elle empêche le voile dans les écoles, par exemple. Et on ne peut pas dire que le « vivre ensemble » soit réussi en France où il y a un viol toutes les 20 minutes !

Antoine Perruchot : C’est un film sur la tolérance et non sur la laïcité.

– La laïcité est un sujet très actuel.

documentaire iranien mehran tamadonMehran Tamadon :  Je ne suis pas un laïc catégorique. Il y a du doute chez moi. Il y a toujours quelque chose à prendre chez l’autre. Je peux reculer, ce qui fait reculer l’autre et fait ainsi se créer un espace favorisant la discussion.

– La femme dans la société musulmane est considérée comme un sous-être tentateur. On la voile, on la cache. L’homme serait-il plus excitable que les femmes ?

Mehran Tamadon : Ce n’est pas que dans la société musulmane ! La question serait plutôt « comment gère-t-on les pulsions sexuelles des hommes ? ». Seraient-ils donc à ce point incapables de se maitriser, d’avoir des barrières intérieures plutôt que d’imposer des barrières extérieures, toutes ces interdictions publiques ? Cependant, il faut savoir que la femme existe dans la société iranienne : à l’université, au parlement…

Antoine Perruchot : La place de la femme est consubstantielle à tous les monothéismes. Ils disent qu’elle est la cause de la chute de l’homme, qu’elle empêche l’homme de se réaliser…

– D’où l’interdiction de chanter en public – comme la sublime chanteuse qu’on entend à la fin du film. Comment s’appelle-t-elle ?

Mehran Tamadon : À sa demande et pour sa sécurité, je n’ai pas mis son nom au générique.

iranian mehran tamadon– Les femmes de mollahs ne participent jamais à la discussion. Qui a pris cette décision

Elles n’ont pas voulu être filmées. (NDLR : Tamadon raconte l’anecdote d’un échange sur son propre couple… Incrédulité des mollahs quand il leur dit qu’il a vécu trois ans avec sa femme avant de l’épouser) !

– On est frappés par l’immobilisme des mollahs qui citent sans cesse l’année de la prise du pouvoir par Khomeiny (1979) comme si la société n’avait pas changé depuis.

Comme dit Deleuze, l’oppression est terrible, car elle empêche le mouvement.

– Alors, qu’est-ce qu’être Iranien ?

L’identité n’est pas figée. Je me surprends parfois à dire « nous » en parlant des Français. Je me sens proche des valeurs de la France, même si je déplore que l’espace urbain soit très « lisse ». Les commerces sont tous pareils. Et il y a un truc idiot : les bancs publics sont faits pour qu’on ne puisse pas y dormir ! Il me semble que le vivre ensemble recule.

Iranien Mehran Tamadon 3 décembre 2014 (1h45min) réalisé par et avec Mehran Tamadon

Projection et débat mis en place par le collectif rennais « Les Jours Heureux » (CGT – FSU – Solidaires – ATTAC – ACE) avec le soutien de : UNEF, Amis du monde diplomatique, Démosphère.

mc.biet [@] unidivers .fr Architecte de formation, Marie-Christine Biet a fait le tour du monde avant de revenir à Rennes où elle a travaillé à la radio, presse écrite et télé. Elle se consacre actuellement à l'écriture (presse et édition), à l'enseignement (culture générale à l'ESRA, journalisme à Rennes 2) et au conseil artistique. Elle a été présidente du Club de la Presse de Rennes.

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