H+ : INTERNET AU SERVICE DES TRANSHUMANISTES ? (CHAP. 7)

H+ explore la quête de l’immortalité à la croisée de l’héritage pythagoricien et du projet transhumaniste. Un roman-feuilleton publié par Unidivers à raison d’un chapitre par jour.

Les précédents chapitres se trouvent ici : [1] [2] [3] [4] [5] [6]

Chapitre

tetraktys

« Le transhumain est un homme qui reste un homme, mais se transcende lui-même en déployant de nouveaux possibles de et pour sa   nature humaine. » (Aldous Huxley)

 

« L’espèce humaine peut, si elle le souhaite, se transcender non seulement de façon sporadique – tel individu d’une certaine manière, tel individu d’une autre manière – mais dans son intégralité en tant qu’humanité. Nous avons besoin d’un nom pour cette nouvelle croyance. Le terme de transhumanisme pourrait être adapté : l’homme restant homme, mais se dépassant lui-même, en réalisant de nouvelles possibilités de et pour sa nature humaine.

“Je crois au transhumanisme”. Une fois qu’il y aura suffisamment de personnes pour l’affirmer, l’espèce humaine sera au seuil d’une nouvelle forme d’existence, aussi différente de la nôtre que celle du Chinois. Il va enfin remplir consciemment son véritable destin. » (Julian Huxley)

 

« Liberté : c’est-à-dire la chance offerte à chaque homme (par suppression des obstacles et mise en commun des moyens appropriés) de se transhumaniser. » (Teilhard de Chardin)

 

***

Territoire autonome de Transhumanis, habitat flottant Seasteading à 1 km des côtes de la Polynésie française, Océan pacifique, 200 jours avant

Voilà la tour d’ivoire et le vaisseau amiral de Peter Thiel, américain d’origine allemande, philosophe libertarien, entrepreneur transhumaniste, fondateur du facilitateur transactionnel PayPal et de Palantir, éditeur de logiciels d’analyses scientifiques et des données issues du Big data. Également actionnaire du réseau Facebook (que Marc Zuckenberg a fondé grâce à son argent), sa fortune est estimée à plusieurs milliards de dollars. Cheville ouvrière de tout ce que la Silicon Valley, l’Université de Stanford et la ville de San Francisco comptent d’ambitieux entrepreneurs du Web, son rejet grandissant des institutions et son engagement en faveur de l’élection du républicain Donald Trump en 2016 a fortement dégradé son environnement relationnel jusque-là beaucoup plus démocrate. C’est pourquoi il a décidé de quitter la Californie et d’emménager au large de la Polynésie française dans la première île flottante de l’histoire humaine dont il a imaginé et financé la construction. Elle réunit une centaine d’habitations distribuées autour du bâtiment principal de sept étages qui abrite Transhumanis, l’Académie des Adolescents surdoués, ainsi que les appartements de Peter Thiel et de son mari Matt Danzeisen.

Si la luxueuse suite du couple se trouve au dernier étage à côté de l’héliport, leurs bureaux sont situés à l’opposée, dans l’eau, juste sous le socle de l’île construit à base d’écomatériaux et de béton armé truffés de millions de bulles d’hélium. Ni murs ni plancher, à proprement dit, mais une vaste pièce arrondie de quatre mètres de haut délimitée par d’épaisses parois de verre. À l’extérieur, dans l’eau cristalline de l’océan pacifique filent des poissons exotiques au gré des obstacles naturels : bouquets d’algues bleutées, amoncellements de petits cailloux dorés et toute une luxuriante flore aquatique argentée par la caresse de la lumière naturelle. À l’intérieur, l’eau dans une oublieuse oscillation miroite en vagues sur le mobilier – un large bureau d’architecte, un bar sorti tout droit d’un western, quelques étagères posées négligemment de-ci de-là, des fauteuils de relaxation, un vaste écran mural qui affiche différents dossiers, chaînes d’information et tableaux graphiques. Vagues reflets également sur le sofa en matières végétales dessiné par Philippe Starck et édité par Cassina en exclusivité pour Peter et Matt qui y sont sagement assis.

– Bienvenue Sarah ! … s’exclament de concert Peter et Matt en se levant à l’entrée de la jeune Israélienne de 13 ans au sourire de Joconde et aux grands yeux perçants.

– Je suis Peter et voilà Matt. Approche-toi, et viens t’asseoir avec nous.

Voyant la jeune fille un peu embarrassée du haut de son mètre cinquante, Matt lui indique un petit fauteuil de style anglais avant d’ajouter :

– Tu veux boire quelque chose ?

Sarah fait non de la tête. Peter reprend :

– Ton arrivée s’est bien passée, tu es contente de ta chambre ?

Sarah fait signe que oui.

– As-tu déjà fait connaissance de tes deux camarades de chambre, Aïcha qui est d’origine algérienne et Saba qui est éthiopienne ?

Sarah fait signe que oui. Au tour de Matt de rebondir :

– Tes instituteurs nous ont dit le plus grand bien de toi. Vous allez faire un beau trio avec Aïcha qui est obsédée par la peinture, les chats et la physique quantique et Saba qui, avec 142 de QI, parle couramment six langues dont le mandarin.

Sarah ne répond rien, mais ses jambes modifient un peu leur position.

– Eh bien, encore une fois, sois la bienvenue à Transhumanis !

Peter laisse passer un instant en quête d’une hypothétique réaction, mais le visage de la jeune fille reste impassible.

– Comme tu le sais, c’est moi qui ai créé l’île artificielle de Seasteading. Quant à Matt, il est non seulement ton tuteur légal, depuis que tu as obtenu la nationalité américaine il y a un mois, mais il dirige également l’école Transhumanis où tu vas poursuivre tes études. Tu vas voir, c’est une école bien différente de la Maison de Jérusalem où tu as étudié cinq ans. Pour le moment, l’Académie réunit déjà 682 élèves qui ont entre 13 et 17 ans et au minimum 125 de QI. Il va te falloir un petit temps d’adaptation étant donné qu’il y a peu de filles, surtout des garçons et presque tous blancs ou asiatiques.

Alors que Sarah n’avait pas prononcé un mot depuis son entrée dans cet impressionnant aquarium, sans doute un peu abasourdie par le volume et le silence mouvant de la vie aquatique, sa question a fusé d’un coup sans que son sourire ni son regard ne cillent :

– Vous n’aimez pas les filles, qui plus est une juive à la peau mate ?

Un instant décontenancé, Peter calcule sans tarder la meilleure répartie :

– Pas du tout ! Pas du tout. D’ailleurs, ta marraine Cixi qui t’a ramenée de Jérusalem est chinoise et c’est ma meilleure amie ! Tu vois, je ne suis ni misogyne ni raciste. Seulement, si on ne veut pas risquer de faire baisser le niveau de la future élite mondiale, il vaut mieux…

… C’est par un toussotement appuyé que Matt interrompt son mari pour prendre la parole :

– Ma petite Sarah, c’est une grande joie pour nous de t’accueillir à l’image de tous les adolescents et adolescentes qui ont la chance de venir étudier à Transhumanis, notre Académie qui réunit les plus brillants jeunes cerveaux de la planète. Tu vas y trouver toutes sortes de matériel, de laboratoires et des enseignants à ta disposition. Tu vas pouvoir donner corps à plein d’idées que tu vas imaginer en synergie avec tes enseignants et tes camarades. Ici, pas de notes, pas de concours, pas de diplômes, un seul objectif : créativité, inventivité, singularité ! Et peut-être que, dans peu de temps, tu deviendras riche et célèbre ! Mais Transhumanis, ce n’est pas que du sérieux, ne t’inquiète pas  ! Toutes sortes d’activités artistiques, sportives et ludiques t’attendent, notamment tout plein de sports nautiques grâce à l’océan qui nous entoure. Il y a tout ici pour être heureuse ! Alors, Sarah, est-ce que tu penses que cet environnement génial va te plaire ?

– Oui, Monsieur… répond la jeune fille sans que ni son sourire ni son regard ne bouge d’un iota.

– Ah non, pas de Monsieur ! Pas de Moooonsieur, pitié ! lui répond Matt d’un ton faussement vexé…

– À Transhumanis, tout le monde s’appelle par son prénom. Appelle-nous Peter et Matt ! D’accord ?

– D’accord.

– Maintenant que nous avons fait connaissance et que tu as découvert notre bureau (pour info, tous tes camarades le surnomment « l’aquarium »), je vais tout de suite t’emmener découvrir le reste de l’école, les salles de conférence, les laboratoires, les deux restaurants (un végétarien, un végétalien), tes camarades et les adultes qui vont t’accompagner durant les quatre années de ton parcours H+.

– H+ ?…

– Oui, H+. Tu as déjà entendu parler de ce symbole ?

– Je ne crois pas…

– H+, ça signifie homme plus, homme augmenté, post-humain, surhomme, homme-dieu – un peut tout cela. Il résume le mouvement transhumaniste.

– Ah Ok : H+, c’est le symbole du transhumanisme !

– Donc, tu connais ?…

– Bien sûr, à Jérusalem, nos maîtres nous en parlaient souvent. Le transhumanisme, c’est vouloir un monde meilleur en améliorant la vie des hommes, faire des recherches et inventer des choses pour que les hommes souffrent moins, pour qu’ils soient heureux et vivent plus longtemps.

– Tu peux me donner des exemples ?

– Ben, les lunettes augmentées pour la vue ou un micro-ordinateur connecté au cerveau pour penser plus vite ou des jambes bioniques qui courent vite et longtemps en fatiguant peu le corps ou des médicaments qui réparent très vite les bobos et les maladies. Pleins de trucs dans le genre.

– Tout à fait, Sarah. Tes maîtres t’ont bien expliqué. Le transhumanisme englobe les techniques visant à éliminer le vieillissement et à améliorer de manière significative les capacités intellectuelles, physiques et psychologiques de l’être humain. C’est très bien. Et ça te plait de participer avec nous à inventer un monde meilleur ?

– Oui, bien sûr, Monsieur, bien sûr.

– Matt…

– Oui, Matt…

Pour la première fois, les lèvres de Sarah esquissent un sourire. Les traits de son visage jusque-là immobiles laissent percer sous un glacis d’intelligence le doux visage d’une enfant qui aspire simplement au bonheur.

– Formidable, Sarah, je pense que tu vas te plaire à Transhumanis, dans cette grande famille où nous mettons beaucoup en commun !

Territoire autonome de Transhumanis, habitat flottant de Seasteading à 1 km des côtes de la Polynésie française, Océan pacifique, 100 jours avant

Peter Thiel et Matt Danzeisen sont tous deux confortablement installés sur le sofa de leur aquarium. Peter a un bras posé sur l’accoudoir, un cathéter branché sur une grosse poche de liquide jaune foncé attaché à un porte-sérum derrière lui. Au-dessus de l’indication « Fresh Young Human Plasma », la marque « AMBROSIA » s’affiche en capitales.

– Bon, il reste encore combien de temps avant la fin de la transfusion ?

– Une petite demi-heure.

– Et la vidéoconférence commence quand ?

– Dans trois minutes.

– Bon, c’est pas la première fois que nos vieux potes me verront en train de sucer !…

Peter éclate de rire.

– Grand est ton humour, Peter ! Aussi grand que ta délicatesse !

Les deux époux éclatent de rire.

L’eau miroitante charrie quelques reflets de sable doré qui viennent s’éteindre à leurs pieds.

– Tu ne m’as jamais répondu, Matt : ces histoires de vampires en Roumanie, ç’a à voir avec les copains de ta secte ?

– Je n’en sais rien. Vraiment, je ne sais pas. C’est possible. Mais personne ne l’a jamais attesté. Aucune trace. Et puis, comme Karl Landsteiner, un frère autrichien, a mis au point la transfusion sanguine vers 1900, les pythagoriciens qui auraient pu s’adonner à percer les veines de jeunes humains afin de leur sucer le sang n’avaient plus aucune raison de le faire. Avant 1900, peut-être. Quant au seigneur roumain Vlad Dracul, qui a inspiré le personnage de Dracula, il était certes un ennemi sanguinaire des Turcs, mais il n’a à mon avis jamais sucé le sang de personne.

– Il était pytha, lui aussi ?

– Pas à ma connaissance.

Peter attrape un verre sur la table basse tout en s’emparant de la télécommande qu’il pointe en direction du grand écran qui occupe un pan entier de la paroi en verre de l’aquarium. Une interface de communication vidéo en groupe apparaît. La devise In transhumanitate pro nobis s’étale en lettres épaisses au-dessus de six fenêtres en attente de flux de connexion, chacune légendée d’un nom et des favicons des sociétés contrôlées : Reid Hoffman (LinkedIn, Zynga, Mozilla), Martine Rothblatt (United Therapeutics, GeoStar, Sirius Radio), Elon Musk (SpaceX, Tesla, SolarCity, Neuralink), Jeff Bezos (Amazon, Unity Biotechnology), Max Levchin (PayPal, Affirm, Palantir), Larry Ellison (Oracle, Tesla), Aubrey de Grey (SENS, Mathusalem) – la fine fleur transhumaniste de la Silicon Valley.

– D’ailleurs, à propos de transfusion, ça donne quoi les tractations avec cette société chinoise qui s’est lancée dans le commerce de sang frais avec visiblement d’excellents résultats ?

– Elle s’appelle Yongheng. Ses dirigeants ont rejeté notre proposition d’entrée au capital. Visiblement, ils refusent tous les investisseurs qui ne sont pas chinois. Pire : une autre société chinoise qui cherche à acquérir le monopole en Asie du commerce de matériel de transfusion sanguine s’est cassé les dents le mois dernier parce que son directeur n’était pas issu de l’ethnie Han qui domine la Chine.

– La Chine et le monde… Un milliard de Hans, la plus grande ethnie que la terre n’ait jamais connue…

– C’est ennuyeux en tout cas : aucune autre société ne fournit du plasma d’une telle qualité. Et seulement à 5 000 $ l’unité, contre 8 000 $ pour Ambrosia.

– Je sais. Il va falloir peut-être trouver des moyens moins conventionnels pour les convaincre.

– Mouais… vu le contexte, je doute fortement qu’on y arrive…

– On peut en parler à ta marraine pour voir si elle peut nous renseigner, voire nous aider, c’est une princesse Han tout de même…

Fuck : j’ai oublié de te dire que Cixi m’a appelé il y a une heure ! Désolé, l’incident de ce matin m’a déboussolé, j’ai oublié de t’en parler.

– À quel propos ?

– Précisément, elle n’a rien voulu me dire au téléphone. Mais je ne l’ai jamais senti aussi excitée. Et c’est peu dire connaissant l’habituelle réserve aristocratique toute chinoise de ma marraine. Ma marraine et accessoirement ta meilleure amie, et seule amie d’ailleurs !… ajoute Matt en éclatant de rire tandis que Peter lui jette un coussin au visage en riant également tout en commentant :

– Que veux-tu, je ne comprends pas cette espèce qu’on appelle la femme. À part Cixi et, bien sûr, notre mère spirituelle Ayn Rand. Ainsi que deux ou trois spécimens sophistiqués qu’on pourrait appeler des surfemmes.

– Je sais, mon chéri, je sais… Bref, elle vient de décoller de Samos dans son nouveau Bombardier Global 6 000, elle arrive à Transhumanis d’ici une vingtaine d’heures en fonction de la durée de son escale à Los Angeles pour faire le plein.

Un signal résonne en sourdine et le picto d’un combiné téléphonique s’affiche sur le large moniteur mural. « C’est Elon – déclare Peter en appuyant sur la télécommande – J’espère que les nouvelles de son interface sont bonnes… »

À l’écran apparaît Elon Musk. Le visage aux pommettes saillantes rayonne d’une profonde intelligence, d’une confiante maîtrise de soi mêlée à une douceur généreuse. Cofondateur de PayPal, ce libertarien dirige les sociétés SpaceX, qui produit des fusées, et Tesla, qui construit parmi les meilleures automobiles au monde. Objectif : réduire le réchauffement climatique par la production d’énergie durable et empêcher la prochaine extinction de l’homme en établissant une colonie sur Mars. En parallèle, son entreprise Neuralink élabore les premières interfaces qui relient le cerveau humain à des circuits intégrés et œuvre à l’intrication, la synchronisation et la fusion de l’esprit humain et de l’intelligence artificielle. Une fois fait, le déploiement d’un avatar – une copie numérique dans le Cloud de la conscience individuelle – sera proposé aux consommateurs en parallèle ou indépendamment de leur existence dans le monde réel. Mais deux autres sonneries résonnent, et les visages de Jeff Bezos et d’Aubrey de Grey apparaissent dans leurs fenêtres à côté de celle d’Elon Musk.

Alors retentit dans la bouche des trois hommes à l’écran et des deux hommes dans l’aquarium la même salutation :

In transhumanitate pro nobis !

– Bienvenue à notre réunion trimestrielle. Désolé, les gars, je suis en train de finir ma transfusion mensuelle… Matt et moi, on a pris un peu de retard à la suite d’un début d’incendie survenu ce matin dans Transhumanis. Rien de grave. En outre, notre ami Reid participe à une session du Groupe Bilderberg. Quant à Max et Larry, ils vous prient également de les excuser  : ils ont été convoqués à Washington en urgence par une commission d’enquête de la Chambre des représentants. Du côté de Martine, toujours aucune nouvelle. Et vous, tout va bien ? Elon ?

Elon répond d’une voix fraîche portée par un grand sourire heureux :

– Tout va bien. Je viens justement de finir ma transfusion mensuelle avec le plasma commercialisé par la société chinoise Yongheng. C’est la quatrième fois que j’utilise cette marque et les résultats me semblent bien meilleurs qu’avec les poches commercialisées par Ambrosia. Je note une réelle aide à la régénération des muscles, du foie de la moelle épinière, mais surtout, contrairement au plasma d’Ambrosia, je constate une amélioration de mon odorat et de ma mémoire. À mon avis, le fait d’utiliser du plasma issu du sang frais d’enfants prépubères constitue un avantage. Ça me paraîtrait utile de se rapprocher des Chinois de la société Yongheng pour y placer nos billes…

– Matt a essayé. Mais sans succès. Matt, tu veux en dire un mot ?

– Oui, mais court. En fait, les trois dirigeants de Yongheng sont des Chinois Hans racistes. Nos infos indiquent qu’ils sont membres ou proches d’une société secrète chinoise qui gagne en puissance : le Han Power.

– C’est quoi le Han Power ? Un White Power couleur citron ?

– Son objectif – pour le moins délirant – est la soumission progressive de toutes les nations à un pouvoir mondial contrôlé par l’ethnie Han. Bref, le rapprochement entre nous et eux n’est pas pour demain… Mais, précisément, à propos de sang, Aubrey, ça donne quoi du côté de SENS ?

Aubrey David Nicholas Jasper de Grey tourne son visage et sa longue barbe de druide celte vers la webcam de son ordinateur qu’éclaire la lumière tamisée du ciel de Cambridge en Angleterre.

– Eh bien, mes équipes poursuivent leur recherche sur les sept causes du vieillissement humain afin de les contrer et d’étendre à l’infini l’espérance de vie. Évidemment, nous suivons de près les avancées en matière de transfusion de plasma et de parabiose. C’est plus qu’une piste, c’est une voie d’avenir pour la médecine régénérative, mais à condition d’être couplée avec d’autres traitements.

– ­Concrètement, vous faites comment ?

– Chaque jour, les équipes de SENS croisent les infos que font remonter les mouchards implantés dans les logiciels Palantir utilisés par les universités, les labos et l’industrie pharmaceutique. On travaille dur, mais la concurrence est rude avec les Russes, Allemands, Français, Chinois et même les Indiens qui s’y mettent. Sans parler du cartel Google-Alphabet-Calico de ce trou-du-cul de Larry Page qui marche directement sur nos plates-bandes… Heureusement pour nous, aucun logiciel, aucun mouchard, aucun moteur de recherche ne rapporte autant de données confidentielles que ceux produits par Palantir.

– Merci, Aubray, pour ce compliment qui me va droit au cœur. De fait, j’ai bien niqué Larry Page avec Palantir !

– C’est clair, Peter ! Cela étant dit, en parallèle des recherches d’United Therapeutics sur la méduse turritopsis nutricula qui est l’unique être pluricellulaire doté d’un cycle de vie réversible et le requin du Groenland dont l’âge peut dépasser les 400 ans, la dernière avancée sérieuse sur laquelle SENS a concentré une bonne partie des outils de renseignements, c’est un traitement à base de « poussière cellulaire ». Une équipe de chercheurs français menée par le CNRS a obtenu des résultats spectaculaires dans la régénération de lésions cardiaques, hépatiques et rénales. La version grand public de cette thérapie régénérative devrait voir le jour et rapporter une fortune. Comme on a réussi à copier les brevets et les formules secrètes, un labo de SENS vient de lancer une série d’essais. On devrait arriver à produire un traitement sûr d’ici six à douze mois. Combinée avec une transfusion régulière de plasma d’enfants, je pressens que l’effet pourrait se révéler d’une efficacité redoutable ! La suite lors de notre prochaine réunion…

– Tu es sûr que les États seraient prêts à acheter ce médicament ou cette thérapie en grande quantité et à un prix élevé ? Je te rappelle qu’on a déjà misé lourd sur la Rapamycine, la bactérie découverte sur l’Île de Pâques. Les résultats de cette cure de jouvence ont été plus que décevants et on a perdu beaucoup de fric.

– Peter, les sociétés dépensent des fortunes pour maintenir en vie des personnes dans un état où elles sont inutiles à la société. Et, au final, elles meurent. Cette thérapie régénérative à base de poussière cellulaire fonctionne quasi à 100 % sur le foie et le cœur. Elle contribue donc à optimiser les forces de production d’une société. Économiquement, il serait suicidaire pour les États de ne pas la financer. J’irai même jusqu’à dire qu’ils ont tout intérêt à l’offrir gratuitement aux populations.

– Ok, c’est ok ! Je vais donc proposer aux CNRS que nous participions à travers différentes sociétés au financement de la production grand public de leur traitement. Par contre, avec les Français, ça va durer encore des plombes avant que la mise sur le marché soit autorisée. En attendant, préviens-nous dès que ton labo l’aura mis au point pour notre propre usage – je suis impatient… Jeff, à toi la parole, et j’espère pour de bonnes nouvelles…

 

***

Village de Cachtice, Slovaquie , 100 jours avant

Tout le village, soit quelque 4 000 habitants, ne parle que de cela. Une riche Américaine a loué à la commune le vieux château. Du moins, les ruines du vieux château, plus haut sur la colline. Elle entend lui redonner vie durant un week-end en s’inspirant des plans du XVIe siècle quand y résidait Élisabeth Báthory. Cette noble dame cultivée – elle parlait hongrois, allemand, français, slovaque, roumain, grec et latin – était connue pour l’originale attention qu’elle portait au petit peuple dans un contexte troublé par les continuelles razzias des Turcs. Avant même d’être veuve à 42 ans, elle raffinait sa vie en voluptés sybarites, rites de sorcellerie, orgies de torture et autres plaisirs coupables dont les excès sanglants furent dénoncés par un pasteur protestant à la cour de Vienne. Le limier ensoutanné découvrit l’événement qui déclencha dans sa jeunesse le goût d’Élisabeth Báthory pour le sang versé. Un jour, une servante lui tira les cheveux en la peignant, Élisabeth la frappa si fort que la domestique saigna du nez ; une goutte de sang tomba sur le poignet d’Élisabeth qui constata peu après que la partie de peau touchée était devenue plus douce. Elle décida de baigner son visage dans le sang d’une victime de ses orgies et le crut rajeuni. Dès lors, elle fut convaincue qu’elle préserverait sa beauté et sa jeunesse en se trempant régulièrement dans du sang frais de jeunes filles, de préférence vierges. La justice impériale du roi Matthias II, au vu des nombreux témoignages concordants, ordonna que celle que le petit peuple surnommait déjà la comtesse sanglante soit séquestrée à vie dans son château de Cachtice. Elle y mourut le 21 août 1614 à l’âge de 54 ans.

Quand on a les moyens, les choses vont vite. Peu de temps après la location du château, assortie d’un solide transfert de fonds à la mairie de Cachtice, un maître d’œuvre, huit artisans et dix ouvriers, tous grassement payés, réussirent à rendre le château habitable pour un court séjour sous un climat estival. Si la date de la réception reste encore secrète – le maire a exigé des villageois la plus grande discrétion conformément aux vœux de l’Américaine et à l’intérêt financier de la commune, – l’arrivée avant-hier d’une décoratrice italienne qui a commandé alentour des fleurs fraîches, la mise en place hier d’un cordon de sécurité puis l’arrivée ce matin d’un fameux restaurateur de Vienne avec une brigade de trente cuisiniers et serveurs laissent penser que la fête est imminente. Pour autant, aucun habitant ne sait que trois cents pythas triés sur le volet sont attendus. Ils ont reçu peu avant une invitation originale :

Vous êtes conviés à un bal métempsychique le 2e samedi du mois prochain au château de Cachtice. La châtelaine Martine Rothblatt – connue dans ses vies passées sous les noms de Comtesse Báthory, Cardinal Virginio Orsini, Alexandre de Villeneuve, Marquis de Sade, Arthur Rimbaud puis Nadejda Staline – vous attend costumés au fil de vos précédentes incarnations. RSVP sous 10 jours.

 

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Territoire autonome de Transhumanis, habitat flottant de Seasteading à 1 km des côtes de la Polynésie française, Océan pacifique, 100 jours avant

Jeff Bezos, l’homme le plus riche au monde, ne cache pas sa joie :

– Que de très bonnes nouvelles ! Elles viennent de la nouvelle société que Peter et moi contrôlons, Unity Biotechnology. Elle travaille à produire des médicaments pour éliminer les cellules sénescentes du corps humain – ce sont les cellules anciennes qui ont cessé de se diviser. Comme vous le savez, l’élimination des cellules sénescentes chez les souris donne d’excellents résultats. Si l’on purge les cellules d’une souris née le même jour, dans la même portée et élevée dans les mêmes conditions que son frère, l’apparition de plusieurs signes de vieillissement est retardée. Notamment la cataracte et la courbure de la colonne vertébrale. La destruction des cellules sénescentes prolonge leur vie de plus d’un tiers, tout en améliorant la fonction rénale et en rendant leur cœur plus résistant au stress. Au vu de ces résultats carrément encourageants, Unity Biotechnology vient de mener à l’étranger trois séries de tests sur 140 sujets humains. Avec succès. On estime à 20 % l’allongement prévu de leur durée de vie. Et, surtout, une chute spectaculaire de la souffrance ressentie en cas d’inflammation de n’importe quelle partie du corps. La formule définitive du médicament est prête. Une équipe dédiée d’Unity Biotechnology va refaire une salve de tests en Afrique et en Inde durant dix mois et, si tout se passe bien, nous pourrons commencer à en profiter peu après.

– Génial ! Et en ce qui concerne sa commercialisation grand public ?

– On l’adapte sous forme d’un médicament anti-arthrose. De quoi dominer un marché de 2,5 milliards de dollars rien qu’aux États-Unis. Et, à terme, le contrôle mondial du marché du médicament antidouleur. Surtout, si sa vente a lieu en exclusivité sur Amazon. Bref, un bénéfice annuel attendu de 20 à 30 milliards de dollars.

– Pas mal !…

– Jeff, penses-tu que cela pourrait être intéressant qu’on étudie un couplage avec les poussières cellulaires découvertes par les Français ?

– Pourquoi pas… ça vaut toujours le coup d’essayer.

– Ça marche !

– Elon, quoi de nouveau chez Neuralink ?

Elon Musk, patron de SpaceX, Tesla, SolarCity et Neuralink, enchaîne d’une voix ronde un soupçon fantasque :

– Comme vous le savez, Neuralink analyse, croise et structure depuis sa création les milliards de données échangées chaque jour sur le web et les réseaux sociaux afin de modéliser le comportement relationnel, émotionnel, neuropsychologique et neurocognitif des internautes. J’estime désormais à moins de trois ans la première version fonctionnelle de la modélisation algorithmique de la conscience humaine. Cette conscience numérique virtuelle ouvrira la porte à la dématérialisation de tout ou partie de l’esprit des individus connectés. Cela étant, pour réduire ce délai, il serait utile d’augmenter le nombre d’humains connectés au Web par l’intermédiaire des fondations et des ONG que nous contrôlons et aussi faire sauter quelques derniers verrous de protection des données personnelles des utilisateurs. Peter, as-tu pu influencer le conseil d’administration de Facebook et Instagram ?

– Oui, mais non. C’est trop tendu en ce moment. Il y a trop d’enquêtes en cours. Ça fouine de tous les côtés : avocats, journalistes, hackers. Un nouveau scandale médiatique serait désastreux pour nos affaires. Et plus nos réseaux, notamment sociaux, perdront d’inscrits, plus la masse et la diversité des données à exploiter et à profiler s’appauvriront. Sans compter toutes les opérations que ces internautes réalisent pour nous chaque jour sans le savoir. Trop risqué.

– En attendant, comme je vous l’ai promis lors de notre précédente réunion, j’en viens à la nouvelle que vous attendez tous… Je suis heureux de vous annoncer que mes équipes ont finalisé la version bêta de Lyre 3.0, la première interface cerveau-machine qui fluidifie et démultiplie les capacités cognitives de l’esprit humain. Les essais d’implémentation dans dix enfants, douze ados et dix adultes tous surdoués, commenceront la semaine prochaine dans le laboratoire secret que la CIA nous loue à Camp Century dans le Groenland. Dès que le premier couplage, la première synthèse biologique, fonctionnera, on mettra le paquet pour arriver au but final : provoquer électroniquement l’activation des récepteurs énergétiques du cerveau humain, et donc du sixième sens. Si on arrive à greffer une Lyre artificielle dans l’esprit et à l’activer, on aura réussi à doubler l’espérance de vie de l’humanité, sans avoir recours à l’initiation énergétique des pythas. J’en profite, encore une fois, pour te remercier, Matt, ainsi que Martine d’ailleurs, d’avoir été si patient durant les longues phases de numérisation de ton cerveau.

– Je t’en prie, Elon. Tu sais bien que mon plus grand désir est de voir Peter vieillir avec et en même temps que moi. Et toi aussi Elon, et toi aussi Aubrey. Et tous les membres de notre communauté. Et puis tous nos amis et les enfants de Transhumanis, l’élite de demain.

Peter serre la main de Matt qui lui répond par un sourire animé d’une passion infinie.

– Bien, Elon. Tiens-nous au courant des résultats dès que possible.

– À propos de Martine, l’un de vous a-t-il de ses nouvelles ? C’est la troisième réunion qu’elle manque. Aucune excuse, aucune nouvelle, elle a disparu des radars.

– Moi, j’ai eu au téléphone sa compagne Bina qui m’a informé que Martine a déserté le foyer pour « voyager ». Elle n’a plus donné de nouvelles depuis quatre mois. J’ai l’impression qu’elle a pété les plombs. Matt, avec Martine, vous êtes nos deux pythas de service, tu aurais des infos ?

– Non, pas vraiment. Elle a été aperçue quelque rares fois par des frères et des sœurs durant les derniers mois : dans sa villa de Bristol au cœur des montagnes du Vermont,une fois à Rome, deux fois à Paris et en Europe centrale, du côté de l’Autriche. Je crois en effet qu’elle est partie dans un sacré délire…

– Lequel exactement ?

– Elon, tu as tes entrées à la CIA, tu dois bien le savoir…

– Matt, le principe de Transhumanite, c’est qu’on échange en transparence un max d’infos pour arriver à notre objectif : l’immortalité. Donc, si tu sais quelque chose qui explique l’absence répétée d’un de nos membres, il serait judicieux que tu nous en parles. Je sais que tu n’aimes pas parler de ton Ordre, et on sait tous combien ç’a été dur pour toi de nous révéler l’existence des pythas, mais nous sommes embarqués dans la même aventure…

– Que veux-tu savoir que tu ne saches déjà, Elon ?…

– Je vais être complètement transparent, Matt. Une de mes sources de première main à la CIA affirme que Martine prétendrait depuis quelques semaines être la réincarnation d’une comtesse sanguinaire qui vivait en Autriche il y a longtemps. Et elle serait en train de réunir autour d’elle des pythas bien barrés dans un délire sexe, magie et réincarnation…

– Ce qui est sûr, c’est que depuis son initiation à l’Art énergétique puis l’opération transsexuelle qu’elle a subie l’année suivante, il/elle n’a plus jamais été le même… la même… Bref. Bref, elle s’éloigne de nous et fait cavalier seul.

– Doit-on s’inquiéter ?

– Non, je ne pense pas. Pour ma part, je ne pense aucunement que sa nouvelle identité ait pu la faire dérailler. Je vous rappelle que son opération transsexuelle date de 1994 – ça fait un bail. Elle aurait eu tout le temps de péter un plomb depuis. En plus, lors de la réunion de Transhumanite il y a six mois, Martine est apparue comme d’habitude cette femme simple, délicieusement désinvolte et ambitieuse qu’elle est depuis son opération transgenre. Quant à son fleuron biomédical United Therapeutics et son joujou Sirius Satellite, les deux marchent du tonnerre. Ce qui plaide en faveur d’une autre solution. À mon avis, Martine est sur une piste. Une nouvelle piste complémentaire à notre commun investissement en thérapeutique et en cyberconscience. Et, pour explorer cette piste, elle a besoin de nouveaux… spécialistes ou… cobayes qu’elle réunit autour d’elle.

– Donc, une piste dont elle ne veut pas nous parler ! Ce qui est contraire au principe de Transhumanite

– Dont elle ne veut pas encore nous parler… Peut-être parce qu’elle est en lien avec les pythas…

– Mouais… C’est possible. C’est peut-être pour cela qu’elle prétend être la réincarnation d’une comtesse hongroise ou autrichienne !?

Silence. Un silence qui dure jusqu’à ce que Matt l’interrompe :

– Mouais… Ne nous emballons pas. Au lieu de faire des hypothèses, il faut aller à la chasse aux infos.

– Bon, Matt, Elon et Jeff, on met sur le coup une partie de nos ressources disponibles, notamment logiciels espions et satellites de surveillance. Il faut qu’on la retrouve fissa avant les zozos de la CIA…

Comme venue ponctuer cette phrase, une superposition de lignes parasites secoue l’écran. Un instant après, Aubrey de Grey reprend la parole :

– Dites, les amis, si on n’a plus rien à voir, peut-on clore la réunion ? Désolé de vous presser, mais j’ai hâte de m’envoler retrouver mon équipe à Camp Century.

– Ça va cailler au Groenland, Aubrey. Encore plus qu’en Angleterre. N’oublie pas tes pantoufles Dark Vador !

Éclats de rire général.

– Je ne sais pas ce que je ferais sans vous et votre humour si débile, les gars ! Bon, alors on se quitte ? Oui ? Non ? Peter ?

– Désolé, Aubrey, mais avant de clore, j’aimerais évoquer avec vous le renforcement de nos capacités d’actions et de déstabilisation des institutions politiques. Vous le savez, je suis persuadé que la liberté individuelle et la démocratie ne sont plus compatibles. En pratique, nous sommes engagés dans une course à mort entre la politique et la technologie. L’avenir appartient au premier groupe d’influenceurs, comme le nôtre, qui sera capable de diffuser de nouveaux outils technologiques favorisant la liberté, un monde plus sûr, l’épanouissement du capitalisme puis l’immortalité. C’est pourquoi je pense qu’il serait utile de créer une nouvelle entité qui aurait pour fonction d’augmenter notre contrôle sur les entités politiques à travers le monde.

– Peter, ce n’est pas une bonne idée. Dès que la CIA, la NSA et le FBI l’apprendront – et ils finiront bien par l’apprendre – les Agences le prendront comme une déclaration de guerre, voire comme une entreprise subversive de déstabilisation des intérêts américains. Et ils n’auront pas tort. Le cas échéant, cela freinera, voire même stoppera, les activités de nos sociétés et notre recherche de développement en solutions transhumaines. Je ne veux pas courir le risque de voir tous nos efforts réduits à néant. Surtout que toi, Peter, toi, Mat, et toi, Aubrey, sentez bien comme moi que le tournant décisif est pour bientôt. Nous n’avons jamais été si près du but.

Les quatre hommes partagent un moment de réflexion que Peter rompt :

– Matt ?

– Sur le fond, Peter, tu connais mon opinion. Pythagore la résumait ainsi : « c’est une chose insensée de tenir compte de l’opinion du grand nombre ». Pourtant, Elon a raison, c’est trop risqué. Du moins pour le moment. Attendons de toucher au but. Alors, oui, la réorganisation politique du monde devra être enclenchée.

– Je mets entre parenthèses mon idée. Même si je brûle d’impatience… Bon, si tout est fini pour aujourd’hui, rendez-vous dans trois mois – même jour, même heure – sur le canal crypté 23W45N port 6662.

Une nouvelle nuée de parasites colorés traverse l’écran.

– Le combien ? J’ai pas compris.

– Le 23W45N port 6662.

– Elon ?

– 23W45N port 6662, c’est mémorisé.

– Alors, au plus tard, à dans trois mois tous les sept ensemble, voire les huit à nouveau… Et d’ici là, In transhumanitate pro nobis !

In transhumanitate pro nobis !

 

***

Château de Cachtice, 70 jours avant

cachticky castle

Une fois passé l’entrée du porche, chacun se mêle à la foule bigarrée qui se dirige vers l’entrée du château de Cachtice. Tout un beau monde se découvre ou se retrouve dans la lumière déclinante de ce début de soirée chargée de parfums sucrés presque palpables sous les lampions et les rires en cascade. Beaucoup se connaissent depuis des décennies, peu ou prou, et s’apprécient à l’avenant. 144 000, c’est beaucoup, mais pas non plus énorme quand on jouit d’une longue vie. Les plus récemment initiés à l’Art énergétique sont vite introduits par leur parrain et marraine ou bien des frères et sœurs de leur pays, les liens se tissent naturellement. Les portes d’entrée aujourd’hui disparues sont matérialisées par un rideau de vapeur parfumée aux agrumes qui diffuse des volutes légèrement poivrées. Vêtue d’une tunique antique de lin blanc retenue aux épaules par deux broches en or, l’une en forme de Phénix, l’autre de Swastika, et d’un collier qui fait reposer à la naissance de sa gorge un médaillon en forme d’Œil de la Providence, Martine accueille chaque pytha l’un après l’autre. Une poignée de main suffit à se reconnaître…

Derrière la vingtaine de pythas, également vêtus de tuniques et de broches, mais sans collier, qui entourent Martine comme une garde d’honneur, se profile la grande cour du château avec son chemin de garde, ses annexes et sa grande tour qui ont été transformés pour cette soirée unique en un vaste lieu de réception. Des exclamations enthousiastes s’élèvent jusqu’à culminer dans un brouhaha d’admiration qui résonne sur les minifontaines de champagne des somptueux buffets végétariens. La foule se dilue en petits groupes qui font le tour de la vaste cour en voguant de coins en recoins. Certains admirent les jeux d’eaux qui glissent et ondulent sur les vieux murs de pierre. D’autres les veilles meurtrières qui abritent des fontaines d’où jaillissent des jets de cristaux qui retombent en rosaces sous le ballet de lucioles phosphorescentes. Au fond de la cour, dans l’angle le plus éloigné de l’entrée, deux colonnes de serveurs en charge du service aboutissent à deux fauteuils en lin frappés d’un Phoenix et d’une Swastika qui se font face.

Les costumes des invités ont le mérite d’être variés… Certaines pythas se sont crues invitées au carnaval de Venise : courtisanes au visage enluné d’un masque vénitien, Mata Hari masquée de cuir, Joséphine Baker au visage charbonneux brandissant des ananas en guise de nichons, Cassandre au pubis étrangement phosphorescent, Alice entourée de lapins taquins, Aphrodite à la peau laiteuse et à la chevelure rehaussée de lys suivie par un nain grimé en cupidon…

Toutefois, beaucoup portent les costumes plus conventionnels de personnages réels et célèbres, dont certains furent membres de l’Ordre. Marco Polo, Akhenaton, Einstein, Nostradamus, Jules Verne, Antonio Vivaldi, William Shakespeare, Sigmund Freud, Leonard de Vinci… Une belle brochette de femmes de lettres : Enheduanna, la plus ancienne écrivaine de l’humanité, Olympe de Gouges, Charlotte Brontë, Emily Dickinson, Selma Lagerlöf et Agatha Christie suivie par dix petits nègres… Mais aussi des femmes de pouvoir : Samsi, reine de Qédar, Makeda, reine de Saba, Cléopâtre, Véléda, la prophétesse germanique à la beauté cosmétique, Jeanne d’Arc, Élisabeth d’Angleterre, Lucrèce Borgia, Catherine la Grande… Et des hommes de pouvoir peu ou prou sanguinaires : Érik le Rouge, Staline, Mao, Confucius, Gengis Khan, Alexandre le Grand, Jules César, Moïse, Atatürk, Raspoutine, Napoléon, l’empereur Qin, père de l’empire chinois. Adolf Hitler ne passe pas inaperçu et suscite quelques regards désapprobateurs. Jésus-Christ provoque un étonnement mâtiné de doute…

Mais beaucoup en rient, car peu d’invités se sont glissés dans la peau d’un personnage célèbre en prenant au sérieux cette identité d’emprunt. Certes, tous croient en la réincarnation, et tous aimeraient bel et bien se souvenir de leurs vies passées, mais à part le premier Maître universel, Pythagore en personne, et quelques pythas à travers les siècles, tous n’en ont au mieux que de rares bribes.

Trouvant que ce bal costumé métempsychique réclamait une interprétation humoristique, plusieurs pythas se sont passé le mot et se sont costumés à l’image de personnages historiques qui ont connu des morts insolites. Voilà le poète Eschyle qui mourut en Sicile de la chute d’une tortue sur son crâne. Le philosophe Empédocle qui sauta dans l’Etna en activité pour prouver son immortalité ; on ne retrouva de lui qu’une sandale (et encore, seulement un petit bout). L’astronome Tycho Brahe mort de septicémie à la suite d’une rétention volontaire d’urine ; voyageant avec l’empereur Rodolphe II, il n’osa pas lui demander de s’arrêter pour se soulager. L’abbé Prévost, auteur de Manon Lescault, fut retrouvé inanimé ; le médecin pratiqua une autopsie pour connaître la cause de la mort, l’abbé se mit à hurler… trop tard, le coup de bistouri l’emporta. Fêtard autoritaire ouvertement homosexuel, le pape Paul II poussa son dernier soupir en se faisant besogner le fondement (non religieux) par un jeune page. Le peintre Richard Parkes Bonington mourut d’une insolation en Normandie. Quant à Boris Vian, il fut terrassé d’une crise cardiaque au cinéma lors de la première du film J’irai cracher sur vos tombes… Bref, la soirée commence sous les meilleurs auspices.

 

***

Château de Cachtice, 70 jours avant

Les salutations et autres courtoisies échangées, les groupes se font, se défont et se refont au détour des personnalités, des atomes crochus et des désirs. Les rafraîchissements coulent à flots entre deux petits fours baroques et décadents où domine la couleur rouge. Un pytha allemand, compositeur et DJ mondialement connus, délivre un set techno ambient, délicieusement progressif, qui impulse dans les corps une vibration hypnotique, invitation à ressentir intensément toutes les sensations produites par ce bal costumé dans un château médiéval. Une invitation au voyage. La soirée a bien pris. Elle se poursuit dans une ambiance suave et une magie solaire sous la nuit étoilée. Après plus de deux heures, le voyage musical extérieur et intérieur arrive à son terme. L’ensemble des serveurs et serveuses se retirent sans un bruit. Dans les enceintes, douze coups de minuit retentissent. La voix de Martine s’élève : « Chers tous, je vous remercie de me rejoindre au fond de la cour près des deux fauteuils rouges. »

Une dizaine de minutes sont nécessaires pour que tous les invités se regroupent devant les deux fauteuils occupés par un pytha déguisé en Gandhi et Martine qui prend la parole d’une voix claire et puissante :

– Voilà notre frère Ahu-Lani. La très grande majorité d’entre vous le connaît déjà. Pour les quelques frères et sœurs qui nous ont rejoints récemment, sachez qu’Ahu-Lani fut le premier Maître universel d’origine haïtienne que notre Ordre connut. C’était il y a cinquante ans, avant Pierre Teilhard de Chardin, avant son épouse Noor Khan de Chardin, avant Adam Vega, entre Marie Suarès et Agatha Christie. Et sa Maîtrise, d’une inspiration plutôt philosophique, aura laissé à tous un excellent souvenir. Il est présent devant vous à ma demande pour se plier à un petit exercice. Comme certains le savent, et les autres le subodorent, j’ai découvert un mode vibratoire de la Lyre qui permet de remonter la mémoire de nos vies antérieures…

Si quelques exclamations d’étonnement se font entendre, ce n’est rien à côté du frisson qui traverse l’assemblée.

– Oui, j’ai découvert une composition vibratoire de la Lyre qui ouvre une porte dérobée dans le corps énergétique, à l’exact endroit où le flux qui relie les souvenirs permet en même temps leur oubli. Laissez votre conscience être emportée par ce fleuve et vous remontrez en sens inverse le cours de vos vies antérieures…

Frissons et exclamations redoublent d’intensité.

– Bien que difficile à convaincre, Ahu-Lani a fini par accepter l’expérience. De répondre favorablement à mon invitation au voyage. N’est-ce pas Ahu-Lani ?

Ahu-Lani lui répond avec un accent créole qui fait chanter sa diction :

– Oui, Martine, sans pour autant que mes doutes soient levés et indépendamment de l’estime que je te porte.

– J’entends bien. C’est bien pourquoi, si ce voyage que va effectuer Ahu-Lani se déroule comme prévu, vous ne manquerez pas d’en conclure, mes frères et sœurs, qu’une mémoire nouvelle s’offre à vous. Voilà l’objet et le cadeau de ce bal métempsychique. Ahu-Lani, es-tu prêt ?

– Allons-y, Martine. Ma curiosité est à son comble…

Martin s’empare des deux mains d’Ahu-Lani. Paumes contre paumes, ils se connectent et synchronisent leurs corps énergétiques. Leurs visages et leurs yeux ouverts cessent de bouger comme fixés dans le vide. La Lyre de Martine se met à jouer une mélopée vibratoire qui se répand dans l’esprit d’Ahu-Lani. Si aucun membre de l’assistance ne peut l’éprouver, tous devinent un échange énergétique insolite. Après un temps, les lèvres d’Ahu-Lani commencent à s’agiter. Des petits mouvements incontrôlés. Des tressautements. Des gestes plus marqués. La tête se met à trembler. Comme atteinte d’un Parkinson. Sa bouche prononce des paroles incohérentes, inaudibles. Un moment après, sa tête et sa bouche se figent. Mais son regard devient mobile. Très mobile. Ses yeux sont traversés d’une activité intense. Une danse endiablée dans les orbites. Une impression d’effroi les traverse. Un effroi douloureux, le corps d’Ahu-Lani saute et s’agite dans le fauteuil comme frappé de convulsions. Tout s’apaise. Le regard se fait calme, émerveillé, comme attaché à suivre une merveilleuse nouvelle. L’assistance est suspendue à ce regard lui-même suspendu à quelque voyage lointain et mystérieux, étoile éternellement filante. Un hurlement déchire son visage. Un long cri d’effroi. Le regard s’arrête de bouger, comme précipité dans un mur. Tout se fixe. Le visage d’Ahu-Lani redevient impassible à l’image de celui de Martine.

Les paumes des mains glissent et se détachent. Ensemble, ils ouvrent les yeux. Martine sourit. Ahu-Lani sourit tandis que des larmes mouillent son regard :

– J’ai revécu ma vie actuelle. J’ai revécu ma naissance. Et je me suis vu mourir à la fin de ma vie précédente ! J’étais une femme sioux. Je m’appelais Ehawee, une Lakota de la tribu Hunkpapas. Nous habitions en Amérique dans le Dakota du Sud. Je suis tombée d’une falaise. J’ai glissé ou quelqu’un m’a poussé, je ne sais pas bien. J’ai hurlé durant toute la chute.

Une cascade de larmes inonde son visage.

– Merci, Martine… Merci à toi !

– Je t’en prie, Ahu-Lani, et ce n’est qu’un début. Bientôt, tu sauras par toi-même remonter le cours de tes vies passées. Au bout de cinq mois, je suis parvenu à ma sixième précédente réincarnation. Le voyage est long, je ne sais pas combien de temps il va durer, la seule chose que je sais : une fois qu’on commence à lever le voile de la connaissance, impossible d’arrêter avant de rejoindre le point à la fois premier et final ! Trouver la source originelle, la clé – voilà l’objectif. Et qui trouve la pomme d’or trouvera l’immortalité ! N’est-ce pas, mes chers frères et sœurs ?

L’assemblée qui a retenu son souffle longtemps rompt le silence par une salve d’applaudissements et des cris d’excitation. Les commentaires démarrent et vont bon train. Et vite fusent à l’attention de Martine des « À mon tour ! Je veux essayer ! ». Martine se lève d’un geste auguste et fait impérieusement signe à l’assistance de se taire :

– Maintenant que vous savez possible le voyage métempsychique, je suis disposée à aider chacun de vous à explorer ses vies antérieures. Vous et tous les autres pythas qui vous sont proches. Cela étant dit, comme vous le savez, nous élirons une nouvelle Maîtresse de l’Ordre dans exactement soixante-dix jours, laquelle succèdera à notre actuel Maître universel, Pierre Teilhard de Chardin. Je suis heureuse de vous annoncer ma candidature. Et je m’engage, si je suis élue, à transmettre à tous ceux qui auront voté pour moi et à chacun de leurs filleuls durant les dix années de ma Maîtrise la séquence vibratoire de la Lyre qui permet de surfer sur la vague des souvenirs oubliés, de la mémoire retrouvée, des vies passées. Un grand tournant attend notre Ordre. Celui qu’annonce l’Oracle : venez tous avec moi « progresser au-dessous de la grande falaise où chute et renaît l’âme des vrais vivants ». Venez remonter le cours de vos vies passées jusqu’à découvrir « l’île cachée où s’éternisent les pommes d’or. » Si vous décidez de contribuer à mon élection et profiter de mes lumières métempsychiques, je vous invite à échanger avec mes chers assistants que vous reconnaîtrez à leur tenue blanche brochée d’une Swastika, laquelle symbolise le bien-être éternel que connaît le pythagoricien qui renaît à ses vies passées comme le Phoenix de ses cendres… »

Un tonnerre d’applaudissements retentit qui nourrit plusieurs minutes une assemblée exaltée par cette fantastique perspective.

 

***

Château de Cachtice, 70 jours avant

Au pied de la grande tour carrée au nord de la cour du château, deux mastodontes de la sécurité encadrent un homme d’une petite trentaine d’années, 1 m 80, cheveux bruns, des yeux bleus, un visage mignon, son costume de serveur tout froissé.

– On l’a suspecté rapidement, avec sa jolie petite gueule de fouine. Et Blaise a vite repéré son petit outil dissimulé sous son costume. Le traiteur nous a confirmé qu’il ne faisait pas partie de son équipe. Alors on l’a chopé tandis qu’il tentait de se cacher dans un coin quand tout le personnel profane s’est retiré avant ton voyage avec Ahu-Lani… explique l’une des deux armoires à glace en tendant un appareil photo compact en bouillie :

– Nous avons trouvé des papiers d’identité dans son portefeuille. C’est un journaliste qui travaille pour SME, le principal quotidien de Slovaquie. Un villageois a dû baver auprès de ce journaleux qu’a dû sentir le bon scoop… Tu veux qu’on en fasse quoi, Martine ?

– Merci, Blaise et Arjuna, je vais m’en charger. Il n’a pas l’air bien dangereux ce beau jeune homme… Vous pouvez retourner auprès de nos invités. Et revenir d’ici une heure.

– Ça marche, à tout à l’heure.

– Alors, vous cherchiez le scoop, Monsieur le reporter… Vous vivez dangereusement…

– Je suis désolé, Madame. Un de mes cousins qui habite par ici m’a informé qu’une soirée exceptionnelle se préparait. Comme je suis un jeune journaliste curieux, j’ai voulu en savoir un peu plus…

– Mais vous fîtes bien, cher jeune curieux, j’aime beaucoup les hommes hardis ! conclut Martine en glissant une main dans l’entrejambe de son pantalon.

Surpris par ce geste, voire stupéfait, le journaliste ne dit rien. Il se laisse faire. Elle accompagne sa caresse sur son sexe d’une série de baisers langoureux de son cou à la bouche. Puis elle ouvre la porte de la tour du château et entraîne le jeune homme dans l’escalier à travers les étages, jusqu’au sommet qui découvre en plein air une chambre de fortune. Un épais matelas posé sur les dalles de pierre est recouvert d’un drap et de coussins de soie. Pour seule lumière, un ciel pur nimbé par une lune quasi pleine. La volupté monte d’un cran, il faut peu de temps pour qu’ils se retrouvent nus sur le lit. Martine retourne sur son dos le garçon captivé et l’enjambe sur le ventre. Son pubis imprime de légers va-et-vient au sexe tendu entre ses cuisses jusqu’à le décalotter et le planter dans son vagin d’un coup à la fois sec et glissant. L’homme lâche un râle de plaisir porté par son abdomen contracté. Débute une danse en arabesques et montagnes russes. Le plaisir monte vite. Très vite. Martine colle ses deux paumes contre celles du garçon tout sourire ; les deux amants se retrouvent traversés d’ondes voluptueuses, chacun ressentant intimement le plaisir de l’autre. Des pulsations toujours plus fortes de volupté ébranlent leur chair, un tremblement de terre va et vient dans leurs corps synchronisés, l’esprit emporté dans un maelstrom de sensations, les sexes unis fondent un globe de jouissance liquide qui s’amplifie en se densifiant. Martine resserre sa chevauchée. Un voile humide brouille le regard du jeune homme implorant de plaisir, sa langue mouille ses lèvres que mordillent ses dents et la langue profilée en un pistil fuselé. Les paupières accélèrent leur battement, jusqu’à papilloter sans mesure. Et puis les yeux se vident, l’iris s’absente, la semence jaillit comme une fusée thermonucléaire. Dans Martine explose un soleil, un grand soleil ; dans le journaliste, un grand soleil, un soleil noir. Une vague d’énergie d’intensité pure passe de l’un à l’autre.

Martine reçoit avec reconnaissance ce don de vie. Sa conscience surfe sur cette vague dont la traînée se répand dans tout son corps pour en nourrir les cellules tandis que la crête l’élève jusqu’à l’entrée d’un tunnel lumineux. Elle chute à l’intérieur et commence à remonter le cours de sa vie actuelle à travers la succession de milliers d’images et de sensations. Puis défilent ses six vies antérieures jusqu’à l’épisode où s’était interrompu son précédent voyage : son arrestation en tant que Comtesse Bàthory dans cette même tour du château de Cachtice par son cousin György Thurzó le 30 décembre 1610, il y a plus de quatre siècles.

S’enchaine une nouvelle série d’images-sensations qui remontent le cours du temps : le décès de son mari quand elle avait 42 ans ; la baignoire de sang où elle aimait se baigner avant d’être essuyée par quelques pucelles à l’aide de leur langue ; les nombreux et jouissifs épisodes de tortures infligés aux servantes et les rituels de mise à mort des jeunes proies capturées dans les campagnes ; comme cette fille de bonne famille dont les bras serrés comprimés par les cordes permirent au sang contenu dans ses veines de jaillir en douche régénérative lors de leur incision ; Darvulia, sa sorcière avorteuse préférée, en train de formuler des incantations sataniques durant un rituel sacrificiel d’une jeune pucelle afin d’obtenir la jeunesse éternelle ; la rencontre à l’âge de 27 ans du sorcier Cadevrius Lecorpus, avec son teint blafard, ses yeux noirs comme ses cheveux tombant jusqu’aux épaules, des canines anormalement longues ; la mort de ses deux nouveau-nés après un accouchement à 26 ans et un autre à 25 ; les délicieux moments à préparer des sortilèges au coin du feu en compagnie de son homme à tout faire et de Dorko et Ilona, ce trio de serviteurs qui enterrent, saignent, frappent, amènent de la chair fraîche au château ou dans la demeure de Vienne près de la cathédrale ; l’emménagement dans le château de Cachtice quelques semaines après le mariage avec Ferenc Nádasdy à l’âge de 15 ans, le 8 mai 1575 en présence de l’empereur Maximilien de Habsbourg ; l’accouchement en secret d’un bébé à 14 ans ; à 13, le sexe noueux d’un paysan qui la dépucelle ; l’arrivée à 11 dans le château de Sárvár chez la mère de Ferenc Nádasdy à qui elle a été promise par ses parents ; enfant, les multiples crises d’hystérie au goût mélancolique et cruel ; sa tante dépravée et grande dame de la cour de Hongrie qui lui apprend à 9 ans l’art de se masturber ; la boîte à bijoux en cadeau pour ses 7 ans ; la piqûre de frelon au cou qui manque de l’emporter à 5 ans près de la rivière du Château d’Ecsed…

La conscience de Martine dégringole d’un coup en sens inverse le tunnel métempsychique pour réintégrer son corps et son esprit – le voyage est terminé. La vague porteuse d’énergies a terminé sa course.

Martine avait espéré que ce nouveau voyage l’emporterait un peu plus loin encore, tant est fort son désir de découvrir quelle identité précédait sa réincarnation dans la peau d’Élisabeth Bathory. « Tant pis, ce sera pour la prochaine fois… » Elle ouvre les yeux. La nuit est pure et lumineuse. Elle les baisse sur le beau jeune homme qui la fixe du regard. Martine y devine plus d’émotions qu’il n’y a d’étoiles dans la nuit éternelle des amants comblés. « Une bien belle perte… », murmure-t-elle en rabattant le drap de soie sur le corps immobile.

 

***

Maison de Pythagore, île de Samos, 50 jours avant

Ils se sont retrouvés dans la matinée, Noor, Cixi, Ève, Pierre et les huit gardes du corps. Dans une ambiance plutôt festive malgré la candidature surprise de Martine au dernier moment. Les pronostics donnent de fait la dauphine de Pierre vainqueur haut la main. Le dîner achevé, tous sont réunis dans le salon de la maison de Noor et Pierre autour de l’écran où s’affiche en direct la progression du vote qui a commencé il y a vingt-une heures, à minuit temps universel. Le scrutin est plus serré que prévu. Il reste trois heures avant la clôture. L’ambiance s’est refroidie.

La région asiatique du globe vote massivement en faveur de Cixi, 99,20 % en Chine, Taïwan compris. Mais la surprise vient de la région des Amériques qui penche nettement en faveur de son adversaire tout comme l’Afrique tandis que l’Europe penche légèrement pour Cixi comme le reste des régions du monde.

Tous les pythagoriciens du monde entier – dont le nombre total atteint depuis mardi dernier, et pour la première fois dans l’histoire, la limite des 144 000 – ont été invités à voter par intranet de chez eux. Aucune fraude possible : chacun vote en son nom, conformément à la tradition de l’Ordre où frères et sœurs s’expriment à visage découvert. Pour le coup, il faut entendre Pierre et Noor s’étonner, s’exclamer et pester que tel frère et telle sœur de leur connaissance n’aient pas voté pour Cixi. « Mais qu’est-ce qui leur prend ? » « Comment l’autre folledingue arrive à drainer la moitié des votes ? » « Elle les a achetés à coup de dollars ou quoi ? » « Mais c’est pas possible : pour quelle raison la moitié des frères et sœurs la suit comme de bons petits soldats ? »

À 21 h temps universel, Cixi remonte d’une courte tête : 51,8 % des suffrages exprimés. Ouf… Mais à 22 h, les deux candidates se retrouvent de nouveau au coude à coude. Bien que d’une maîtrise de soi parfaite, Cixi ne peut réprimer un fard qui pique ses joues. « L’asian flush… » tente-t-elle de se justifier en désignant la quatrième coupe de champagne dans sa main. Quel que soit le résultat, son orgueil n’en sortira pas indemne.

À 23 h, Cixi remonte à 50,4 %. C’est tendu… Regroupés autour du grand sofa du salon, chacun retient sa respiration. Moran se bourre de saucisson de tofu grillé en avalant des shots de vodka. Une des Chinoises peste en mandarin en avalant des mini-rouleaux de printemps. Tandis que son amie renverse pour la troisième fois sa bière dans ses noodles aux épices et poivre du Sichuan. 23 h 34 Cixi monte à 50,6 %. Mais dégringole trois minutes après à 49,8. À minuit pile, le vote est clos. Et il est sans précédent en 2 500 ans d’existence de l’Ordre.

La déception tombe comme un couperet. Passée du rouge vineux au livide premortem, Cixi est médusée. Un lourd silence pétrifie le temps. Sur 144 000 pythas répandus dans le monde, 135 576 se sont exprimés, soit 94,15 %. 67 788 ont voté en faveur de Cixi contre 67 788 en faveur de Martine. Égalité, ex aequo, 50-50. Une situation inédite. Une situation de crise. Une crise possiblement explosive.

Pierre se lève subitement, non sans une certaine majesté :

– Je ne vois pas d’autre solution que de procéder à un nouveau vote. Je vais consulter les différents Maîtres universels qui m’ont précédé. À commencer par toi, Noor. Vois-tu une autre solution ?

Cette icône du savoir-vivre et arbitre des élégances répond par un « Fuck ! » sonore qui surprend tout le monde. Y compris elle-même. Tous les plans savamment conçus par chacun en prévision de l’initiation oraculaire d’Ève par Cixi sont ajournés. En effet, merde !

 

***

Découvrez demain le prochain chapitre…

Tous les personnages et les situations de ce récit sont purement fictifs à l’exception de ceux qui ne le sont pas.

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