Vous avez dit Flamenco ? Éloignez tout de suite de votre mémoire ces souvenirs bon marché glanés dans les stations balnéaires des côtes espagnoles, ou des groupes de danseurs formés pour l’occasion proposent des spectacles pour touristes peu exigeants et pas du tout connaisseurs. Ines Bacan l’affirmait sans ambages hier soir : « eso es el flamenco de verdad »  Ça ! C’est le vrai flamenco !

 

Le vrai flamenco, il n’y a pas de doute là-dessus, c’est ce que nous avons dégusté hier soir comme un mets raffiné. Pourtant rien n’est plus difficile que de définir exactement ce qu’est cette musique, et même les origines de son nom sont incertaines et donnent encore lieu à des débats passionnés. D’aucuns évoquent une origine clairement arabe avec l’expression « felah-menkoub » qui signifie « paysan errant », d’autres pensent qu’il évoque un poignard appelé lui-même flamenco, Rodriguez Martin suggère que c’est au flamand rose que cette danse doit son nom, et c’est ce qui explique la position cambrée des danseurs et leur veste courte. Dernière proposition, le mot flamenco, en Français Flamand proviendrait des Flandres dont la musique polyphonique aurait influencé au XVIe siècle ce genre si indéfinissable.

Les origines mêmes du flamenco sont de trois sources : la première, arabomulsumane, la seconde juive, et bien sûr la dernière, chrétienne. Il ne faut pourtant pas écarter les influences indiennes apportées par le peuple gitan aux origines indo-européennes. Même si les gitans ne sont pas réellement les créateurs du flamenco, ils se le sont approprié d’une manière si puissante qu’une sorte de relation symbiotique s’est créée et que ces deux entités sont devenues totalement inséparables l’une de l’autre. D’ailleurs si l’on essaye de situer géographiquement le foyer d’origine du flamenco, c’est Triana, un quartier de Séville qui est cité, c’est également un important lieu de concentration de la communauté gitane espagnole.

Inès Bacan
Inès Bacan

Aussi n’y a-t-il pas de Hasard et c’est d’un « pueblo » proche de Séville que Inès Bacan et sa compagnie sont tous originaires. Le guitariste Antonio Gamez prépare seul sur scène la nombreuse assistance présente à ce rendez-vous. La dextérité étourdissante de son doigté, le raffinement de ses arpèges tantôt passionnés tantôt intimistes impose un silence fiévreux. Il est peu à peu rejoint par l’ensemble des danseurs et chanteurs qui viennent entamer avec lui un dialogue hypnotique. Macarena de la ripa, Manolito Pelusa et Kike Martin, les danseurs de la compagnie fascinent par la beauté hiératique de leur gestuelle. En fond, l’ensemble du groupe les soutient avec les très fameuses « palmas », manière très gitane de taper des mains, paumes ouvertes, mélangeant deux à trois rythmes différents, d’une apparente facilité mais en réalité d’une grande complexité. Essayez donc vous même d’imiter à deux cette façon de battre des mains et vous comprendrez la difficulté d’obtenir un résultat cohérent. Chez les gitans, c’est la chose la plus normale du monde et les mères communiquent ce savoir aux enfants comme on partage un héritage. Lorsqu’Inés Bacan apparaît, adressant un sourire furtif au public, c’est pour s’asseoir à côté de son guitariste, boire calmement un verre d’eau et pour un court instant fermer les yeux. Lorsque sa voix s’élève, c’est toute l’âme du flamenco qui s’exprime. Pas de faux-semblants, pas d’effets outrés, mais l’expression d’une profonde tristesse qui en un instant fait chavirer une assistance fascinée. Son cante jondo mérite bien son nom, il est profond et mélancolique, tout en retenue, et bouleversant de sincérité.

Inès Bacan
Inès Bacan

Sa compagnie nous offre d’ailleurs un paysage vocal flamenco tout à fait intéressant. Juan Bacan, qui ne se produit sur les planches que depuis peu de temps malgré ses 54 ans, propose une interprétation très intérieure, il y a une vraie souffrance dans son chant, et c’est en allant à l’essentiel qu’il exprime la mélancolie. El Maera, homme dans la force de l’âge, a une voix puissante et bien posée, capable de nuances, il est l’image même de la maturité. Le plus jeune du groupe, « el Galli » a la voix forte et pleine d’audace, il est sans doute celui qui correspond le plus, vocalement, à l’image que nous nous faisons d’un chanteur de flamenco. Il sait s’approcher de ses limites tout en modulant sans erreur.

Sans doute à la fois curieux et un peu désarçonné, le public breton a très vite adhéré à la beauté d’un flamenco authentique qu’Inés Bacan, rencontrée après le spectacle, qualifiait elle même de familial. Quoi de plus normal pour un peuple attaché à sa propre culture et gardien de sa musique traditionnelle. Le titre même de ce spectacle annonçait son succès : « El compas que nos une », le rythme qui nous unit.

Muchas gracias Inès…

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