C’est étrange la manière dont l’imagination fonctionne, et comme elle s’apparente au rêve. On prend un bec par ici, une patte par là, un plumage, des écailles luisantes, et une machine en nous les recompose pour en faire une créature nouvelle, un collage monstrueux de bribes, de choses vues, de lectures oubliées, de peurs enfantines qui reviennent, s’agglomèrent la nuit pour former des îles, des continents noirs. De l’aléatoire programmé, du factice. Strictement rien qui naisse d’un recyclage, d’une laisse de mer sur la grève. Nous sommes agis par des marées que nous ne maîtrisons pas, mais de temps à autre il en advient un bois flotté dont l’énigme semble avoir la puissance de modifier le monde.

Après Là où les tigres sont chez eux (Prix Medicis 2008), Jean-Marie Blas de Roblès revient avec un roman d’aventures encore plus picaresque, encore plus rythmé, mais aussi plus moraliste.

Une succession de courts chapitres entraîne le lecteur dans la vie tourmentée de personnages hauts en couleurs. Tout commence par une enquête apportée par John Shylock Holmes et son majordome noir Grimod de La Reynière à un passionné de combat militaire et d’opium, Martial Canterel. Trois pieds humains coupés à mi-tibia ont été retrouvés en divers points de l’Ecosse, tous trois chaussés d’une basket de marque Ananké. Or, il se trouve qu’Ananké est aussi le nom d’un gros diamant volé à Lady Mac Rae, ex Clawdia Chauchat et amante de Martial, avec lequel d’ailleurs elle a eu une fille, Verity atteinte de catalepsie.

île du point nemo
Ile du point Nemo, jean-marie bals de roblèes

En imitant Blas de Roblès qui prend souvent son lectorat en auditoire, je me doute que, déjà, lecteurs, vous avez perçu toute l’imagination et la folie qui vont animer cette histoire. Mais, vous êtes encore en dessous de ce qui vous attend.

Cette fine équipe doit résoudre de nombreuses énigmes, surtout grâce au pouvoir de déduction hors du commun de Canterel, rechercher un magicien chinois, prendre l’Orient Express et se faire attaquer par une armée de cosaques avant de rejoindre l’Australie en aéronef puis en dirigeable pour finir échouée sur une île en forme de tourbillon au point Nemo et embarquer finalement sur le Nautilus. Et, je ne vous parle pas des péripéties, meurtres, personnages tous plus étranges les uns que les autres qui croisent la route de nos enquêteurs. « Oh, Oh! dit Papa Ours, on se demande bien comment elle va finir, cette histoire! »

Cette rocambolesque course poursuite alterne et s’imbrique aussi avec les histoires de personnages en lien avec une entreprise périgourdine de fabrication de liseuses, B@bil Book, gérée par Monsieur Wang, chinois libidineux et colombophile.

Le chinois avait racheté la fabrique de cigares à Arnaud Méneste, causant ainsi l’attaque cérébrale de sa chère Dulcie, une haïtienne qui avait importé la pratique de la lecture pour les employés, « un programme d’éducation humaniste », une ouverture d’esprit pour des ouvriers occupés à des tâches répétitives. 

Il n’y avait que la lecture à voix haute pour nous rassembler toutes dans une seule intrigue, mettre nos rêves à l’unisson.

Une charge de liseur reprise par Arnaud, espérant réveiller sa belle Dulcie. Charlotte, la plus belle fille de l’entreprise, convoitée par son patron, jalousée par la directrice des Ressources humaines, mettra la production de liseuses en danger. Carmen et Dieumercie Bonacieux complètent ce tableau de la société avec beaucoup d’humour, nous relatant ainsi les diverses expériences de Carmen pour redonner de la vigueur au membre mou de son mari.

 Toute phrase écrite est un présage. Si les évènements sont des répliques, des recompositions plus ou moins fidèles d’histoires déjà rêvées par d’autres, de quel livre oublié, de quel papyrus, de quelle tablette d’argile nos propres vies sont-elles le calque grimaçant?

Inspiré de nombreux romans d’aventure de Jules Verne, Alexandre Dumas, Conan Doyle, Herman Melville, Jean-Marie Blas de Roblès recompose, à la manière de Sebastian Brant, une superbe nef de fous.

Car, en nous amusant des aventures de personnages farfelus, l’auteur ébauche finalement la morale de son récit. Dans une construction ambitieuse et parfaitement maîtrisée, le récit se veut à la fois une farouche défense du vrai roman classique et une mise en évidence des dérives humaines qui, avec la réalité des mondes politique, économique, spirituel, scientifique, écologique et social, entraînent l’humanité dans un enfoncement discret, mais inéluctable.
Ce cirque est « l’arène où nous mettons en scène le jeu du monde, avec ses rites de survie, de mort et de résurrection. »

Si, je l’avoue, le roman d’aventures n’est pas mon genre préféré, Jean-Marie Blas de Roblès m’a finalement convaincue et même époustouflée grâce à la finalité de son scénario si savamment construit.
Si vous voulez embarquer pour un voyage sans limites dans un grand tourbillon d’imagination et d’humour, lisez ce roman ébouriffant.

Né en 1954, Jean-Marie Blas de Roblès est l’auteur, chez Zulma, de Là où les tigres sont chez eux (Prix du Roman Fnac, Prix Giono et Prix Médicis 2008).

Jean-Marie Blas de Roblès sera aux Champs libres de Rennes le jeudi 16 octobre 2014 à 18h30 pour présenter L’île du Point Nemo et rencontrer ses lecteurs.

L’île du Point Nemo Jean-Marie Blas de Roblès, paru chez Zulma le 21 août 2014, 464 pages, Prix : 22,50 euros, ISBN :978-2-84304-697-1

Lectrice boulimique et rédactrice de blog, je ne conçois pas un jour sans lecture. Au plaisir de partager mes découvertes.

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