L’ÎLE AUX ENFANTS D’ARIANE BOIS : LES ENFANCES BAFOUÉES DES DÉPORTÉS DE LA CREUSE

Depuis plusieurs années, un nouveau roman d’Ariane Bois est devenu un événement, et L’Île aux enfants, à paraître ce 14 mars chez Belfond, n’échappe pas à la règle. Parce que cette auteure humaniste nous propose toujours un projet littéraire fortement associé à des thématiques qu’elle défend : le lien entre les générations, la défense du plus faible, le combat permanent contre les injustices et les exactions commises sur des innocents, notamment les enfants. Sans oublier le poids des non-dits…

île aux enfants ariane bois

 

Dans L’Île aux enfants, on fait la connaissance de Pauline et Clémence, deux petites filles qui, apparemment, vivent heureuses et insouciantes dans les montagnes de La Réunion. Tout semble aller au mieux dans le meilleur des mondes. Ce temps de l’enfance se déroule au rythme du soleil comme des averses tropicales, au rythme des jeux, des repas, des dodos…

Jusqu’au jour où… Jusqu’au jour où une femme vient les chercher pour qu’elles rejoignent d’autres enfants qui, comme elles, vont rejoindre la métropole pour des vacances en colonie. Mais ce ne sera pas un aller-retour, un aller simple seulement. En métropole, Pauline, six ans, séparée de Clémence, sa cadette, se retrouve placée chez des agriculteurs de la campagne creusoise. Si ses hôtes ne sont pas méchants avec elle, il en va tout autrement avec un autre gosse réunionnais déjà là, Gaëtan, de quelques années son aîné. Gaëtan, lui, vit dans la grange et est l’homme à tout faire de la ferme, travaillant toute la journée sous les coups du père, un Thénardier à peine dissimulé.

Michel Debré
Michel Debré 1963, Saint-Denis de la Réunion

Puis Pauline est déplacée. Elle se retrouve dans une famille classique citadine des années 1960-1970, dans un appartement avec baignoire, télé, frigo. Elle devient Isabelle, puisque ses parents adoptifs, les Gervais, en ont décidé ainsi. Et puis elle doit côtoyer Aymeric, le fiston déjà ado, plutôt malsain et vicieux. (Pauline-Isabelle s’en méfie et elle a bien raison)

deportes reunion creuse
Les enfants déportés de La Réunion

Et la jeune fille grandit, devient une belle adolescente et cherche à savoir d’où elle vient, qui elle est, quand elle découvre que ses parents ne sont pas ses parents, que sa peau bistre ne correspond pas à celle des autres, que ses cheveux blonds crépus n’ont rien de commun avec ceux de sa mère, de son père adoptif. Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Pourquoi lui a-t-on menti sur ses origines ? Dès lors, elle se métamorphose, se bat pour s’affranchir de ces chaînes-là. Elle devient femme, puis épouse, puis mère…

DEPORTES REUNION
1965. Photo de classe à Queyzac dans le Cantal. Collection Jean-Charles Pitou.

Quelques années plus tard, c’est sa fille, Caroline, qui tente de faire la lumière sur l’histoire, les origines de sa mère… Dans l’urgence de savoir, dans une quête passionnée de la vérité, dans la douleur de certaines découvertes. Mais c’est nécessaire. C’est presque vital… Elle s’envole à La Réunion pour retrouver (retrouvera-t-elle ?) les éventuels membres la famille de sa mère, de sa propre famille.

LES ENFANTS DE LA CREUSE

Dans ce roman, Ariane Bois revient avec une acuité qui nous laisse sans voix, sur un scandale humanitaire qui a duré plusieurs décennies : l’exil forcé d’enfants réunionnais pour, soi disant, repeupler les campagnes limousines, ces gosses qu’on a baptisés les déportés de la Creuse, ces « oubliés » que l’auteure — qui n’écrit jamais rien de léger —, a décidé de réhabiliter. D’aucuns objecteront qu’il s’agit d’une autre époque, que Michel Debré, député de La Réunion à l’époque, avait ses raisons pour organiser cette déportation d’enfants, que ces gamins étaient mieux en métropole à combler des familles, à suivre des études, à s’élever dans la société métropolitaine. Il n’empêche, on a arraché des filles et des garçons à leurs racines, à leurs origines, à leurs familles, au nom de la République. Innommable, inenvisageable, pourtant cyniquement vrai. Il a fallu attendre les années 1980 pour que cela cesse — ce n’est pas si loin. Il a fallu attendre les années 2010 pour que la responsabilité de la France soit reconnue, cette France des années 1960 qui, à l’ère de la décolonisation, demeurait profondément colonialiste.

L’Île aux enfants est un roman bouleversant, remarquablement écrit. C’est un plaidoyer pour la liberté, le respect d’autrui, la défense et la protection des enfants. La plume précise et aisée d’Ariane Bois nous tient en haleine de bout en bout. Un récit en ce début de printemps, foudroyant, à lire comme une urgence… Comme une nécessité. Au nom de la liberté, au nom de la vie. Au nom de l’amour de l’humanité.

L’Île aux enfants de Ariane Bois – Éditions Belfond – 240 pages. Parution : mars 2019. Prix : 21,00 €.

L’île aux enfants Ariane BoisAriane Bois est romancière, grand reporter et critique littéraire. Elle est l’auteure récompensée par sept prix littéraires de : Et le jour pour eux sera comme la nuit (Ramsay, 2009), Le Monde d’Hannah (Robert Laffont, 2011), Sans oublier (Belfond, 2014), Le Gardien de nos frères (Belfond, 2015). Après Dakota Song (Belfond, 2017), L’Île aux enfants est son sixième roman.

Rappel historique : Entre 1963 et 1982, plusieurs milliers d’enfants réunionnais ont été expédiés dans des départements vieillissants par la DDASS (La Creuse, Le Tarn, Le Cantal …) suite à la décision de Michel Debré, alors député d’outre-mer, au début des années 60. La démographie galopante de La Réunion pouvait pallier la dénatalité dans certains départements de l’Hexagone. Placés dans des familles paysannes, certains vivent heureux. D’autres font face à la solitude, au déracinement et au racisme ordinaire. L’expérience se solde par des suicides et des troubles psychiques.

Jean-Jacques Martial
Photo Jean-Claude François

C’est un dépôt de plainte, en 2002, qui va permettre de faire émerger l’affaire des « enfants de la Creuse » (expression impropre puisque 64 départements sont concernés). Devenu adulte, l’un de ces « pupilles », Jean-Jacques Martial, poursuit l’Etat pour « enlèvement et séquestration de mineurs, rafle et déportation ».

Les actions en justice n’aboutiront jamais, en raison de la prescription des faits, mais les médias recueillent les témoignages de ces Réunionnais exilés.

L’historien Ivan Jablonka  :

Ce que fait Michel Debré est conforme à la pensée républicaine. Et c’est cela le plus troublant. Lorsqu’il envoie les gosses en métropole, c’est pour les intégrer à la République française : il veut donner une deuxième chance à ces enfants. C’est à la fois républicain et illégitime sur le plan moral.

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