Il faudrait pour grandir oublier la frontière : roman clef de Sébastien Juillard

Fin février 2015, la souscription pour le lancement des éditions Scylla prend fin et c’est un succès. Sébastien Juillard ouvre donc le bal avec Il faudrait pour grandir oublier la frontière… un déroutant récit de science-fiction basé sur l’inexpugnable conflit israélo-palestinien…

 

Une carte et un territoire… 

Gaza, dans un futur proche. Il y a Keren Natanel lieutenant de Tsahal 48021affectée aux personnels de l’ONU enseignant l’hébreu à des veuves de guerre et des enfants sans parent. Marwan Rahmani riche industriel et politicien, Jawad ingénieur en cybernétique et Bassem le fedayin. Quatre destins qui vont se croiser et se déchirer sur des terres où la frontière est tout et rien à la fois.

Si le conflit israélo-palestinien nous apparaît sans fin, il n’a que très rarement fait l’objet de fiction littéraire et encore moins dans le domaine de la science-fiction. Sébastien Juillard ancre son récit dans un futur proche et avec parcimonie inclut des éléments futuristes tels que prothèses cybernétiques, lunettes high-tech ou encore la fabrication de clone à l’effigie des personnes disparues. Point fort, à aucun moment l’auteur ne nous décrit ces avancées technologiques, elles font partie intégrante du récit, les personnages évoluent avec, ils sont dans leur époque et par conséquent il revient au lecteur d’apprivoiser ce langage, comme ils devaient le faire avec les romans de Neal Stephenson ou Bruce Sterling.

Lecture et distorsions 

Dans ce court texte de Sébastien Juillard il n’y a aucun prosélytisme pour l’une ou l’autre des factions, nul angélisme dans les sentiments, les relations, pas de tentative de trouver une solution à un problème sans fin, demeure une interrogation de l’auteur, sur les moyens mis en place pour limiter le conflit. En effet, si les actions terroristes continuent d’ensanglanter cette partie du monde et d’accentuer encore et toujours l’écart entre Arabes et juifs, il y a une contrepartie technologique qui peut faire croire qu’une entente est possible, qu’une meilleure prévention pourrait opérer dans des régions où l’aridité n’est pas seulement un fait climatique, mais une distorsion de la compréhension des autres. D’un côté il y a les avancées de la science permettant de retrouver des êtres chers sous forme de clone cybernétique et de l’autre la folie terroriste qui s’adapte comme elle l’a toujours fait.

La boue modelée par l’homme n’est pas chair d’homme. L’esprit insufflé par l’homme n’est pas esprit d’homme. Ils sont insultes à Dieu. Un avertissement inscrit dans la charî’a personnelle de quelques-uns, à l’adresse de ceux qui se laissaient tenter par les séductions de la technologie.

Dans un style et une langue soignés, Sébastien Juillard signe un premier texte d’une maturité incroyable de par son sujet et sa contrainte éditoriale. Une réflexion astucieuse sur un conflit qui ne voit pas le bout du tunnel, à n’en pas douter cette frontière textuelle restera une pensée significative pour les dizaines d’années à venir.

Nous sommes tous plus ou moins des fictions, Mr Rahmani. Hommes et nations. L’histoire tout entière, peut-être. Une anthologie des meilleurs récits. Je crois qu’il n’y a pas un peuple qui ne soit un artifice bâti sur plus de mensonges que de vérités.

Unidivers : Le Moyen-Orient est rarement traité en Science-fiction, pourquoi ce choix ?

11015474_10153104678741602_574099743066427390_nSébastien Juillard : Pour mettre les choses dans l’ordre… Je n’ai pas cherché à écrire de la science-fiction, pas au début en tout cas. Je me posais la question depuis longtemps de ce que pouvait devenir ce coin du monde dans les décennies à venir. Ce que je sais, ce que j’ai appris de cette région au fil de mes lectures et de discussions, m’a permis d’élargir ma compréhension à tous les conflits et j’ai saisi l’importance de la fiction dans ce domaine. Comment les mythes nationaux, les constructions idéologiques, ces dimensions collectives du récit, peuvent marquer les individus et participer à construire ou défaire leur identité. Dès le début, je savais que je voulais un récit à hauteur d’homme, pas un thriller politique, que le format n’aurait bien sûr pas autorisé.  Je m’imaginais une technologie au relais des diatribes, des prêches des manipulateurs de Dieu, et des discours des politiques. J’imaginais un futur où l’on pourrait fabriquer des hommes-outils, soldats, jihadistes, tribuns, grâce à la génétique et aux manipulations neurales. Prendre un homme et transformer toutes les convictions qui l’animaient pour en faire un autre homme. Dès lors, que faire si ce n’est utiliser les outils de la science-fiction  ?

U : Qu’est-ce qui a motivé ton choix de traiter le conflit israélo-palestinien ?

Sébastien Juillard : Rien de vraiment conscient. Je crois que la question israélo-palestinienne est intimement liée à notre génération et à celle de nos parents. J’ai encore en tête les images de la première intifada, celle de 87. J’avais dix ans et je voyais des gens dans la rue jeter des pierres à des soldats.
Je n’avais personne autour de moi pour m’expliquer ce que je voyais. Qui étaient ces soldats ? Et ces enfants, grands comme moi, et ces hommes et femmes qui hurlaient ? Ça m’a profondément marqué, tout comme les images du Liban, d’ailleurs, Sabra et Chatila… Tout ça est passé en moi, pour resurgir à l’âge d’homme sous forme de questions claires, d’appétits de savoir. Et, finalement, d’un besoin d’en parler. Et puis il y a le discours européen  : biaisé, incomplet, programmé… On y sent la volonté de faire de ces pays une masse confuse convulsée par la religion et la haine de l’Occident. Le discours occidental sur le Proche-Orient est une construction idéologique pleine de mépris et disqualifiée, en outre, par des incompréhensions fondamentales. Georges Corm, dans son monumental «  Le Proche-Orient éclaté  », en fait une analyse riche et éclairante. Mais pour être tout à fait honnête, je ressens surtout une fascination pour ce conflit, pour son caractère inéluctable, son tragique absurde. Et ce sentiment qu’il ne connaîtra pas de fin satisfaisante.

U : Es-tu allé en Palestine et en Israël ?

juillardSébastien Juillard : Non, et j’en crève de frustration. Je ne l’ai pas fait parce qu’on m’a demandé de ne pas le faire, parce que ce coin du monde véhicule une charge énorme de clichés de violence et d’insécurité contre lesquels de patientes explications ne suffisent pas. Du coup, je garde cette impression d’un manque. Je regarde les choses et je les comprends à travers un voile presque invisible. Presque. Je ne vois donc pas les choses telles qu’elles sont vraiment, pas tout à fait, et cela me frustre. Je suis à côté de l’expérience. Alors je me suis abreuvé à toutes les sources nécessaires, j’ai lu, écouté, vu. J’ai fixé des images et imaginé des odeurs. Il y a forcément un décalage, dont je ne mesure pas l’importance. Mais cela reste de la fiction, un récit qui court parallèlement à la réalité. À défaut d’être « vrai », je crois qu’il est « vraisemblable ». C’était le moins que je puisse exiger de lui.

U : Tu cites plusieurs fois  No country for old men dans ta novella, hormis Cormac McCarthy quels auteurs te passionnent ?

dvd-no-country-for-old-menSébastien Juillard : Voilà une question qui ne sera jamais simple pour moi. McCarthy, donc. Pour la puissance de son verbe, la question du Mal, le sentiment d’un monde qui passe. Pour les vertiges spéculatifs : Greg Egan. Pour la maîtrise de la forme de la nouvelle dans le genre science-fictif : Lucius Shepard. Pour le choc littéraire et les images: Léo Henry et Jacques Mucchielli. Julien Gracq pour la beauté de l’écriture et la langueur. Antoine Volodine, parce que c’est absolument brillant. J’ajoute pêle-mêle Faulkner, William Gibson, Tolkien, Akira Yoshimura… Et je me fais violence, là.

U : Est-ce que le travail de Brian Wood t’a influencé ? Je pense notamment à sa série DMZ et à Channel Zero qui abordent le thème de la frontière ?

Sébastien Juillard : J’avoue ne pas connaître. J’ai donc cherché, j’ai vu, et j’ai ajouté les deux à ma liste. Merci !

U : Il faudrait pour grandir oublier la frontière est-il ton premier texte ? Et travailles -tu à un nouveau roman, recueil ou novella ?

Sébastien Juillard : C’est mon premier texte « pro». Une autre novella 111 est en chantier, peut-être pour 2017. Et je suis en plein dans la préparation d’un premier roman d’anticipation qui devrait pomper toute mon énergie jusqu’à ce que mort s’ensuive. J’ai aussi des envies exotiques, comme écrire un polar néoplatonicien autour du personnage d’Hypatie d’Alexandrie. Le problème, c’est que je ne connais pas grand-chose au polar et moins encore au néoplatonisme. Il y a pas mal de boulot.

Il faudrait pour grandir oublier la frontière, Sébastien Juillard, 2015, Scylla, 61 p. 5€

Un commentaire

  1. Très en retard (mes quelques étagères neuronales croulent sous des projets de lecture) comme toujours, c’est totalement crispés que mes doigts subjectivement riffaudés ont pu refermer en me laissant estomaqué la quatrième de couverture de cette novella acquise en crowdfounding – et donc dédicacée avec la signature de l’auteur – et vraiment, c’est peu dire que la page 61 vient avec panache (empreinte du coeur dans l’une des paumes, au droit de l’autre main le livre au sol : à pulser fort et clair, longtemps la novella intitulée Il faudrait pour grandir oublier la frontière a heurté une réflexion vagabondant dans ses grilles de lecture), et je confirme que c’est une écriture très sensible, jusqu’à ce point conclusif – lambeaux de juvénile chair brûlée ravie aux divers brimborions de synapses calcinées mêlés au Coran – qui étonnamment ouvre à l’extériorité d’un livre petit par le format, grand (ainsi qu’Allah l’est) par le contenu.

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