HISTOIRES DE LA NUIT : UN ROMAN DE LA TERREUR

Avec ce roman noir haletant Laurent Mauvignier décline une nouvelle facette de son talent de styliste. Craintifs et peureux s’abstenir.

HISTOIRES DE LA NUIT

C’est un drôle de livre, un ovni littéraire, un ouvrage de paradoxes. Lent, long (plus de 600 pages), mais nerveux et addictif. Descriptif, mais vivant. Le rythme est lent, mais le coeur s’accélère. On ressort de ce livre un peu médusé et sonné d’avoir été conduit par une main de maître dans un récit haletant, étouffant grâce à un style qui enjambe les mots, les prolonge sans fin. Un peu comme si nous étions au cinéma, que l’image était en accéléré, mais que simultanément, de longs sous-titres nous donnaient à lire les pensées intimes des personnages. Les phrases ressemblent parfois à de longs panoramas, des plans séquence unique.

Ainsi est le talent de Laurent Mauvignier, son style unique. Bien entendu s’il faut qualifier son roman on le classera dans la catégorie des thrillers : un hameau quelconque, loin de tout, au centre de la France. C’est bien le monde de la province qui est décrit, cet univers que l’on qualifie maintenant de « territoire », comme si l’on voulait par ce changement de vocable marquer le début d’une nouvelle ère, celle d’un futur moderne et rayonnant en remplacement d’un passé rétrograde. Il faut aller à la ville pour acheter un cadeau, il faut prendre le bus pour aller à l’école. Trois maisons. Une est à vendre. La seconde est occupée par une femme d’un certain âge, artiste peintre, à la chevelure orange. Une bizarrerie dans ce monde rural, une erreur de localisation. Dans la troisième, un paysan amoureux de sa femme connue sur le tard sur internet, Bergogne est son nom, un nom qui sent la terre aux pieds depuis des générations, mais aussi une fille adolescente qui adore la voisine.

Trois femmes, un homme, pour un lieu qui s’appelle depuis toujours, pour une raison ignorée, les Trois filles seules. Chacun se débat dans la vie comme il peut, avec son art, la difficulté de mettre sur la toile ses sentiments, ou avec sa sexualité qu’une épouse ne partage pas. Et puis arrivent des lettres anonymes. Et puis arrive un anniversaire, des visiteurs et commence alors un autre roman, un huis clos étouffant rythmé par des phrases d’une page, des silences épuisants, des mots annonciateurs de drames. Unité de lieu, de temps, d’action, les règles du théâtre classique pour une intrigue provinciale d’aujourd’hui. On pénètre les pensées de chacun des personnages, on comprend leurs motivations, leurs peurs, leurs colères et peu à peu le passé revient à la surface, éclairant de sa brutale lumière le jour d’aujourd’hui.

Chacune, chacun est marqué par son milieu social, ses origines, comme des fers condamnés à être portés jusqu’à la mort. Dans une magnifique métaphore et de superbes pages sur la peinture et l’art de créer, on découvre que la vie des acteurs du roman est faite de couches, de strates, qui se superposent, s’écrasent, dissimulant les anciennes pour donner une nouvelle image, celle d’aujourd’hui. Et Mauvignier a le talent de gratter peu à peu chaque couche en jouant sans cesse avec le présent, avec ce qui va arriver avec certitude, ce qui arrivera peut-être, ce qui s’est passé probablement. Le lecteur devine, envisage, se trompe, mais sait, et c’est la seule certitude dont il dispose, que cela va probablement mal finir. On ne dira rien de plus de l’intrigue ensorcelante qui amène la lecture pressée vers les dernières pages mais, épuisé, on aura pénétré alors dans l’univers mental de chacune et chacun des êtres un peu valdingues, un peu écorchés, un peu perdus, que l’on n’est pas prêt d’oublier. Ils s’appellent Bergogne, Ida, Marion, Christine et Radjah. Radjah le chien. « C’est Extra » chante Léo Ferré dans le salon de Bergogne. C’est extra ce roman unique dont on appréciera la mélodie, si on se laisse emmener par la phrase de Mauvignier.

Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier. Éditions de Minuit. 635 pages. 24€. Rentrée littéraire 2020.

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici