Avec Hérétiques Leonardo Padura signe un nouveau roman magistral et foisonnant. Entre enquête policière, roman d’aventures et essai philosophique sur le libre arbitre. De la Havane à Amsterdam, entre Rembrandt et racines juives.

 

La liberté de choix devrait être le premier des droits de l’homme.

À tout moment, l’homme sage doit agir au mieux en écoutant son intelligence, car le Créateur a donné cette capacité à l’être humain pour qu’il sen serve.

Dans Hérétiques Leonardo Padura découpe son récit en trois parties et trois protagonistes. Daniel Kaminsky, jeune juif polonais envoyé chez son oncle à Cuba pour échapper à la fureur nazie ; Elias Ambrosius Montalbo de Avilo, Juif séfarade voulant peindre aux côtés de Rembrandt malgré la Loi de sa religion ; Judy, une jeune emo en quête d’individualité. Tous deviennent hérétiques en recherchant la pratique de la liberté.

Une liberté à n’importe quel prix et sans aucune pression, ni familiale, ni sociale, ni religieuse. Et pas question de parler de politique… Mais il ne s’agit pas seulement de libérer l’esprit des idées imposées par un système de relations caduc, ils prétendent aussi le libérer du corps qu’il habite.

hérétiques Leonardo PaduraCes trois histoires se déroulent avec un même fil conducteur : celui du portrait d’un jeune juif ressemblant au Christ peint par Rembrandt et l’enquête d’un’ancien policier reconverti en acheteur de livres anciens. Il s’agit de Mario Conde, un homme chanceux « parce qu’il avait de bons livres à lire ; un chien fou et voyou à soigner ; des amis à emmerder, à embrasser, avec lesquels il pouvait se saouler et se lâcher en évoquant les souvenirs d’autres temps qui, sous l’effet bénéfique de la distance, semblaient meilleurs ; et une femme à aimer qui, s’il ne se trompait pas trop, l’aimait également. » Mario Conde est en pleine réflexion sur la perte d’une partie de sa liberté en souhaitant épouser sa compagne Tamara.

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Daniel Kaminsky est né dans le quartier juif silencieux de Cracovie, mais il se retrouve en ce jour de 1939 dans le bruit de La Havane. Il vit dans un quartier pauvre avec son oncle Joseph. Ses parents, installés en Allemagne l’ont envoyé loin de la fureur nazie, mais espèrent le rejoindre bientôt. Ce matin-là, il se lève tôt, car dans le port de La Havane vient d’arriver le paquebot Saint-Louis parti de Hambourg avec neuf cent trente-sept juifs à son bord dont les parents et la jeune sœur de Daniel. Mais la corruption cubaine fait monter les enchères et seuls les juifs capables de donner un demi-million de dollars au gouvernement cubain pourront entrer sur l’île en tant que réfugiés. Le père de Daniel possède depuis plusieurs générations un tableau de Rembrandt, qui pourrait servir de monnaie d’échange, mais au bout de plusieurs jours, le paquebot rentre sur Hambourg après le refus de Cuba, du Canada et des États-Unis d’accueillir ces juifs.

En 2007, son fils, Elias Kaminsky, peintre né à Miami, envoyé par Andréas, ancien ami de Conde émigré aux États-Unis, sollicite l’aide de cet ancien policier pour retrouver la piste du Rembrandt qui appartenait à sa famille. Conde part sur les traces de ce jeune garçon qui a attendu en vain le débarquement de ses parents et de sa sœur en 1939. Un adolescent qui, contrairement à son oncle, finit par rejeter la religion juive à laquelle il ne croyait plus en épousant Marta, une catholique espagnole. Après une jeunesse heureuse avec ses deux copains, Pepe Manuel et Roberto, opposants au régime de Batista et sa rencontre avec Marta, il doit fuir Cuba en 1958 quelques années avant l’exil de nombreux juifs craintifs du régime communiste.

Est-ce par crainte de représailles face aux activités d’opposants au régime de Batista de ses deux meilleurs amis ou parce que l’on a retrouvé le cadavre de Meijas, le Cubain véreux qui avait fourni de faux passeports à son ami et qui, curieusement possédait le fameux Rembrandt ? Daniel, pourtant cubain dans l’âme, et sa femme Marta ne sont jamais revenus à Cuba, mais ils se sont tous deux reconvertis au judaïsme. À la veille de sa mort, Daniel se confessera auprès de son fils, Elias, tentant de lui exprimer les « deux moitiés conflictuelles de son âme », l’une liée à ses racines juives et l’autre à son âme cubaine.

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Dans une seconde partie, le livre d’Elias, l’auteur nous emmène à Amsterdam en 1643, lieu de naissance de ce fameux tableau de Rembrandt. Elias Ambrosius, malgré l’interdiction de la Torah à représenter des hommes et des animaux, souhaite devenir peintre et apprendre auprès de Rembrandt. Son grand-père a renié la religion juive pour échapper aux massacres d’Espagne et est venu s’installer à Amsterdam, la nouvelle Jérusalem pour les séfarades expulsés.

Les lois doivent être raisonnées par l’homme, car c’est pour cela qu’il est doué d’intelligence, et que la foi doit être une réflexion plus qu’une acceptation.

Après avoir pénétré dans l’univers fantastique de la création, comment pouvait-il renoncer à la peinture ? Mais son frère, beaucoup plus radical, le dénoncera en l’obligeant à s’exiler en Pologne où les pires massacres porteront ce tableau de Rembrandt vers d’autres mains. Cette partie est d’une grande richesse historique avec la vie de Rembrandt, l’histoire du kabbaliste, prétendu messie, Sabbataï Tsevi et surtout la genèse et le parcours de ce fameux tableau de Rembrandt.

Pour un artiste, toutes les formes d’engagement sont une entrave : que ce soit pour son Église, dans un groupe politique et même pour son pays. Ils réduisent ton espace de liberté, et sans liberté il n’y a pas d’art…

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La dernière partie convie à découvrir les tribus urbaines de La Havane avec l’enquête de Condé sur la disparition de Judy, une jeune emo, amie d’une nièce d’Elias Kaminsky. Décalage entre le discours politique et la réalité, les jeunes cherchent d’autres voies vers la liberté.

À la base de ces comportements, on trouve toujours une grande insatisfaction, bien souvent avec la famille. Mais de ce cercle elle se projette sur la société, également oppressante, avec laquelle ces jeunes essaient de rompre.

Cette génération d’hérétiques, née au plus fort de la crise manque de foi et de confiance dans les projets collectifs. Ils s’inspirent alors des philosophes comme Nietzsche, Cioran ou de chansons de Kurt Cobain « mieux vaut brûler que s’éteindre lentement », de films comme Blade Runner.

Si un pays ou un système ne te permet pas de choisir où tu veux être et vivre, c’est parce qu’il a échoué. La fidélité par obligation est un échec.

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Leonardo Padura
Leonardo Padura

Avec Hérétiques Léonardo Padura nous livre un roman passionnant, apte à nous faite réfléchir sur la liberté, la religion, l’Art qui « est le pouvoir de toucher l’âme des hommes et, à la fois, d’y semer des graines de son amélioration et de son bonheur. » Mario Conde avec son esprit cubain, son pragmatisme, son intuition installe au cœur des drames, des misères et douleurs un peu de légèreté tout en nous amenant sur les pistes de la réflexion.

 Vous m’avez appris qu’être libre, c’est une bataille qu’il faut livrer tous les jours, contre tous les pouvoirs, contre toutes les peurs.

 

Hérétiques Leonardo Padura
(traduit de l’espagnol par Elena Zayas), Editions Métailié, 28 août 2014, 620 pages, 24 euros

 

Leonardo Padura est né à La Havane en 1955. Diplômé de littérature hispano-américaine, il est romancier, essayiste, journaliste et auteur de scénarios pour le cinéma. Il a reçu le Prix Raymond Chandler 2009 pour l’ensemble de son œuvre.

Lectrice boulimique et rédactrice de blog, je ne conçois pas un jour sans lecture. Au plaisir de partager mes découvertes.

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