Swimming room de Hagar Tenenbaum

P.A.R.T.S.@Rennes / Musée de la danse / Le Garage – 12 décembre 2013

Swimming room ©Hagar Tenebaum Photo Bart Grietens 2
Swimming room ©Hagar Tenenbaum Photo Bart Grietens

 « a mechanic or an animal »

c’est un être vivant qui se comporte comme une machine / c’est un être intelligent qui met de l’ordre dans ses idées et discipline son corps / c’est une machine idiote qui copie l’humain / c’est une femme qui imite une machine qui imite une femme / …

« how to tune a radio. OK »

Elle récite un poème appris par cœur dont une part de la signification lui échappe? Elle répète des instructions absurdes transmises par quelque émetteur caché? Elle n’est plus qu’une marionnette mue par une volonté extérieure toute puissante ? Elle est à l’écoute d’une voix intérieure qui s’empare progressivement de son corps ? Elle se prépare à danser en recourant à un rituel d’autohypnose ? Elle fait juste semblant d’être ailleurs: tout son comportement est factice, tour d’illusionniste ?

Swimming room ©Hagar Tenebaum Photo Bart Grietens 3
Swimming room ©Hagar Tenenbaum Photo Bart Grietens

 « a machine that can catch things […] »

Votre chroniqueur, c’est une première, a eu l’opportunité et le privilège de pouvoir revoir un nombre incalculable de fois une captation video de Swimming room. Boite de pandore, fallait-il l’ouvrir ? Le souvenir de la présentation du spectacle au Garage offrait suffisamment de matière pour l’article ! Mais de nouveaux détails se révèlent à chaque visionnage, chaque seconde de la pièce s’enrichit de nouvelles expressions jusqu’ici ignorées. Les premières impressions sont remplacées par d’autres. Les interprétations initiales restent valides mais de nouvelles viennent s’ajouter, s’accumulent en strates. Phénomène d’accoutumance et d’intoxication: plus l’art d’Hagar Tenenbaum devient familier, plus il s’avère difficile de prendre le recul nécessaire pour dégager un compte-rendu synthétique. Et le chroniqueur de s’égarer dans ce monde-piège aux accents dickiens…

« this is sexual tension and gravity »

Swimming room, solo d’une élégante sobriété, se décline en trois parties distinctes. D’abord, face au public, en position statique, les bras le long du corps, Hagar Tenenbaum commence par déclamer, sur un ton (presque…) neutre, un texte énigmatique, décousu, sorte de cadavre exquis surréaliste, entrelaçant des références à l’organique et à la mécanique. Puis la parole cesse et laisse place au geste. Tout à coup, le corps de Hagar Tenenbaum se délie, se déploie dans l’espace. Pendant une durée brève, elle enchaîne avec vélocité une série d’actions semi-concrètes, qui s’apparentent à des saisies d’objets, mesures et sondes, tests de motricité, réglages d’équilibre, etc., dont le sens nous échappe mais qui nous sont d’emblée familières, comme si texte dit en préambule avait eu valeur de conditionnement subliminal.

Enfin, le texte initial et l’alphabet dansé qui vient de nous être dévoilé sont associés, mot après mot, pas après pas. Hagar Tenenbaum reprend le texte dans son intégralité et, cette fois, il s’est transformé véritablement en programme d’actions. La danseuse israélienne l’interprète, l’illustre, le mime, dans toutes ses phases, avec des mouvements extrêmement précis qui adhérent parfois au plus près au sens des mots ou en proposent le contrepoint ou la satire. Tous ces gestes allient rigueur géométrique et sensualité féline dans cette ambivalence entre technologie du mouvement et locomotion animale.

Au final, comment savoir si la chorégraphie a inspiré le texte où si les mots-images ont initié les images-dansées ? Le spectacle, à la cohésion troublante d’un rêve, a définitivement soudé les deux !

« this is quantum physics […] »

Swimming room dure une douzaine de minutes environ. Cette information ne renseigne pas forcément le lecteur, car la danse se joue du temps – temps contracté, temps dilaté, temps suspendu – et en fin de compte chaque pièce, si elle a pu susciter en lui des émotions, finit par occuper une place équivalente dans l’esprit du spectateur : il ne se souvient que de certains moments clefs d’une pièce longue, tandis que son attention peut rester en éveil tout le long d’une pièce courte ; il en retiendra plus facilement les détails, les mouvements, les changements de rythme.

« how your organize your room »

Une vigilance soutenue du spectateur durant l’intégralité d’une pièce courte présuppose une forme à même de pouvoir justifier cette attention continue du début à la fin. À moins que la pièce ne se joue du spectateur, tarde à démarrer, repousse ses attentes, pour finir « en queue de poisson ». Quel que soit le parti pris adopté, une pièce comme Swimming room est nécessairement conditionnée dans sa construction par le temps qu’il lui est octroyé pour se déployer. Elle doit aller à l’essentiel, se concentrer sur l’utile. Sa structure saillante, précise, évoque l’élégance ramassée de la nouvelle, la concision d’un sonnet. Et Swimming room, œuvre d’une extraordinaire densité, s’autorise pourtant  avec une sorte de nonchalance des moments de pause, de respiration ou d’hésitation feinte.

Swimming room ©Hagar Tenebaum Photo Bart Grietens 1
Swimming room ©Hagar Tenenbaum Photo Bart Grietens

« an hello gesture with tow hands in the rhythm of sex »

Tous les spectateurs du Garage, des plus concentrés aux plus distraits, ont au moins « emporté » avec eux cette scène extraordinaire – moment de perfection formelle qui ne doit cependant pas occulter les passages plus ténus, moins spectaculaires de la pièce – où les avant bras se croisent et se décroisent dans un double mouvement d’oscillation pendulaire qui s’accélère jusqu’à atteindre une vitesse vertigineuse. Et les mains ainsi agitées à fréquence hypnotique finissent par littéralement effacer le visage de la danseuse.

« this is not important »

Cette pièce où le passé détermine absolument l’avenir induit forcément un certain sentiment de fatalisme. Mais la danseuse assume pleinement son destin, et plutôt que de se lamenter, elle est bien décidée à en jouir. Et Swimming room nous rappelle aussi que quand toute activité semble vaine et que l’on ne trouve rien de mieux à faire que se mouvoir sans but dans le temps et l’espace, la danse – ici une danse qui s’appuie sur la magie futile des mots – peut être le meilleur remède à la mélancolie.

« This is a dance I did and this is a dance I will do »

Avec ce solo, Hagar Tenenbaum a découvert une grammaire poétique aussi cohérente qu’intime. À partir de ce matériau riche d’harmonies entre mots et gestes, elle pourra inventer quantités et quantités de jeux combinatoires. En imaginer certains donne le vertige ! Tant de possibilités ! De quoi occuper toute une vie…

Swimming room ©Hagar Tenebaum Photo Bart Grietens 4
Swimming room ©Hagar Tenenbaum Photo Bart Grietens

Swimming room

chorégraphie et interprétation : Hagar Tenenbaum

remerciements à Bojana Cvejić, Bryana Fritz & Christoffer Schieche

« P.A.R.T.S. est l’école internationale de danse contemporaine fondée en 1995 à Bruxelles et dirigée par Anne Teresa de Keersmaeker. Le Musée de la danse a le plaisir d’accueillir en résidence les 23 étudiants inscrits en quatrième et dernière année du Research Cycle. […] Le Musée de la danse les invite à cette occasion à présenter une sélection de leurs travaux personnels, créés récemment. Leur palette artistique est très large, de la danse pure aux performances théâtrales, en passant par des expérimentations sonores et poétiques. »

PARTS@Rennes12dec

+ d’infos :

https://www.unidivers.fr/keersmaeker-parts-rennes-danse-belge-garage-musee/

http://www.museedeladanse.org/events/partsrennes

http://www.parts.be/fr

http://www.scoop.it/t/musee-de-la-danse-press

ROTOMAGO [matthieu mevel] est fascinateur, animateur de rhombus comme de psychoscopes et moniteur de réalité plurielle. rotomago [@] unidivers .fr

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