H+ : LE ROMAN DE PYTHAGORE AU TRANSHUMANISME (CHAP. 1)

H+ explore la quête de l’immortalité à la croisée de l’héritage pythagoricien et du projet transhumaniste. Un roman-feuilleton publié par Unidivers à raison d’un chapitre par jour.

 

Pythagore est le premier maître universel (Hegel)

pythagore
Pythagore de Samos. Date de naissance : 589 av. J.-C. ; date de mort : inconnue

 

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Temple d’Apollon, Delphes, Grèce, – 589 av. J.-C., 7e jour du mois de Bysios, anniversaire de la naissance d’Apollon

– Tu t’inquiètes de mourir, ô Mnésarque! Tu t’inquiètes de mourir sans descendance. Rassure-toi : l’île de Samos où se trouve ta maisonnée va accueillir des cris de vie. Un garçon va vagir du ventre de ta femme Parthénis. Mais quel nom conviendra au bel ami de la sagesse qui domptera la mort?

– Ô grande prêtresse, ton divin oracle me comble de joie. Je donnerais alors à mon fils pour nom Pythagoras, celui qui a été annoncé par la Pythie.

 

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Porte Majeure, via Praenaestina, Rome, lundi 23 avril 1917

 

 

Le sol s’affaisse sous les rails de la ligne Rome-Naples. À cent mètres de la Gare Centrale, le ballast s’effondre dans un nuage de poussière. Heureusement, le dernier train est passé sans encombre; aucun n’est en approche. La surprise passée, les lignes sont interrompues. Des cheminots se mettent en quête d’une explication. Aucune ne saute aux yeux. Trois ingénieurs du réseau ferroviaire italien arrivent en urgence. Ils ordonnent l’excavation du sol effondré. Rails, pierres, gravier, terre et autres matières végétales sont extraits. À la surprise générale, le trou délivre l’entrée d’un couloir souterrain. Deux ingénieurs et deux cheminots, plus ou moins rassurés, s’y engagent. Aucun ne devine ce qui les attend plus bas, neuf mètres sous le niveau de la rue. Après une vingtaine de mètres en pente douce, ils débouchent dans un vestibule d’une dizaine de m2 planté d’un bénitier. Au fond, une grande caverne surgit devant leurs yeux ébahis. Un rectangle d’environ 9 m de hauteur, 9 de largeur et 12 de longueur. Un temple antique souterrain, sculpté de stucs blancs et recouvert d’un luxueux décor polychrome. Et le tout en plutôt bon état. Incroyable! Mais vrai.

 

rome pythagore

pythagoras

 

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Île de Samos, Grèce, aujourd’hui

 

 

Sous le soleil de Samos, ciel limpide et vent modéré. Les hangars de stationnement de l’aéroport sont tous loués. Plusieurs luxueux voiliers et yachts de toutes origines mouillent dans le port, dans la rade et dans la mer. Les hôtels et autres locations de catégorie supérieure affichent complet. Un audacieux est même venu se poser sur l’île dans une yourte-montgolfière à énergie solaire. Il est 17 heures passées. La circulation autour du bourg de Pythagore n’a jamais été aussi intense.

 

ile samos island greece grece

 

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CHAPITRE 1

 

H+ novel

 

« La doctrine pythagoricienne imprègne tous les aspects de la civilisation grecque : presque toute la poésie, presque toute la philosophie, la musique, l’architecture, la sculpture, toute la science en procède, arithmétique, géométrie, astronomie, mécanique, biologie. »  (Simone Weil)

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République dominicaine, 47 jours avant

hispaniola

Destinataire : Secrétariat de rédaction
Expéditeur : Addon
Objet : article suite visite de presse Hispaniola hier
Commentaire : j’ai versé une trentaine de photos et une petite vidéo dans un dossier nommé «Magic» sur le drive du journal
Titre : (Para)Scientifique. Tout un monde magique en République dominicaine…

Chapô : République dominicaine à la frontière avec Haïti, berceau vaudou… Il aura fallu 8 ans pour concrétiser le projet. Ce n’est pas tant la levée de fonds qui aura pris du temps que la constitution d’un jury en charge du recrutement de l’équipe scientifique. Car le sujet d’étude est peu rationnel… Bienvenue dans le monde magic d’Hispaniola!

Article :

Fruit d’un financement croisé entre l’Union européenne, Google-Alphabet-Calico, l’Université Princeton, les ministères et agences de recherche et développement russes, brésiliens et japonais, le premier Programme d’Évaluation scientifique des effets physiques produits par des pratiques magiques (The first Program of Scientific Assessment of Physical Effects produced by Magic) doit durer cinq ans. Un intitulé raccourci en Magic Program par l’équipe de chercheurs nouvellement installée dans un complexe hi-tech baptisé Hispaniola.

Les promoteurs de Magic ont réussi à lever 86 millions de dollars pour la construction de 30000 m2 de confortables habitations, locaux, salles et laboratoires dotés des équipements scientifiques les plus pointus. La construction sur place de Titan Krios II, le microscope électronique le plus puissant au monde, grâce à une résolution proche de la taille du noyau atomique, aura coûté à lui seul 26 millions d’euros.

Avec un budget de fonctionnement annuel de 14 millions de dollars, le Programme Magic débute aujourd’hui par une inauguration à laquelle est conviée une petite centaine de journalistes du monde entier. Il a en tout et pour tout cinq ans pour prouver que – oui ou non  – des pratiques occultes, des rites magiques, des évocations sataniques… provoquent un effet réel, tangible, évaluable en termes matériels, énergétiques, vibratoires et ondulatoires, notamment électromagnétiques.

Au menu, expérimentation des magies d’usage, intentionnelle, méthodique, physique et spirituelle, protectrice ou contraignante – magies blanche, noire, rose, rouge, verte et bleue – issues de toutes les époques et régions de la Terre. Un accent est mis sur l’angéologie, la démonologie, le chamanisme, la nécromancie, le médiumnisme, la théurgie ainsi que la vampirisation des énergies et l’envoûtement eu égard à l’ancrage haïtien. La série d’expériences réalisées en chambre hermétique donnera lieu à des enregistrements systématiques et des analyses d’une finesse sans précédent.

69 chercheurs du monde entier issus de nombreuses disciplines scientifiques, des milliers d’insectes et animaux ainsi que 300 à 350 volontaires rémunérés, majoritairement haïtiens, collaborent à une expérience susceptible de changer la face du monde comme de n’en rien modifier. Abracadabra!

abrakadabra

 

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Appartement d’Addon, 45 jours avant

Va-t-il décrocher le scoop du siècle? Un article sensationnel serait le bienvenu… Bientôt deux ans qu’il a été embauché dans la rédaction du magazine le plus réputé de tout le pays. Il doit son poste de journaliste à ses articles de fond sur les nouvelles technologies et ses reportages en free-lance qui suscitent chaque fois l’engouement du public. À son rendez-vous de recrutement, il s’était présenté avec dans sa besace un reportage tout frais consacré à une Fondation pour orphelins surdoués en Algérie. Bingo!

Malgré la reconnaissance du public, il faut parfois un temps supplémentaire pour être reconnu par ses confrères quand on est d’origine orientale. Durant le déjeuner qui suivit son introduction par le rédacteur en chef, alors que ses confrères le pressaient de raconter sa tumultueuse expérience algérienne, un quadra aux cheveux longs affublé de minces lunettes rondes avait demandé comme en passant «s’il n’y avait pas plus de calme et de sécurité quand l’Algérie était gouvernée par les Français?». Il avait répliqué du tac au tac en retournant la question : «Les Français seraient-ils heureux que leur pays compte aujourd’hui un département peuplé de 40 millions d’Arabes?» Le quadra n’avait rien répondu, les autres avaient éclaté de rire. En quelques heures, Addon s’était fait un ennemi, mais avait gagné le respect de ses confrères.

Il a pondu depuis une quarantaine de reportages et d’articles de fond, notamment «4 nouveaux virus psychopolitiques embrasent le Web», «Le transhumanisme est-il un humanisme?», «Devenez membre de la réalité augmentée avec les prothèses bioniques», «La quête d’immortalité au défi du réchauffement climatique», «Transhumanisme, eugénisme et sectarisme». Des papiers de bonne qualité, mais sans angle d’attaque vraiment révolutionnaire. Sa prochaine série d’articles venait de recevoir l’aval de son rédacteur en chef. Sous le titre général de «Internet ou le nouvel imaginaire paranoïaque», il compte dresser un état des lieux des grandes tendances narratives et psychologiques qui animent les internautes des forums et autres réseaux sociaux complotistes.

Peut-être doit-il alors considérer avec attention la proposition de ce vieux monsieur qui l’a abordé tout à l’heure au retour de son voyage de presse en République dominicaine. Un octogénaire. Peut-être plus. Peut-être moins. De type européen, un long visage émacié, lisse et pâle. Grand, svelte, élégant – un bel homme. Une vague allure de curé aussi avec ses yeux noirs ovales et pénétrants. Un costume en lin sauvage taillé sur mesure et une chemise d’un blanc immaculé. Le type d’homme qu’on imagine aussi bien acteur shakespearien, militaire colonial, proxénète de haute volée, académicien fétichiste…

Comme surgi de nulle part, il lui est tombé dessus dans le hall d’arrivée de l’aéroport :

Cher Monsieur, je suis Pierre Chardin, un grand lecteur de vos articles. Que diriez-vous d’avoir accès à des infos inédites sur le rôle d’Internet dans la quête d’immortalité des transhumanistes? De quoi publier une série d’articles susceptible d’être digne d’un prix Pulitzer…

Addon s’est arrêté, surpris que ce sémillant monsieur le connaisse. La curiosité étant la qualité aussi bien que le défaut de tout bon reporter, il a réclamé quelques précisions. Mais l’homme lui a rétorqué un «pas ici…» d’un ton qui ne souffrait pas la réplique. Ne restait plus à Addon que la réponse standard, polie et professionnelle :

– Vous pouvez m’envoyer vos infos par mail à la rédaction, je ne manquerai pas d’en prendre connaissance…

– Je n’ai pas pour habitude d’envoyer par courriel des documents hautement confidentiels étant donné la quantité de robots de surveillance…

– Ok. Je vois…

– Mais encore ?

– Écoutez, Monsieur, je ne peux rien pour vous si vous ne m’éclairez pas un minimum sur la nature de vos infos « hautement confidentielles »…

À qui profitent réellement les infos échangées sur les réseaux sociaux ? obtint-il comme réponse sous forme de question tandis que l’homme lui tendait une carte de visite gaufrée.

Pierre Chardin
Chercheur

Aucune adresse, ni mail, ni numéro de téléphone.

– Je vous propose de me retrouver pour en discuter ce soir vers 19 h au lobby-bar de l’hôtel Aletheia où je suis descendu.

Addon a hésité. Ne jamais refuser la possibilité d’un scoop… Ni perdre son temps avec un illuminé… Bref, évaluer rapidement la potentielle info et le potentiel de l’info…

L’homme paraissait sérieux avec son petit air intrigant, plus énigmatique qu’illuminé. Alors Addon a décidé de le tester tout en gagnant précisément du temps afin de se renseigner sur son identité :

Je peux passer à votre hôtel demain matin. Vers 9 h, avant de me rendre à la rédaction. Si vous y êtes descendu, cela ne devrait pas poser de problème, n’est-ce pas? Quel est votre numéro de chambre?

Pierre Chardin a aussitôt compris que les négociations étaient closes :

– D’accord, vers 9 h. Hôtel Aletheia, Pierre Chardin, suite n° 6. Nous petit-déjeunerons ensemble de fait…

Un signe de tête courtois avant de s’évaporer dans la foule.

 

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Appartement d’Addon, 45 jours avant

Va-t-il décrocher le scoop de la semaine? (du mois?) (de l’année?) (du siècle?) ou se farcir une conversation avec un fondu du caisson? Un illuminé comme les villes, les campagnes et le Web en regorgent chaque jour toujours plus à mesure que l’isolement s’accélère. Cela étant, ce Pierre Chardin a l’air bien renseigné… Ira ou n’ira pas à l’hôtel Aletheia? Allongé les pieds croisés sur l’accoudoir du canapé de son salon, Addon déguste un verre de Chardonnay issu d’un petit clos de Bourgogne, tendu, ciselé comme une longue intuition sans forme. Il hésite. Sa curiosité est titillée…

Il empoigne son téléphone portable, recherche le numéro de l’Hôtel***** Aletheia, appelle la réception et demande à parler à Pierre Chardin. Mais l’hôtel préserve l’anonymat de ses clients. Il précise à la réceptionniste : «Pierre Chardin, suite n° 6». « Désolé, nous ne transférons pas d’appel sans accord préalable de nos clients… »

La curiosité piquée au vif, Addon s’empare sur la table basse de son vieil ordi portable, effroyablement lent et un tantinet poussiéreux (il faut qu’il le nettoie, d’autant qu’Ève n’aime pas trop la poussière; mieux : s’en débarrasser; mais il a tapé dessus ses tout premiers reportages, ça crée des liens…) et se met à googleiser ce Pierre Chardin. Aucun moteur de recherche ni aucune base de données à laquelle il a accès ne renvoient de résultat probant. À chaque fois, deux suggestions de «personnages célèbres» ressortent.

Oui, il sait bien que Pierre Cardin est un couturier célèbre, mais il n’a pas fait d’erreur de graphie en tapant. Oui, le nom Pierre Chardin est proche de Pierre Teilhard de Chardin. Reste que cet autre «personnage célèbre» est mort en 1955. Donc, précisément, c’est mort! Pourtant, à bien y regarder, les photos de ce prêtre jésuite franco-américain qu’affichent les moteurs de recherche présentent une ressemblance troublante avec le vieux monsieur qu’il a rencontré cet après-midi. À coup sûr un membre de sa famille. Un cousin. Son frère jumeau peut-être. Avec cette ressemblance physique, il tient là une première (et seule) piste sur son identité.

 

Pierre Teilhard de Chardin
Pierre Teilhard de Chardin photographié en 1947 (date de naissance : 1ᵉʳ mai 1881 à Orcines ; date officielle de décès : 10 avril 1955 à New York)

Qui est ce Pierre Teilhard de Chardin?

«Prêtre jésuite, scientifique, théologien et philosophe né le 1er mai 1881 à Orcines (France) et mort le 10 avril 1955 à New York (États-Unis). Spécialiste de l’évolution humaine, notamment à travers ses travaux de fouilles en Afrique et en Chine, il est le père d’une théorie singulière toujours contestée, mais toujours étudiée. Son ouvrage Le Phénomène humain affirme que le monde créé connaît une organisation croissante au fil du temps; le plus haut degré d’organisation correspond à l’apparition du système nerveux humain qui s’accompagne de l’apparition de la spiritualité humaine. Matière et esprit sont alors deux faces d’une même réalité. Teilhard de Chardin demeure une figure exemplaire du mariage réussi de la science et de la croyance.»

Un peu perplexe, Addon referme d’un coup mesuré l’écran de son portable qu’il repose sur la table basse. Une lampée de Chardonnay, et il s’allonge à nouveau en balançant ses pieds sur l’accoudoir. Long étirement de tous ses membres. Les bras croisés derrière la tête, il laisse sa pensée vagabonder. Il songe à Ève, sa belle muse aux yeux magnétiques qui s’est envolée pour la Grèce en fin d’après-midi.

 

***

Appartement d’Addon, 45 jours avant

Il songe à leur histoire. Depuis leur rencontre tumultueuse en Algérie il y a bientôt deux ans. Ils ont appris à se connaître, lentement, mais vivement. Lui, à apprivoiser Ève et son jardin intérieur, et extérieur, tout son «univers végétal» qui a trouvé à s’épanouir dans l’École supérieure d’Architecture paysagiste horticole et botaniste où elle étudie. À passer de plus en plus de temps ensemble. Jusqu’à s’aimer et dormir désormais trois ou quatre fois par semaine l’un chez l’autre (le plus souvent chez Ève). Une relation intense. Pourtant entrecoupée.

Au début de chaque mois, Ève part en voyage durant un long week-end dans les îles grecques afin de glaner des plantes rares dont elle fait collection et retrouver à Samos son oncle et sa tante, son unique famille après la disparition de ses grands-parents durant son enfance puis de ses parents en compagnie de ses deux frères jumeaux lors d’un accident en Grèce survenu trois ans plus tôt. Jusqu’à présent elle ne lui a pas proposé de l’accompagner. Il n’a jamais émis la moindre suggestion. Il connaît les fragilités d’Ève et respecte son jardin secret. Addon est un jeune homme doux, fier et protecteur. Il pense que si elle peine à faire le deuil de sa famille, c’est que la plaie encore à vif la démange jusqu’à ce qu’elle retourne auprès de son oncle et sa tante, à 200 km à vol d’oiseau du lieu de l’accident. Mais quand elle revient de Grèce, leurs nuits sont merveilleuses.

Addon s’enfonce dans le sofa, ferme les yeux et laisse sa pensée dériver sur son amoureuse. Il visualise ses splendides cheveux et s’émeut de son corps sans imperfection. Son regard remonte son cou altier vers le visage au teint de pêche qui le couronne, il s’attarde sur la bouche vermeille avant de zigzaguer dans le désert sans sentier et au grain si fin de ses joues, glisser sur la cornée d’ivoire, sonder l’iris cosmique jusqu’aux confins où la mer de la pupille chute dans son horizon noir. Il désire tout d’elle. Bien sûr, sa peau douce et ses charmes féminins, mais avant tout ses yeux d’une intense disponibilité, légèrement ombragés d’un liseré insondable, son adorable nez et, plus encore, le creux poplité, ce losange de peau à l’arrière de ses genoux qu’il estime d’une grâce infinie. Il sait qu’Ève aime sa manière de la regarder, de l’aimer en la désirant et de la désirer en l’aimant. Toute sa personne devient comme du cristal, une chair de cristal que font résonner les caresses et va-et-vient jusqu’au dernier repli. Un grand phare tout de verre au centre d’un océan en ébullition vibrant de lumière chaude jusqu’imploser en millions d’éclats. C’est la mer allée avec le soleil. Grâce à lui, elle l’a retrouvée. Quoi? L’Éternité.

 

***

Hôtel Aletheia, 44 jours avant

Les rues de la ville s’éveillent sous une lumière froide. Elle fait ressortir les détails de la façade de l’hôtel Aletheia situé non loin de la maison d’Ève. Laquelle doit encore dormir, mais pas ici, là-bas, sous le soleil de Samos.

Un réceptionniste lui confirme qu’il est attendu par M. Chardin et l’invite à se rendre au 4e étage, suite n° 6. Quand Addon frappe à la porte de la suite, il se demande dans un demi-sourire si sa vie va basculer. C’est possible, car le colosse qui lui ouvre la porte n’a pas l’air commode. Pourtant, c’est fort aimablement qu’il lui demande de lever les bras pour une rapide fouille à mains nues, puis avec détecteur. «Pas de micro?» Addon fait signe que non. Il est invité à pénétrer dans un grand salon luxueux. Un luxe un brin tapageur. Addon n’a pas le temps d’en faire le tour, car Pierre Chardin déboule de sa chambre et l’invite à prendre place sur un large sofa pivoine devant une table basse pourvue d’un solide petit déjeuner.

– Asseyez-vous, je vous en prie, cher Monsieur. Je vous remercie de votre ponctualité. Café, thé, jus de fruits ?

– Café, s’il vous plaît.

– Sucre ?

– Non merci.

– Pour le reste, servez-vous. Il y a des viennoiseries, des toasts, des fruits frais et séchés, des céréales, et tout ce qu’il faut pour les accompagner. Je vous recommande le roulé au cacao, myrtille et menthe fraîche – une merveille.

Pierre Chardin sert avec une lenteur étudiée les deux tasses avant de reprendre :

– Alors, vous vous demandez qui je suis, n’est-ce pas ?

– Disons que votre carte de visite reste discrète… Cela étant, j’ai pris mes renseignements avant de venir. Déformation professionnelle oblige…

– C’est notamment pour votre formation professionnelle que je m’adresse à vous. Mais pas seulement. Eh bien, dites-moi, cher Addon, où vos informations vous ont-elles menées ?

– À vous poser la question suivante : quels sont vos liens avec Pierre Teilhard de Chardin ?

– Je suis Pierre Teilhard de Chardin.

– …

– …

– Pierre Teilhard de Chardin est mort en 1955…

– Je vous assure que je ne suis pas mort en 1955 et que je suis bien vivant.

– Vivant, alors que vous seriez né, si j’ai bonne mémoire, en 1880 ?

– Le 1er mai 1881.

– Ce qui ferait de vous l’homme vivant le plus âgé du monde.

– Loin de là. Je connais plusieurs de nos semblables qui sont bien plus âgés que moi.

– Mais bien sûr…

– Bien sûr. Et vous connaissez d’ailleurs intimement ma filleule dont l’espérance de vie dépasse largement la mienne…

– Et qui est donc votre filleule ?

– Ève, bien sûr. Je suis l’oncle Pierre.

– …

– …

– Où habitez-vous ?

– Vous le savez fort bien : sur l’île de Samos.

– …

– Allons, mon jeune ami, cessons cette entrée en matière. J’irai droit au but : j’ai un accord à vous proposer. Un marché dont rêve tout journaliste, tout être humain. Le deal de votre vie, Addon.

Plus de quatre heures d’échanges sont nécessaires. Avec des moments plus décisifs que d’autres. Comme la réponse de Pierre quand Addon finit par le traiter de complotiste :

Vous vous trompez, Addon. Les esprits faibles qui se fourvoient dans la théorie du complot soutiennent qu’Internet a été créé afin de manipuler les peuples et les nations. La réalité est tout à la fois plus simple et radicale. Dès lors que des scientifiques ont créé un réseau qui permet de connecter plusieurs ordinateurs particuliers et que ce réseau prend de l’ampleur jusqu’à bientôt réunir les deux tiers de l’humanité, quelle personne ou quel groupe qui en a les moyens résisterait à l’envie de l’exploiter à son profit?

Lentement, mais sûrement, l’état d’esprit d’Addon s’est redisposé.

– Alors, Addon, souhaitez-vous oui ou non que je vous transmette ces documents ultraconfidentiels qui démontrent l’utilisation illégale à l’échelle planétaire des données personnelles de milliards d’internautes par les GAFA, notamment Amazon, Facebook, Instagram et Linkedin, au profit d’une société secrète transhumaniste?

– Oui. Mais que voulez-vous en échange? Je doute qu’une telle offre puisse être gratuite…

– Pourquoi en effet confier ses révélations explosives à un jeune journaliste, même s’il est brillant et plein d’ambition?

– …

– Sachez que j’avais prévu de transmettre ces documents à un journaliste réputé du Wall Street Journal et à un journaliste influent du Yomiuri Shimbun. Tous deux font partie de la quinzaine de journalistes au monde qui produisent des articles sérieux sur le transhumanisme. Pourtant j’ai décidé que cela serait vous. Uniquement vous. Pourquoi? D’une part, je sais que votre relation avec Ève est très sérieuse. Je ne veux pas prendre le risque qu’elle me reproche plus tard de ne pas vous avoir donné l’info; une grande carrière s’ouvre à vous après la publication d’un tel scoop. D’autre part, il sera certainement nécessaire que vous vous entreteniez avec la source de ces infos pour en éclaircir tel ou tel point. Or, vous avez l’avantage de déjà la connaître. Et je sais que jamais vous ne la mettrez en danger en dévoilant son identité…

– Alors là, je ne vois pas.

– …

– Bon, qui est-ce?

– Patience, mon jeune ami. Vous êtes bien curieux…

– N’est-ce pas pour cela que vous vous adressez à moi?

– Un point pour vous! Bon, je peux vous le dire maintenant : c’est Cixi. Cette amie de notre famille qui vous a été d’un précieux secours en Algérie il ya deux ans…

– Cixi?! En effet…

– La seule chose que je vous demanderai, non… plus exactement, que je veux vous entendre promettre… c’est de continuer à chérir Ève comme vous le faites déjà et de ne jamais lui parler de nous deux. Ni du contenu de notre échange, ni de cet échange, ni même de notre rencontre. Elle l’apprendra en temps voulu, quand elle aura décidé de vous révéler certains secrets… de famille. Elle nous a confiés, à mon épouse et moi-même, attendre le bon moment pour vous en parler. Cela sera au plus tard dans quarante-quatre jours. Nous organisons à Samos le mois prochain, le 21 exactement, un grand rendez-vous avec des cousins et cousines éloignées auquel nous désirons absolument que vous assistiez. L’occasion de célébrer ensemble les deux ans de votre rencontre. D’ici là, cela risquerait de la perturber de nous savoir en relation alors qu’elle hésite toujours à nous présenter… Vous savez, Addon, Ève est une jeune fille hypersensible qui n’est pas encore tout à fait bien remise de son deuil. Il est impératif de respecter son désir de séparer sa vie de famille de sa vie amoureuse.

– Je le comprends d’autant mieux que je l’aime.

– Nous sommes donc d’accord, Addon?

Après une longue discussion à bâton rompu et un dernier instant d’hésitation, Addon accepte la main tendue. Il presse la sienne contre celle du vieil homme dont la seconde vient se joindre pour l’envelopper comme dans un écrin.

– Oui, c’est d’accord.

– J’aimerais vous entendre promettre de chérir Ève et de ne jamais évoquer notre rencontre…

– Je vous le jure.

Quelques secondes d’énergie positive plus tard, Addon n’a plus d’hésitation, Pierre Teilhard de Chardin vient de changer sa vie. Et ses promesses dépassent ses plus secrètes espérances.

– J’ai donc votre promesse, Addon. Nous avons tous deux un accord, n’est-ce pas?

– Deal!

L’esprit en ébullition, Addon se lève pour se dégourdir les jambes. Dans sa poche, son portable émet le bip spécifique à la réception d’un SMS envoyé par Ève. Sous le soleil de Samos.

 

*

Retrouvez le chapitre 2 ici.

 

Tous les personnages et les situations de ce récit sont purement fictifs à l’exception de ceux qui ne le sont pas.

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