H+ : UNE HISTOIRE GRECQUE ? (CHAP. 2)

H+ explore la quête de l’immortalité à la croisée de l’héritage pythagoricien et du projet transhumaniste. Un roman-feuilleton publié par Unidivers à raison d’un chapitre par jour.

Le premier chapitre se trouve ici : [1]

 

Chapitre

 

tetrakys

 

Un jour, Léon, roi des Phliasiens entendit Pythagore discourir sur certains points avec tant de savoir et d’éloquence, que ce prince, saisi d’admiration, lui demanda quel était donc l’art dont il faisait profession. À quoi Pythagore répondit qu’il n’en savait aucun ; mais qu’il était philosophe. Et sur ce, le roi, surpris de la nouveauté de ce nom, le pria de lui dire qui étaient donc les philosophes, et en quoi ils différaient des autres hommes.(Cicéron)

 

***

Île de Syros, Grèce, 993 jours avant

La responsabilité a été clairement établie par la police et les secours. Le chauffeur de la camionnette a coupé le moteur pour économiser sa réserve d’essence. Il descendait la route escarpée à l’aide du frein à main et s’est déporté de deux mètres à la moitié du virage. Deux mètres suffisants pour que son père ne puisse que freiner violemment avant de déraper vers le bord de la falaise. Combien de temps la décapotable est-elle restée suspendue entre la chaussée et le vide ? Dans le souvenir si vivant et douloureux d’Ève, une éternité. En réalité, deux secondes. Une chute de 26 mètres. Tout le monde est mort sur le coup. Son père, sa mère et ses deux petits frères jumeaux. Sauf Ève. Les secouristes ont transféré à l’hôpital d’Ermoúpolis, la capitale de Syros, cette jeune fille sans conscience, mais à la respiration stable.

Elle vient de sortir du coma sept jours après le drame, le corps et l’esprit meurtris. Allongée sans avoir ni l’envie ni la force de bouger, les yeux perdus dans un ciel sans nuages, elle pleure depuis sa famille. Tandis que médecins et infirmières défilent à son chevet pour voir la « miraculée ». « La miraculée des 26 mètres ! », c’est ainsi que la gazette régionale avait titré la suite de son article consacré à « un accident de voiture mortel décime une famille de touristes ». Les lecteurs se sont délectés avec effroi des détails de cette histoire sensationnelle. Et de ses rebondissements.

C’est par ce fait divers que Pierre l’a repérée. Grâce à une équipe de dix-huit permanents répartis sur la planète, dotée d’importants moyens financiers et d’accès dérobés aux principaux programmes de surveillance mondiaux. Tous les médias de la planète sont sous observation, du journal le plus connu au plus obscur blog étudiant en passant par l’ensemble des réseaux sociaux. Plusieurs fois, un des membres de son équipe avait cru trouver « la jeune fille en deuil » dont la venue est attendue depuis si longtemps. Fausse route. Choux blancs. Une simple conversation avec l’intéressée suffisait à s’en rendre compte; en cas de doute, une goutte de sang discrètement prélevée ôtait tout espoir. Ces jeunes filles avaient seulement bénéficié d’un concours de circonstances favorables qui leur avaient permis de sortir indemnes d’un violent accident – la chance ou la providence…

Cette fois, Pierre y avait cru avant même l’analyse de sang. Pour plusieurs raisons. Deux principalement. D’une part, la visite commentée de la Basilique pythagoricienne découverte à Rome l’avait convaincu que la manifestation de « la jeune fille en deuil » était imminente. D’autre part, alors qu’il la cherche partout sur terre depuis des années, n’est-ce pas là un signe du destin qu’elle puisse se trouver sur l’île de Syros, à seulement 200 km de l’île où il habite ? Il est arrivé ce matin à l’hôpital d’Ermoúpolis alors qu’un quotidien consacrait la veille sa une à la « miraculée des Cyclades » sous le titre « Erreur technique ou miracle ? » : « Les radios de la patiente effectuées mardi à 16 h révélaient de multiples fractures, celles de dimanche 11 h étaient quasiment normales… »

Ermoupoli

 

***

Hôpital d’Ermoúpolis, île de Syros, 990 jours avant

Pierre s’est présenté comme un oncle éloigné d’Ève et exécuteur testamentaire de la famille. Le représentant de l’ambassade dépêché sur les lieux et la direction de l’hôpital n’y ont vu que du feu; les documents et preuves fournis par ce monsieur âgé fort bien mis, prenant appui sur une belle canne au pommeau d’or, ne laissent planer aucun doute. Ève accepte de recevoir cet oncle qu’elle ne connaît ni d’Ève ni d’Adam, mais avec qui elle est censée partager un peu de sang.

Allongée dans son lit, encore fatiguée, désorientée, elle observe cet élégant monsieur entrer dans sa chambre et lui adresser un sourire d’une douceur confondante. Il s’approche sans un mot du bord du lit et, sans façon, lui prend sa main gauche, toujours en souriant, puis la main droite. « Je suis si heureux de te rencontrer enfin Ève, même si c’est dans ces conditions. Je suis infiniment désolé… » Quelque chose de rassurant émane de cet homme. De profondément rassurant. Pour la première fois depuis l’accident survenu il y a dix jours, Ève se relâche. Elle lui répond en esquissant un petit sourire triste.

 

***

Hôpital d’Ermoúpolis, île de Syros, 983 jours avant

« Le temps panse toutes les plaies. » Il en faut beaucoup pour sortir d’un état d’abattement douloureux. Certes, le temps est relatif. De fait, la perception par Eve de son drame existentiel et de sa déchirure intérieure s’est considérablement modifiée en quelques jours. Elle ressent – non sans un certain étonnement – que ce vaste et complexe processus qui s’emploie à panser lentement mais sûrement la plaie à vif qu’est devenue son âme va particulièrement vite. Le rôle de ce parent jusque-là inconnu, qui vient la visiter chaque jour depuis une semaine durant deux à trois heures, n’y est pas pour rien. Si cet oncle Pierre ne présente à l’évidence qu’une connaissance très anecdotique de sa famille, sa présence la réconforte et encourage le retour en elle d’une nécessaire aspiration vitale. Jour après jour se pacifient la remontée du souvenir cruel, les torrents de désolation, les éruptions dépressives et les furies d’amertume. Pierre prend tout en main.

Dès sa première visite, il fait transférer Ève dans une chambre spacieuse avec salon attenant, baignoire et un grand balcon donnant sur le jardin. Il exige de la direction qu’aucun curieux ne vienne plus la déranger.

Le deuxième jour, il lui apporte un panier de délicieux fruits frais, notamment une succulente pastèque. Et une tablette connectée. Pierre lui propose de descendre faire quelques pas dans le grand jardin de l’hôpital où les branches des orangers ploient sous leurs fruits charnus et parfumés. Ève est contente de se dégourdir les jambes et de respirer la vie des plantes, malgré la douleur qui ne se tait jamais bien longtemps avant de revenir piquer la chair de son âme. Une bouffée vivifiante d’essences aromatiques se presse dans ses narines : limonène et carvone, mais aussi citral et menthol qui lui indiquent que des citronniers et de la menthe s’épanouissent non loin. Enrobés par le soleil de midi, ils marchent d’un pas lent en direction d’un petit banc en pin planté entre deux arbustes.

Une fois assis, Pierre reprend sa respiration un moment. Puis il demande à Ève si elle souffre encore. Elle lui réplique d’un ton un peu sec qui dissimule mal son émotion qu’elle souffre et souffrira toujours. Mais « d’un point de vue corporel », elle ne ressent plus, après dix jours, que quelques douleurs modérées. Il prend une profonde respiration puis lui demande d’un ton très doux si elle a déjà connu dans sa vie un « autre accident grave… Je veux dire… pas aussi horrible… mais quand même très grave… » ou si elle a déjà remarqué un phénomène curieux quand elle se blessait ou se faisait mal. Ève l’observe près d’une minute sans répondre. Puis détourne la tête, ses yeux embués de larmes.

Pierre n’étant pas vraiment expert en conversation avec une jeune fille en deuil âgée de 20 ans, il ne trouve pas les mots pour gérer au mieux la situation. Délicatement, à l’aide de ses deux mains ridées, mais douces, il s’empare des deux mains jeunes et lisses. Elle est surprise, mais ne dit rien. Elle ne bouge pas. Peut-être est-elle gênée.

Un instant après, des mains de ce vieil oncle éloigné émane une chaleur relaxante. Une sorte de vibration se répand dans sa tête. Une pensée positive. Mais curieusement sans contenu. Une forme de confiance sans paroles. Il relâche ses mains. Elle se sent toujours aussi triste, mais comme soulagée d’un poids. Comme si elle se trouvait désormais en situation non d’oublier l’accident, mais de neutraliser la terreur pure accolée à son souvenir. Souffrir, sans être pour autant terrassée par la douleur.

Elle se retourne et accroche de ses yeux bleus perçants les grands yeux noirs de Pierre.

– Je n’ai jamais eu d’accident aussi… horrible. Mais, depuis la fin de ma puberté, quand je me blesse, la blessure cicatrise vite. De plus en plus vite.

– En combien de temps ?

– Si je m’entaille le doigt en faisant la cuisine, deux heures après, il n’y a plus aucune trace. Le mois dernier, je suis tombée de vélo sur du gravier, je me suis salement amoché le genou. Le soir, la plaie à vif avait quasiment disparu. Le lendemain matin, mon mollet foulé avait recouvré toute sa souplesse.

Après le départ de Pierre, Ève regarde vaguement du bout des yeux un documentaire sur la BBC dans sa chambre. Elle s’empare de la tablette et l’allume, après un moment d’hésitation. Le wifi fonctionne bien. Elle se connecte au groupe privé des étudiants de son école, l’École supérieure d’Architecture paysagiste horticole et botaniste. Elle se décide à apprendre à ses camarades la tragique nouvelle. Alors qu’elle n’utilise que peu Facebook – elle trouve que les réseaux sociaux encouragent chez les utilisateurs une impudeur revendicatrice – elle est satisfaite de pouvoir envoyer un message d’un coup à ses différents amis. Et les réponses sous forme de soutien et d’encouragement ne tardent pas à pleuvoir. Bien que numériques, elles sont tout de même réconfortantes. Ève n’est pas seule.

Le troisième jour est ponctué par un moment difficile où il s’agit de décider des suites funéraires : enterrement en Grèce, incinération, rapatriement ? Les conseils de Pierre la soutiennent dans ses hésitations. Il s’occupe de toutes les démarches administratives.

Le quatrième jour, assis sur leur banc au milieu des orangers, ils filent une discussion intense au sujet de l’épuisement des ressources naturelles de la planète avant de rester assis en silence sans qu’aucun des deux n’en conçoive aucune gêne.

Le cinquième jour, Ève préfère que le funérarium garde les urnes ; elle ne trouve pas encore le courage de récupérer les cendres de sa famille.

Le sixième jour, assis sur leur banc après une marche d’une bonne demi-heure, ils reprennent leur discussion au sujet de la nature, l’être humain, la mort.

Le septième au matin, Ève se fait la remarque qu’elle pourrait s’intéresser un peu plus à la vie de Pierre, lui qui prend tellement soin d’elle et s’intéresse à chaque sujet qu’elle aborde. Dès son arrivée, alors que Pierre lui prend comme d’habitude ses mains dans les siennes avec un grand sourire, elle s’excuse de ne pas lui avoir demandé plus tôt :

– Où vivez-vous, Pierre ? Sur l’île de Syros ? Dans un hôtel à Ermoúpolis ?

– Pas du tout Ève. Cela fait dix-sept ans que mon épouse et moi vivons dans une grande maison sur l’île de Samos à seulement 200 kilomètres d’ici. Je fais l’aller-retour chaque jour dans un avion privé. D’ailleurs, si tu veux patienter encore un peu avant de récupérer les cendres de ta famille ou si la perspective de rentrer chez toi dans une maison vide ne t’enchante guère, notre maison t’est ouverte. Autant de temps que nécessaire. Noor, mon épouse, serait enchantée de faire ta connaissance.

 

***

Hôpital d’Ermoúpolis, île de Syros, 982 jours avant

Le huitième jour de leur rencontre ne déroge pas à la règle : ils sont assis l’un à côté de l’autre dans le jardin, la canne de Pierre posée en équilibre.

– Mais Pierre, pourquoi vivez-vous en Grèce, à Samos ? Votre femme est grecque, c’est ça ?

– Pas du tout : mon épouse est d’origine indienne ! Mais nous sommes tous deux passionnés par l’antiquité. Et, plus particulièrement, par Pythagoras qui est né à Samos.

– Pythagoras, vous voulez dire Pythagore ?

– Oui, exactement. Je parle bien de lui. Tu connais un peu sa vie, son œuvre ?…

– Je ne sais pas… Oui, vaguement… Son théorème de l’hypoténuse.

– Il a créé une école aussi… Tu savais ?

– Certainement une de ces sectes qui pullulaient dans les grandes villes de Grèce et d’Italie…

Le visage d’Ève s’absente un instant dans ses pensées, avant de poursuivre :

– C’est un philosophe mathématicien. L’un des plus célèbres, il me semble. Il vivait vers le Ve siècle av. J.-C.

pythagoras

– À cheval entre le VIe et le Ve. Pythagore est né en – 589 sur l’île de Samos, il est mort en – 489 dans sa centième année en Italie dans la ville de Métaponte, mais son corps n’a jamais été retrouvé. Il y a cinq biographies qui racontent sa vie. En résumé, vers l’âge de 19 ans, en – 569, il quitte Samos, sa terre natale, pour un voyage qui dure trente-trois ans. Sa recherche de savoir le mène dans les hauts lieux de la connaissance de l’époque. Il étudie la philosophie, les mathématiques, la psychologie et la magie avec des sages orphiques, égyptiens, babyloniens et indiens, notamment Bouddha. En – 536, à 52 ans, il décide de revenir chez lui pour créer une école où enseigner tout ce qu’il a découvert en termes de connaissance du fonctionnement de l’esprit humain, notamment une dimension inactive. Après un voyage d’une dizaine de jours où les marins attestent qu’il est resté en méditation sans ni se nourrir ni bouger, il parvient à Samos. Mais, contrairement à ses attentes, et alors que sa réputation a gagné toute la Méditerranée, aucun Samien ne s’intéresse à son enseignement. Sauf un jeune homme qu’il va prendre sous sa coupe. Avec son vieux maître et ce jeune disciple, il part s’installer à Crotone en Italie en – 532. Là, c’est le raz-de-marée. En quelques mois, des centaines et centaines de disciples s’installent autour de lui. C’est comme cela que nait l’Ordre de Pythagore.

– L’ordre ?

puthagore

– Oui, un Ordre. Répandu dans les grandes villes d’Italie et de Grèce : Tarente, Métaponte, Sybaris, Caulonia, Locres, Rhégium, Tauroménium, Catane, Syracuse puis Rome et Athènes. Des communautés de centaines de personnes qui mettent leurs biens en commun, respectent des règles de vie exigeantes et gravissent des degrés initiatiques.

– Des degrés initiatiques ? De quel genre : des rites religieux, des trucs magiques ?

– Il y a un peu de cela, mais pas tout à fait. Il s’agit autant de rites magiques, comme tu dis, que de techniques de maîtrise tout à fait scientifique de l’activité mentale. L’Ordre est autant religieux que scientifique. Religion et science n’y font qu’une. Mais, commençons par le début. Sais-tu que les pythagoriciens ont une chose en commun avec toi ?

Il se passe un instant avant qu’Ève ne réponde d’un ton amer :

– Ils devaient avoir perdu toute leur famille pour devenir membres de la secte…

Pierre reprend après une pause :

– Je sais ta douleur, Ève, ton immense douleur. Tu as le droit d’être amère. Mais il n’y a rien de pire que de le demeurer. Rester amer signifie faire du sur-place et se ronger, se miner, avant de s’autodétruire.

Pierre approche ses mains d’une manière douce en direction des mains d’Ève comme pour les lui prendre.

– Sans doute. Sans doute, Pierre. Mais n’en déplaise à votre enthousiasme, je viens de perdre d’un coup toute ma famille…

Pierre glisse ses mains dans celles de la jeune fille en deuil qui détourne ses yeux débordés par une montée de larmes. Mais voilà, en elle, Ève prend tout à coup la décision que c’est la dernière fois qu’elle se laisse aller à des sanglots amers. Si la tristesse demeure, une forme de tourment vient de s’évanouir.

Elle déprend ses mains de celles de Pierre afin de sécher ses larmes. Puis prend plusieurs profondes aspirations à la suite avant de repartir d’une voix énergique :

– Alors, oncle Pierre – vu que vous souhaitez que je vous appelle ainsi, – qu’ont donc les pythagoriciens en commun avec moi ?

 

***

Retrouvez ici le 3e chapitre de H+

 

Tous les personnages et les situations de ce récit sont purement fictifs à l’exception de ceux qui ne le sont pas.

Laisser une réponse

SVP rédigez votre commentaire
Merci d'inscrire votre nom