En complément de la riche critique de Paul Sunderland consacrée à Les fidélités successives de Nicolas d’Estienne d’Orves, nous reproduisons ci-après un extrait d’un ouvrage de l’un de nos confrères qui s’est concentré sur cette épineuse question des fidélités successives et autres mensonges dans l’interprétation idéologique de la collaboration en France après la Seconde Guerre mondiale. 

« Il est patent qu’une certaine intelligentsia a réussi à faire oublier que dans le national-socialisme allemand, dans la Révolution nationale vichyssoise comme dans les mouvements de collaborations, il y avait autant socialisme que national. À tel point que les jeunes générations sont toujours persuadées que les acteurs de la collaboration étaient quasiment tous issus de la droite et de l’extrême-droite, monarchistes et fascistes petits-bourgeois en premier lieu, alors que la résistance aurait été composée uniquement de communistes et de quelques gaullistes. C’est parfaitement faux.

D’une part, on peut regretter que les historiens ne se soient que bien peu employés à rappeler que nombre de monarchistes et de nationalistes non-racistes figurent dans les premiers résistants (honneur et patriotisme obligent !) ; au premier rang desquels figurent le général de Gaulle, mais aussi les maréchaux Hautecloque et de Lattre de Tassigny, Michelet (chef du mouvement de résistance Combat), le colonel Rémy (modèle d’agent secret et chef du vaste réseau Confrérie Notre-Dame), Renouvin (qui gifla en public Pierre-Étienne Flandin en 1939 pour avoir adressé un télégramme de félicitations à Hitler), Estienne d’Orves (premier agent de la France libre fusillé), le colonel de La Rocque (fondateur du réseau Klan dès août 1940), Jacques Arthuys, Henri d’Astier de La Vigerie, la majorité des résistants du réseau Alliance, etc. De fait, il y eut une proportion très importante d’hommes issus de la droite parlementaire et non-parlementaire chez les premiers Français qui répondirent à l’appel de la France libre.

D’autre part, à bien étudier les partis de la collaboration, il semble qu’une bonne partie de ses cadres furent issus des partis de gauche – les cadres et élus communistes toutes tendances confondues étant bien représentés. Une étude détaillée s’imposerait. On peut s’étonner qu’elle n’ait été déjà réalisée 70 ans après les faits.

La désinformation atteignit son comble en France dès le lendemain de la guerre. Trois points méritent d’être soulignés.

En premier lieu, les communistes qui avaient refusé d’adhérer au PCF (ou dont ce dernier avait refusé l’encartage à partir de la fin des années 20) ainsi que des sympathisants plus ou moins convaincus (voire bien éloignés avant la guerre et durant) furent logiquement conduits à adhérer à une structure désormais porteuse : celle qui incarnait le communisme impérial triomphant et les sacrifices glorieux de l’Armée rouge. Bien sûr, les communistes s’employèrent à faire oublier les conditions climatiques de l’hiver 1941 et 1942 qui jouèrent un rôle capital dans leur victoire ainsi que le décisif prêt-bail américain sans lequel l’Union soviétique n’aurait pas tenu bien longtemps. De fait, n’ayant aucunement les moyens de soutenir l’effort de guerre, la victoire de l’Armée rouge fut rendue possible par le lend-lease. Sans ce prêt par les Américains, aurait-elle tenu plus d’un mois contre la Wehrmacht ? Même pas, à en croire l’audit que le maréchal Joukov avait effectué à la demande de Staline en 1940. Au demeurant, le PC était devenu capital dans le paysage politique et social français et dans la nouvelle donne géopolitique impériale mondiale.

En deuxième lieu, la captation de l’antifascisme et de la résistance au profit du communiste joua pour ce dernier un rôle constitutif d’unification des forces sociales, culturelles et politiques qui le légitima définitivement en occultant toute réflexion sur le comportement des instances décisionnaires ainsi que sur la diversité de ses expressions jusqu’à la Libération.

En troisième lieu, dans cette veine, la généralisation chez les intellectuels du terme ‘salaud’ dans l’acception sartrienne constitue un bon exemple de manipulation idéologique. À partir du moment où l’intellectuel engagé en chef (hier peu apprécié du PCF mais à cette date en cours de ralliement) eut établi en 1952 que « tout anticommuniste est un chien », deux lignes de séparation (qui ne firent rapidement plus qu’une) s’instaurèrent entre collaborateurs et résistants et entre la droite et la gauche. Dès lors, une personne qui n’était pas de gauche, qu’il soit lâche ou salaud, sentait toujours plus ou moins le collabo. « Les bons, rouges et roses » versus « les « affreux, blancs et bruns ». Quant à ceux qui considéraient que la ligne de séparation entre le courage et la saloperie passe non entre nous, mais en nous, en chacun de nous, ils n’eurent qu’à se taire. »

pp. 151-152 d’Abellio, Un gauchiste mystique, Nicolas Roberti, L’Harmattan, mai 2011, 238 p., 24€

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