Archipel slave c’est le titre d’une élégante collection des éditions L’Âge d’Homme. Un format poche particulièrement bien adapté aux textes de courte dimension qui en font la richesse et la variété. Courte dimension, matériellement parlant. Car, la plupart des titres publiés sont d’une profondeur inversement proportionnelle à leur nombre de pages. Tel est encore le cas avec les deux nouveaux titres parus, L’Attrapeur de rats d’Alexandre Grine et l’étonnant L’Acajou de Boris Pilniak.

 

Alexandre Grine
Alexandre Grine

Les deux écrivains sont russes et contemporains. Alexandre Stepanovitch Grinevski (1880-1932) connu, avant d’écrire, une rude existence, entre misère et expédients. Mousse en mer noire, garçon d’étuve, copiste et un temps écrivain public puis chercheur d’or dans l’Oural avant de s’engager dans l’armée en 1902 et de rapidement déserter pour rejoindre le parti social-révolutionnaire dont il devient un membre actif. De cette date à 1906, il mènera la vie d’un révolutionnaire clandestin entre militantisme actif, arrestations, évasions et libérations. Une vie comme un roman picaresque comme tant d’hommes et de femmes en vécurent à l’époque. C’est en octobre 1906 que paraîtra son premier récit littéraire. A partir de là rien ne semblera pouvoir mettre à mal son inspiration atypique, ni les exils politiques dans la région nordique d’Arkhangelsk (où on contraire il produit intensément) ni son enrôlement dans l’armée rouge en 1919 pas même le typhus contracté l’année suivante. Inspiration atypique donc pour Grine qui, dans le tourbillon chaotique politique, culturel et idéologique de ces années ardentes, se place résolument « en marge de la littérature russe traditionnelle », il est unanimement reconnu comme un auteur de romans d’aventures. Sans doute l’écrivain est-il fasciné par son propre parcours, celui d’un jeune homme à la constitution fragile que la vie elle-même va placer dans les circonstances d’une existence pleines de péripéties, de dangers et de voyages insensés (ainsi, exilé en Finlande en 1916 pour des invectives contre le Tsar, Grine revient à Pétrograd en mars 1917… à pieds!).

Grine

Au sein de son œuvre L’Attrapeur de rats est donc un récit bien insolite. Loin des histoires fantastiques de voyages lointains vers des péninsules noyées de vents incendiaires et des ports dominés par des paysages violents qui furent ses prédilections, Grine nous plonge dans le décor réaliste d’une ville, Pétrograd, livrée à la misère et aux désordres les plus vils. La vie est devenue primaire, infra-humaine. Tout, les choses, les visages, les âmes, tout est passé au lourd badigeon du gris d’une lourde et morose décrépitude. Pour subsister il faut vendre, abandonner pour trois fois rien, jusqu’aux derniers objets, à ceux-là, intimes qui faisaient encore un mince lien avec la vie, avec l’humain d’avant. De cette constatation, Grine nous emmène avec son personnage dans les dédales d’une ville sans couleur, étouffée sous la poussière, une humanité qui agonise et s’éteint, exsangue. Au cœur de cette longue avancée solitaire et sombre perce un mystère plus effrayant encore. Dans les bâtiments abandonnés de toute activité humaine une ombre menace. Délire d’affamé ? Vision prophétique de l’avenir, d’une caste goulue qui, s’appuyant sur les rêves illusoires de la masse humaine va pétrifier celle-ci et se nourrir de sa moelle ?

Toujours est-il que ce récit est magnifiquement construit. Grine y met le meilleur de sa plume. Lui qui détestait la mode du réalisme chenu de certains littérateurs trace dans ce conte fantastique un portrait saisissant d’un réel en déclin. Révolutionnaire, mais surtout farouchement anarchiste, Grine rehausse sa compréhension ontologique du cauchemar chaotique et absurdement bureaucratique qui vient de s’abattre sur son pays, avec un art précis et singulier : le grotesque. L’absurde qui ne déclenche pas le rire, mais l’anxiété. Sans doute sa découverte entre 1912 et 1916 des œuvres d’E. A. Poe n’est-elle pas étrangère à la genèse de cette étrange nouvelle (publiée en 1924). C’est la même construction à la fois lente et précise de la description d’un monde réaliste qui plonge par palier successif dans la découverte haletante et fiévreuse d’une singularité fantastique et dangereuse. Et, au final, aucun jugement ne tombe d’en haut, depuis l’autorité de l’auteur, celui-ci ne clôt pas le bec à son histoire, il n’assène pas de dernier mot.

Nous sommes laissés, lecteurs intelligents et complices, au flou brumeux de nos réflexions. C’est une légende qui se délite, une fiction qui nous en dit long, oui, mais… sur quoi ? En sommes-nous bien certains ? Bref, une lecture captivante et bien loin d’être vaine.

Si l’on retrouve dans le court récit spectral de Grine cet espèce d’invariant de la littérature russe « fantastique » qu’est la technique du brouillage (1) nous sommes avec Pilniak plongé dans tout autre chose. Un réalisme sensitif et sensuel, une empathie pour « tout ce qui existe » (pour reprendre l’expression de Gogol dans Les Âmes mortes). Ce réalisme qui causa biens des déboires à Pilniak, retrouve la veine chaude et battante du Rozanov du Mamelon chaud du monde, cette esthétique du chaos du Dostoïevski de L’Adolescent, et surtout de cette accumulation confuse incarnée par le Pluchkine de Gogol. Nous sommes bien loin du réalisme froid et bureaucratique de la littérature officielle de l’époque, grise et pointilleuse jusqu’à la suffocation. Pourtant Pilniak appartint à cette engeance.

Boris Pilniak (source Editions Interférence)
Boris Pilniak (source Editions Interférence)

Il fut président de l’Union des écrivains panrusses de Moscou. Son premier roman L’Année nue, publié en 1922 sera fort apprécié. Il est déjà violemment critiqué lors de la parution de Conte de la lune non éteinte en 1926. Mais, en 1929 il publie L’Acajou sans attendre la décision de la censure. L’Association des écrivains prolétariens lance contre lui une campagne extrêmement dure. Celle-ci est également tournée contre Evgueni Zamiatine dont le terrible Nous Autres venait de paraître dans les mêmes conditions… Exclu de l’Union des écrivains, Pilniak tente de se racheter en publiant La Volga se jette dans la Caspienne qui n’est qu’une version servile (rationalisée à l’excès) et caviardée de L’Acajou… Sans succès. Haïssant de plus en plus l’atmosphère de conformiste et oppressive qui s’instaure en Russie soviétique, il se consacra alors à des ouvrages… de voyage. Il sera tout de même arrêté puis fusillé comme espion à la solde du Japon (arrêté en 1937, l’acte officiel de décès indique le 9 septembre 1941).

Ce roman se caractérise par une technique de montage. C’est un livre « sans sujet » ou disons avec un sujet « moins-disant ». Il faut croire le titre, le « personnage » central, le fil c’est bel et bien l’acajou. Cette technique si prisé par la suite par l’avant-garde littéraire, Joyce en tête, se met ici au service d’une réalité populaire, celle d’une élite, d’une aristocratie du peuple qui ne se gargarise pas de ce mot, mais en préserve la chaleur en la transcendant dans une création qui révèle sa sève et la conserve à travers toutes ses transformations. L’avant-garde d’un Pilniak hérite de la capacité d’invention de la couche la plus humble de la communauté humaine, proche de la tourbe, cette sécrétion la plus noble de la terre, proche de l’humus. Ainsi en est-il du groupe tragico-burlesque des emburelucoqués (traduction admirable de fantaisie du russe okhlomon, tocard, décintré…) ces révolutionnaires purs et durs, déçus par la Nouvelle Politique Economique et qui n’hésitent pas à s’abrutir, à se clochardiser pour rester fidèles à l’idée d’un communisme humain « fondé sur l’amour fraternel, la commune et la renonciation aux biens terrestres » (notes du traducteur, p. 97).

L’art de l’acajou fut un art anonyme, un art des choses. Les maîtres-artisans s’imbibaient d’alcool et mourraient tandis que les choses survivaient et vivaient ; auprès d’elles, on aimait, on mourait et elles conservaient les secrets des afflictions, des amours, des actions et des joies. […] Les hommes meurent et les choses vivent, et l’antique exhale les « fluides » de l’ancienneté, des époques révolues. […] Ceux qui, avec un amour jaloux, avaient acquis de l’ancien après les tonnerres de la révolution, chez eux, entre leurs murs, humaient longuement la vie vivante des choses mortes. p. 87

Mêlé à une littérature érudite et singulièrement lucide cela donne cet étrange petit roman. Ce texte à la texture alambiquée qui serpente entre les choses, entre les vies, celles parfois mesquines, parfois belles dans leur folie ou leur dévouement tragique des « pauvres gens » et celles altières et souvent cruelles de la « grande histoire ». Dans cette précieuse miniature au saveurs de cendre et de musc ces vies se croisent, se heurtent, s’entre-déchirent pour créer, pour animer les choses d’un souffle vivant.

Ces maîtres et ses originaux créaient des choses superbes. p.93

La logique interne en apparaît a la fin d’une lecture patiente, attentive, prête à se réjouir d’une langue et de trouvailles qui, sous un apprêt froid et distancie, distillent une sensation de joyeuse mélancolie et de tendre compassion pour « tout ce qui existe ».

Thierry Jolif

(1) L’exemple le plus parlant de cette technique est l’admirable roman de Fedor Sollogoub, Un Démon de petite envergure. Avec d’autres ce texte est analysé en profondeur dans l’excellent Le Diable et l’Artiste, la littérature et la peinture symboliste en Russie de Fanny Mossière, L’Âge d’Homme, Lausanne, 2008.

Alexandre Grine, L’Attrapeur de Rats, traduit par Paul Castaing, 92 pages, 12 euros. Boris Pilniak, L’Acajou, traduit, préfacé et annoté par Jacques Catteau, 100 pages, 12 euros, éditions L’Âge d’Homme, collection Archipel Slave, Lausanne, 2013.

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l’ouvrage « Sur la route des plus belles légendes celtes » (Arthaud, 2013)
thierry.jolif [@] unidivers .fr

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