Quoique la sacro-sainte « tendance » du moment soit de tout réinterpréter, de tout revisiter, ce recyclage permanent n’arrive pas toujours à dissimuler une vérité fondamentale : l’indigence de la création. Mozart a-t-il besoin d’être « bohémien » ou « oriental », doit-il passer dans une machine à laver qui le fera ressortir plus blanc que blanc ? Pas sûr…

 

Beaucoup de mélomanes ont l’impudence de croire que Mozart se suffit à lui-même et n’a aucun besoin d’être mis à toutes les sauces. Puisqu’on l’écoute encore malgré les siècles, il y a fort à penser que ce ne soit pas fortuit.

C’est donc plein de curiosité et d’un soupçon de scepticisme que nous sommes allés faire connaissance de ce violoniste, présenté comme suit : « inclassable musicien franco-américain, Gilles Apap est l’interprète idéal pour ce programme construit autour de Mozart le bohémien » « Curieux de toutes les musiques, qu’il interprète avec une joie égale, de la musique tzigane aux mélodies celtes. Gilles Apap prendra le répertoire mozartien comme point de départ d’un tour du monde musical. » Qu’on se le dise !

Le premier élément de nature à nous rassurer était la présence de l’orchestre Symphonique de Bretagne autour du violoniste trublion. L’ensemble breton a de fait fourni d’excellentes prestations depuis le début de cette nouvelle saison musicale et se pose comme une garantie.

De tous nos doutes, Gilles Apap se moque royalement. Et il a bien raison ! Ce curieux garçon n’a fait que de nous entraîner de surprise en surprise en bousculant, mais avec bonhomie, tous les codes bien établis d’un concert dit « classique ».

La première œuvre commence dans le noir absolu. Les musiciens le mettent à profit pour entrer sur scène en jouant chacun, après un lancinant soliloque du violon, une mélodie différente. D’où rapidement une sorte de magma musical étrange et dissonant propice qui crée les conditions idéales pour écouter la musique de Alfred Schnittke. Ce « Moz-art à la Haydn » est assez inclassable. Bien sûr, ces sonorités déroutantes rappellent le sérialisme, mais teinté d’influences d’Europe de l’Est. On y retrouve notamment Sergueï Prokofiev, Anton Bruckner, Bela Bartok, Lutoslawski. Ce n’est pas par hasard que l’auteur qualifiait sa musique en utilisant le judicieux néologisme de « polystilistique ». L’occasion d’entendre une formation réduite, divisée en deux orchestres distincts, qui dialogue avec véhémence et met en avant les deux violonistes rennais, Pascal Cocheril et Anatol Karaev. À la fin de la pièce, les musiciens quittent la scène tout en jouant et laissent un public totalement décontenancé et… furieusement avide de la suite !

Elle ne se fait pas attendre. Gilles Apap prend les choses en main et nous apporte toutes garanties quant à son respect pour Mozart. La première façon de le démontrer, c’est de le jouer avec brio. Qu’on ne s’y trompe pas, notre électron libre est aussi un remarquable instrumentiste doublé d’un chef d’orchestre atypique. Durant l’œuvre, il se promène au milieu des musiciens, échange un mot ou deux, accompagne les premiers violons et va jusqu’à s’asseoir au premier rang du public. Assez inhabituel, ce comportement enchante le jeune public venu en nombre et toujours heureux de bousculer les traditions jugées un peu pesantes.

Ainsi le concerto pour violon et orchestre n° 4 en ré majeur K.218 est exécuté avec talent, tant par un soliste inspiré que par un orchestre retrouvant ses marques dans une oeuvre qui puise sa beauté dans la sobriété.

Continuant ses petits intermèdes musicaux personnels, Gilles Apap nous entraine à travers l’Europe de Mozart en jouant des mélodies sinueuses sorties du folklore Roumain tout en passant de manière allusive par les musiques « klemzer », « cajun » avant de revenir à l’Irlande et ses très Celtes danses populaires. À tout moment le public s’y retrouve. Derechef, il commence à lui emboîter le pas comme on suivrait l’animateur d’un « square dance ».

Remis de nos émotions par quelques minutes de repos, c’est avec plaisir que nous retrouvons Gilles Apap et l’OSB pour une symphonie Haffner K.385 pleine de vigueur et d’émotion. Composée en 1782 pour célébrer l’ennoblissement de Siegmund Haffner, ami de Wolfgang, cette symphonie n° 35 est tout à fait remarquable. Le premier mouvement aux sonorités presque tragiques (Allegro con spirito) capte l’attention de l’auditoire et ne la relâchera plus. Le second mouvement (Andante) déborde d’émotion et sa simplicité confine à la perfection. Le « Menuetto » et le finale « Presto » nous laissent éblouis et heureux…

Gilles Apap nous a complètement rassurés. Grâce à l’attention presque paternelle qu’il nourrit pour son public, il démontre à tout moment une réelle empathie et son approche simple et souriante lui vaut la bienveillance d’une assistance conquise. Son talent et son originalité font le reste.

Les rappels pleins d’enthousiasme furent comme une cerise sur le gâteau. Totalement décomplexé, Gilles Apap « pète les plombs » et nous entraîne dans une série de morceaux divers et variés accompagnée par un public réjoui tapant des mains et des pieds afin d’apporter sa pierre à ce monument de bonne humeur !

Les membres de l’orchestre sont mis individuellement à contribution et doivent se fendre d’un instant d’improvisation. À ce jeu, le gagnant est sans nul doute le flûtiste virtuose Eric Bescond qui, perdant toute mesure, se lance dans un solo éblouissant en tirant de sa flûte argentée des sonorités inconnues.

Il était encore possible ce mercredi de faire connaissance avec le très facétieux Gilles Apap, petit « plus », l’OSB recevra la visite d’une trentaine d’élèves des conservatoires de Rennes et Nantes qui viendront faire « le bœuf » avec l’OSB. Cela donne envie d’y retourner… Mais, flûte, nous apprenons que cette recension ne paraîtra que jeudi. Alors gageons que Gilles Apap se produise à nouveau sans tarder dans votre bonne ville !

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