FRÈRE D’ÂME DE DAVID DIOP : UN TIRAILLEUR SÉNÉGALAIS DANS L’ENFER DES TRANCHÉES

Dans son roman Frère d’âme (Le Seuil), prix Goncourt des lycéens 2018, David Diop retrace un épisode sombre de la Grande Guerre, les déboires horrifiques des soldats africains au service de la France.

frère d'âme David Diop tirailleurs sénégalais
Troupes coloniales (regiment d’infanterie marocain, tirailleurs senegalais) prenant d’assaut, le 24 octobre 1916, le fort de Douaumont pres de Verdun, occupé par l’armee allemande. Illustration d’Achille Beltrame pour l’hebdomadaire italien «La Domenica del Corriere», 5 novembre 1916.

Le centenaire de la Première Guerre mondiale a fait naître beaucoup de romans sur la question. Frère d’âme en fait partie. Dans ce court et beau récit, celui qui parle se nomme Alfa Ndiaye, l’un des 135 000 tirailleurs sénégalais venus combattre en France, simple soldat arrivé d’Afrique et plongé dans les horreurs de la guerre aux côtés de Mademba, « son plus que frère, son ami d’enfance ».

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C’est par ces mots, comme une litanie, qu’Alfa ne cesse de désigner tout au long de ce poignant récit le malheureux Mademba, fauché par un « petit obus » tiré par ceux d’en face, « les yeux bleus ennemis ». Agonisant sous le regard en détresse d’Alfa, le pauvre Mademba, « les tripes à l’air, le dedans dehors comme un mouton dépecé par le boucher rituel après son sacrifice » supplie son « plus que frère » de l’achever. Mais, incapable d’avoir le courage de le tuer pour le délivrer de son supplice, paralysé par « des pensées commandées par le respect des lois humaines et les lois des ancêtres », Alfa laisse mourir Mademba, « les yeux pleins de larmes, la main tremblante, occupée à chercher dans la boue du champ de bataille ses entrailles pour les ramener à son ventre ouvert ».

Taraudé par le remords de n’avoir pas voulu, ou osé, donner la mort, « comme on demande un service à son ami d’enfance », le soldat Alfa Ndiaye, par désespoir, devient un homme ensauvagé. Après tout, c’est bien ce que les chefs militaires attendent de leurs troupes noires. « Vous les chocolats d’Afrique noire, vous êtes naturellement les plus courageux parmi les courageux. La France reconnaissante vous admire. Les journaux ne parlent que de vos exploits ! Et les ennemis ont peur des Nègres sauvages, des cannibales, des Zoulous […] » leur hurle en continu le capitaine Armand. Alors les Toucouleurs et les Sérères, les Bambaras et les Malinkés et tous les autres, entraînés par ce boniment de militaire, fiers et « contents que l’ennemi d’en face ait peur d’eux, contents d’oublier leur propre peur, quand ils surgissent de la tranchée leur fusil dans la main gauche et leur coupe-coupe dans la main droite, posent sur leur visage des yeux de fous ».

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Quand le soldat Ndiaye surgit de la tranchée au milieu des autres, ce n’est pas vraiment le baratin de son capitaine qui l’anime, mais bien plutôt une hargne vengeresse et féroce. Alfa fait la guerre pour venger la mort de l’ami irremplaçable, l’ami qu’il n’a pas achevé. L’âme d’Alfa est allée mourir dans le corps de son « plus que frère ».

Au péril de sa vie, la nuit tombée, il se glisse dans le camp adverse, sans bruit, enduit de boue. Il saute sur sa proie, la ligote, lui ouvre le ventre et l’égorge. Puis il regagne sa tranchée avec un trophée qui glace le sang : le fusil que tient encore la main ennemie découpée à la machette. Chaque main rapportée est comme une revanche prise sur la mort de Mademba. Il rapportera plusieurs mains, plusieurs fusils. Au début, ses copains, « Toubabs et Chocolats », saluent la bravoure d’Alfa.

TIRAILLEURS SENEGALAIS

Mais au quatrième ou cinquième trophée ramené dans la tranchée, l’inquiétude les gagne : « Les mains coupées, c’est la peur qui passe du dehors au-dedans de la tranchée ». Alors, les tirailleurs « l’éviteront comme la mort », persuadés d’avoir affaire à un sorcier, un « dévoreur du dedans des gens, un dëmm ». Et son capitaine, méfiant lui aussi, ne couvre plus ses agissements : « Je ne t’ai jamais donné l’ordre de couper des mains ennemies ! Ce n’est pas réglementaire ». Eh oui, l’horreur a ses codes ! « Sur le champ de bataille, on ne veut que la folie passagère. Des fous de rage, des fous de douleur, des fous furieux, mais temporaires. Pas de fous en continu. Dès que l’attaque est finie, on doit ranger sa rage, sa douleur et sa furie. La douleur, c’est toléré, on peut la rapporter à condition de la garder pour soi. Mais la rage et la folie, on ne doit pas les rapporter dans la tranchée. Avant d’y revenir, on doit se déshabiller de sa rage et de sa furie, on doit s’en dépouiller, sinon on ne joue plus le jeu de la guerre ».

Ndiaye va alors se faire soigner à l’arrière, injonction de son supérieur, le capitaine Armand, ce « petit homme aux yeux noirs jumeaux pleins de haine qui passe tous ses caprices à la guerre » comme celui d’envoyer à la mort, mains liées et désarmés devant l’ennemi, une poignée de soldats réfractaires à ses ordres.

MEDECIN TRANCHEES

Dans la seconde partie, le roman change de tonalité. Alfa Ndiaye s’ouvre au médecin militaire qui le soigne, l’apaise, l’écoute raconter la guerre, ce « champ de bataille balafré façonné pour des carnivores ». À la brutalité et aux ténèbres guerrières se mêle alors la lumière des souvenirs mélancoliques de son Afrique natale. Alfa lui raconte sa jeunesse au Sénégal, la chaleur de sa famille et de sa mère Peule, « belle de ses lourds pendentifs d’or torsadés aux oreilles », son amitié fusionnelle avec Mademba, son « plus que frère », son amour aussi pour la toute jeune Fary Thiam, la fille à « la voix douce comme les clapotis du fleuve sillonné par les pirogues les matins de pêche silencieuse », aux fesses « aussi rebondies que les dunes du désert de Lampoul, aux yeux de biche et de lion à la fois, tantôt tornade de terre, tantôt océan de tranquillité » et qui, pressentant le funeste sort de son amoureux et bravant les interdits paternels, s’était donnée à lui avant son départ au combat.

Avec son style oral et naïf, ses métaphores poétiques, ses leitmotivs stylistiques comme des antiennes incantatoires et envoûtantes, le livre de David Diop n’est pas loin d’avoir la forme et la force d’un conte africain. Ce roman, lourd de larmes et de sang, qui questionne l’inimaginable barbarie de la guerre et des hommes qui s’y anéantissent, est poignant d’humanité.

Frère d’âme de David Diop – Le Seuil – 176 pages. Parution : 2018. Prix : 17 €.

 

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David Diop est maître de conférences en littérature du 18e siècle à l’université de Pau. Jusqu’à 1889, l’attraction universelle, son premier roman paru en 2012 aux éditions L’Harmattan, ses publications sont d’ordre universitaires : elles portent sur les représentations européennes de l’Afrique et des Africains au siècle des Lumières. C’est à ce titre qu’il dirige également un Groupe de Recherches sur les représentations européennes de l’Afrique aux 17e et 18e siècles. Frère d’âme est son second roman.

David Diop a remporté le prix Goncourt des Lycéens avec Frère d’âme en novembre 2018.

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