C’est son fils que j’avais rencontré voilà 10 ans dans la demeure familiale de Rambouillet qui m’a appris la disparition le mercredi 2 mars de cet être qui m’était cher, Jean-Paul Baron dit Frédérick Tristan. Il est parti à la suite de son épouse, la délicieuse Marie-France, décédée il y a quelques semaines. Tous ceux qui auront eu la chance de connaître ce remarquable esprit et talentueux écrivain, prix Goncourt 1983, se souviendront avec une nostalgie lumineuse de son adorable rondeur zen et de son esprit sagace qui aura sans relâche gravi toutes les montages imaginaires et imaginales d’Orient et d’Occident. L’office de funérailles aura lieu le samedi 12 mars à 11h en l’église orthodoxe Saint Irénée de Paris. J’ai demandé à l’un de nos amis communs, lequel fut l’un de ses intimes durant 35 ans, de publier dans nos colonnes un éloge à la mémoire de cet immortel homme des possibles.

FREDERICK TRISTAN
Frédérick Tristan par Louis Monier

Chez Oncle Tao

Le rituel de la visite à Frédérick Tristan, à celui que j’appelle « oncle Tao », dans sa thébaïde champêtre située en lisière de la forêt de Rambouillet, appartient assurément à la vita magnifica.

De notre première rencontre, le 8 avril 1997, gardons le sens des dates, à aujourd’hui, le plaisir ne s’est jamais démenti.

Ce lien avec Frédérick Tristan appartient à plusieurs veines de ma vie, celle du journalisme et de l’Art royal, qui nous a fait nous rencontrer, mais aussi celle de mon père, élève de Gaston Bachelard, de mes études sur l’imaginaire, de rencontres avec des écrivains ou cinéastes à tonalité spirituelle comme Paul Barba-Negra, Jean Biès, Christian Charrière, Jean-Claude Marol, Claude Mettra, Roger Munier Michel Random, Gérard de Sorval… La veine de l’amitié, par-delà les âges, aussi.

La magie commence par le chemin. Campagne encore préservée, savamment tissée et sensuelle. Chevaux et châteaux. Vergers et auberges profondes. Villages à l’église et au bistrot comme on les aime. Présence d’une ancienne France accorte propice aux songes, celle qu’a su décrire le Julien Gracq géographe. Éros forestier… Dans ces parages, la sensation que le merveilleux peut apparaître à tout moment. Pays de conte et paysages qui se lisent comme des légendes.

À l’approche de la tanière, une double longère enserrée par le lierre, la forêt forme lisière.

Dans le bel antre, immuablement, le tour des lieux. L’atelier-bureau immense et pourtant submergé de livres et d’archives. La collection de gongs rapportés du monde entier. Les encres du Maître, « tourbillons de vibrations ». Les totems créés avec des bouts d’objets hétéroclites. Un dry Martini attend dans le grand salon à la cheminée et aux belles poutres apparentes. Un lieu charpenté.

Dans le jardin, trois petits pins taillés, et Adonis, la fontaine de pierre.

Et toujours la présence de Marie-France, l’inséparable, véritable dame Pernelle, authentique femme de cœur, savante, attentive aux autres et à l’Autre, « aimant à voir la doublure des choses ». Couple forcément alchimique.

FREDERICK TRISTAN
Frédérick Tristan par VV

Et très vite, le conteur inlassable et chatoyant fait défiler pensée libre, savoir ésotérique, intelligence pleine d’humour. Son visage de vieux sage zen.

Sa vie ? “Pas un itinéraire français mais universel”. Par exemple, son amour pour la Chine, ou plutôt la civilisation traditionnelle chinoise n’oubliant pas le Tibet libre. Son travail là-bas d’ingénieur dans le textile. Ses livres sur les sociétés secrètes chinoises, sur le long conte Le Singe égal du ciel, et Le Chaudron chinois, où la vieille âme du pays ne se reconnaît plus dans le « dragon doré » d’aujourd’hui.

Une vie très tao, champs de jade, chemin de cinabre, montagne des immortels, ou autreaube de printemps sur la terrasse de l’élixir… Bref, une vie pleine de tribulations avec ses mille et une aventures intellectuelles, spirituelles, humaines, avec ses cinquante livres, avec ses grandes rencontres : André Breton, “quel magnétisme!”, qu’il rencontra grâce à Malcom de Chazal. Mircea Eliade, “un puits de science”, Henry Corbin, “si chevaleresque”, Marie-Madeleine Davy, alliant spiritualité et savoir…

Une passion pour la « Haute Science alchimique ». Comme Breton ! Les hérauts? Charbonneau-Lassay, Grasset d’Orcet, Fulcanelli, et ceux qu’il a rencontrés, tels ces Dijonnais de passage que furent René Alleau et Gaston Bachelard, ou encore « l’équipe de Carcassonne », Jacques Masui, Joe Bousquet et René Nelli. Là, surgit assurément le joydes troubadours, tout à la fois joie, jouissance et jaillissement.

FREDERICK TRISTAN
dessin par Frédérick tristan

Haute figure de la maçonnerie internationale pendant quarante ans, ce familier des Loges écossaises du Royaume-Uni a appartenu à des ordres tenus encore à peu près secrets. Entré en 1966, d’abord en Compagnonnage sous les auspices de Raoul Vergez et de Jean de Foucault, il rejoint en 1970, sur les conseils de Gérard de Crancé, la Loge Nationale de France (LNF), avant la GLNF. Il y sera, entre autres, Grand Orateur, Vénérable de la Loge nationale de recherche Villard de Honnecourt. Mais pour lui, à l’instar d’un René Guénon, “l’obédience doit d’abord être au service de l’Ordre.”

L’écrivain ? Certes, son prix Goncourt 1983 pour Les Égarés, mais à vrai dire Frédérick Tristan parle toujours plus des ouvrages qu’il est sans cesse en train d’écrire. En lui, une puissance créatrice multiforme et l’idée que son œuvre se joue entre le blanc de l’amnésie et le noir de l’encre. Car à la suite d’un bombardement pendant l’Exode, il a perdu la mémoire de toute son enfance, jusqu’à ne plus pouvoir reconnaître sa mère et à être privé à jamais du souvenir de tous ses rêves futurs… Se gagnera alors un éveil paradoxal, fait de concentration et de lâcher prise, propice à ses œuvres ô combien pétries d’imagination et d’imaginaire qui le firent reconnaître comme chef de file de l’école de la Nouvelle Fiction.

En lui une immense vitalité créatrice, intellectuelle et physique. Frédérick aime explorer les dimensions du Possible. « Possibles », mettons le mot au pluriel, que l’on retrouve à travers ses divers hétéronymes, sa quête d’identité, souvent multiple. « Possibles » qu’il a expérimentés aussi bien dans sa carrière professionnelle, dans sa vie familiale, que dans l’écriture à travers des œuvres très différentes, mais aussi dans le graphisme, l’iconologie, l’hermétisme, le Compagnonnage, la franc-maçonnerie, la spiritualité… Les maîtres soufis l’intéressent autant que les pères du Désert, les lamas tibétains que les sages taoïstes. Voyages, rencontres, arts, rien ne résiste à sa curiosité profonde et insatiable. « Qui suis-je ? », clame t-il souvent. Mais tout simplement l’homme des possibles.

FREDERICK TRISTAN
Frédérick Tristan

Quelques jours après notre première rencontre, je rêvai à lui. Tel un vieux sage il me disait comment résoudre une énigme concernant ma vie. Il me fallait collecter des passages dans quatre livres différents… Rêve terriblement tristanien.

Où étais-je vraiment en la compagnie de Frédérick et de Marie-France? Assurément hors du temps, dans l’or du temps. Un soir, alors que nous devisons autour d’un feu et au son des gouttelettes d’une mini cascade chinoise, je me retrouvai dans un état d’extase au sein d’un chalet de montagne entouré de neige. Pourquoi ? Assurément, parce que je respirais l’air d’une haute altitude spirituelle.

D’autres fois, des images réellement alchimiques, rouges et blanches, assentissaient en moi la magie et la réalité de nos échanges. Nous étions alors en ces moments frères de feu. Mais nous savions aussi nous retrouver dans le frémissement des feuillages de l’Être… Quand par un élan, de fraîcheur et de beauté, à la tonalité amoureuse, montait en nous la présence de la theotokos, la Vierge comme miroir de l’essence divine.

J’entends sa voix, « au revoir mon ami… » Oui, il nous est donné pour notre vie des impressions capitales, et j’aimais à les faire partager en conviant avec moi de bons amis et notamment des cadets que Frédérick Tristan, en digne Ancien toujours attentif aux jeunes valeurs, pouvaient apprécier. Avec eux, aller chez FT c‘était bien sûr accomplir la Visite au grand aîné, cet exercice d’admiration dont on ne se lasse pas. Ainsi se constitua au fil de ces rencontres, ce que nous appelâmes « Le rendez-vous de la Clairière ».

Frédérick Tristan écrit à la fin de son livre de Mémoires : « Ouvrez-moi la porte ». Il ouvrit la sienne un jour de printemps à un jeune impétrant…

Olivier Gissey est l’auteur de Fréderick Tristan, l’appel de l’Orient intérieur (Éd. Entrelacs, 112p., 2015), entretiens sur toutes les voies entreprises par ce dernier durant son long et exceptionnel parcours spirituel. Par ailleurs, il a été directeur de la rédaction de la webrevue SymbOle (17 numéros, 2008-2009) et est l’auteur sur Unidivers.fr de plusieurs portraits.

Article de Frédérick Tristan dans Unidivers :

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Nicolas Roberti
Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il a créé en 2011 le magazine Unidivers dont il dirige la rédaction.

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