Il y a eu les brèves de comptoirs, célèbres et fameuses. On y trouvait souvent des perles de bon sens un brin surréaliste. Dans ces pages signées Frédérick Tristan, on ne passe pas de l’autre côté du zinc mais de l’autre côté du miroir. De part et d’autre du cerveau de l’écrivain. D’un côté, le conscient ; de l’autre, l’inconscient. Et ses phrases sont les layons et les sentiers serpentants qui mènent vers l’onirique « palais des fées » (p. 37).

Frédérick Tristan, tout à la fois Alice, Lapin Blanc et chat de Chester, convie le lecteur dans ses bribes de rêves. Qu’on se rassure, l’auteur ne nous livre pas un simple recueil de ses songes qui auraient été rédigés au saut du lit, les prunelles encore emperlées d’une hallucinogène poussière de fée. Les deux-cents récits, aphorismes de plusieurs lignes ou pensées paradoxales prennent racine dans l’apparent absurde des cérébrales écumes nocturnes, mais ne sont en rien une liste d’emplettes pour psychanalystes amateurs. Toute l’acuité de l’écrivain est à l’œuvre. Et, dans cet enchevêtrement aux dehors parfois ludiques, parfois frivoles se dévoile la sève d’une vie d’écriture.

À travers souvenirs poétisés, rires enfantins tapissés de larmes d’or pâle, effrois carnassiers d’une Histoire trop vaste parviennent des pensées singulières sur des réalités que nos fictions idéalisées rendent souvent bien plus vaporeuses que les brumes de nos délires nocturnes.

L’enfant regarde le monde à travers de subtiles lucarnes. Les ombres et les lumières qui s’y agitent ont beau n’être que Krako le Croquant ou Blanchemine, elles sont de loin plus réelles et moins fallacieuses que les pantomimes de nos actualités télévisés. (p. 162)

Tristan invoque, évoque et convoque tout ce que nous connaissons bien : les personnages loufoques, les situations incongrues et gênantes qui peuplent les rêves. Ses rêves, ses rêveries et parfois les nôtres. Au détour d’un doux délire, on se prend alors à réfléchir. À la frontière, aux lisières, aux cloisons que l’on s’efforce de faire toujours plus étanches. Que faisons-nous de toutes ses créations ? De tous ces tissages de nuit faits de la matière subtile du monde ?

Les grands égarements du rêve déverrouillent la nuit, font éclore les subtilités les plus lumineuses de l’éveil. Tout est affaire de perspective indéfinie et de transparence dilatée, forcément énigmatiques. Pont étendu au-dessus de l’abîme. Printemps secret sous la croûte de l’hiver. Zauberkunst. Hé là ! Je m’éveille, la bouche pleine de mots encombrés de terre. (p.37)

Naïveté d’étonnements enfantins, craintes abusives des mêmes âges, mélancolies incongrues, plaisanteries à l’ésotérisme impromptu, intrigantes et chaleureuses charades, tout se mêle et s’entremêle pour former une insaisissable sagesse esthétique. Sur le chemin buissonnier des rêves éveillés, l’écrivain nous invite à lâcher les liens et les amarres du tyrannique Titanic du « tout comprendre tout le temps ».

Tandis que cet homme tente de m’intriguer avec cette question abstruse, je regarde un oiseau qui se pose délicatement au bord de son nid. Il apporte une friandise à ses petits, résolvant ainsi la clé de l’énigme. (p.185)

Le livre se feuillette sans qu’on y prenne garde. Nous voici pris comme dans un de ces pièges à rêves amérindiens. On y fait sa collecte. Certains rêves éclairent d’une lumière rase les nôtres. Le simple le dispute à l’ironie et aux devinettes de secrètes alcôves. Ce pourrait être un jeu de piste invisible, un escalier aux marches évanescentes livrant l’une après l’autre plus de mystère que de révélation. Ce pourrait être un livre à lire en deux cents jours ou en deux cents nuits. Un livre qui s’évanouit, mais ne disparaît pas lorsqu’on l’a fini.

Le livre est cette chose de papier qui dort dans les rayons d’une bibliothèque, et qui s’envole dans l’esprit ou le cœur d’un passant qui, l’éveillant, soudain s’attarde . Les lettres gelées se sont changées en ruisselet ou en torrent de méditation ou de rêve. L’auteur, s’il exista, depuis longtemps est allé se coucher. (p. 170)

Avec un verbe et une verve toute française, sans lorgner vers la facile copie du haïku, le chapelet de ces brefs rêves à pourtant tout du koan : cette sentence des maîtres asiatiques assimilée au coup de bâton sur la tête qui peut amener à… l’éveil !

Frédérick Tristan, Brèves de rêves, 223 pages, Pierre-Guillaume de Roux, novembre 2012, 23€

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l'ouvrage "Sur la route des plus belles légendes celtes" (Arthaud, 2013) thierry.jolif [@] unidivers .fr

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