Dans Bloy ou la fureur du juste, François Angelier trace un portrait sensible et quintessenciel de Léon Bloy. Un écrivain qu’on range trop aisément dans la catégorie des fulminateurs qui amusent durant un temps avant de fatiguer en sus de se révéler inutiles. Avec cet ouvrage, justice est rendue au plus furieux des assoiffés de justice.

 

Il n’y a pas eu en France jusqu’à Céline de plus grand styliste de l’infamie scrofuleuse et de l’humiliation poissarde que Léon Bloy. François Angelier a bien raison à cet égard de l’investir, parmi d’autres, du titre de « théologien de l’insalubrité ». Car contrairement à Céline, il y a pour Bloy dans les plus profondes fosses de la décrépitude, dans la connaissance épurée et fine des pathologiques bassesses humaines, une mystérieuse lumière salvatrice.

La peine de l’homme appartient au monde invisible. (Léon Bloy, La Femme pauvre)

François Angelier ne craint donc pas de se faire spéléologue et de plonger – son style coruscant en lumignon – dans les tréfonds de la vie et de l’oeuvre de Bloy afin d’amener au jour le visage vrai de « l’entrepreneur de démolition », du « prophète de l’amour absolu ».

Je dis que quelqu’un m’aime lorsque ce quelqu’un accepte de souffrir par moi ou pour moi. Autrement, ce quelqu’un qui prétend m’aimer n’est qu’un usurier sentimental qui veut installer son vil négoce dans mon cœur. (Léon Bloy, Dans les ténèbres, cité p. 121)

Avec finesse et une érudition jamais lassante, Angelier rend un hommage mordant et terriblement juste au terrible et, souvent, injuste écrivain (injuste, mais avec quelle cinglante drôlerie !). Il déploie un style en adéquation avec son sujet, laissant paraître, mais sans jamais tomber dans la blette et plate hagiographie, qu’il rend aussi au tonitruant périgourdin tout ce qu’il lui doit d’émotions et de profondes réflexions. Car, oui, Bloy est un absolu qu’on ne peut lire du bout des yeux. La fréquentation assidue de sa prose a des propriétés acides. Certaines lasses certitudes s’y ternissent et s’y dissolvent, aux nombres desquelles la facilité des catégories littéraires et de leur découpe façon scientificobouchère. Angelier le comprend et sait le démontrer.

Bloy incante une douleur qu’il subit et que son texte, privé ou public, répercute. (p.116)

Journaliste, polémiste, diariste, pamphlétaire, écrivain – aucune de ses activités n’enclos l’homme ni ne peut être séparées du brasier immense et rougeoyant de la foi de Léon Bloy. Une foi qui est comme un feu noir(1) pénétrant chaque parcelle, chaque infime souffle de la vie. Inutile d’espérer séparer et cloisonner chez lui art, vie spirituelle et vie quotidienne (car Bloy est aussi fils, mari, père et ami) chez le tonitruant thuriféraire de la douleur et de la Vierge Marie. Pour Bloy l’apocalytique, rien ne peut échapper au crible mystique de l’absolu. Forgée dans la certitude d’airain d’une foi incendiaire autant que dans les tourments dirimants de la misère, l’écriture de Bloy doit fort peu, malgré son admiration pour Barbey d’Aurevilly,  aux courantes genèses littéraires :

Bloy écrivain, c’est d’abord Bloy écrivant, traçant des lettres. […] Lui, l’écrivain « sans facilités », celui à qui l’on promettait un avenir de dessinateur industriel, moulait sur le blanc de la page soudain enluminée d’épaisses pattes-de-lion d’un noir charnu, lettres comme gravées qui ont la courbure menaçante d’un rang de crocs ou l’élan voluté d’un sarment de vigne, le contour d’une feuille d’arbre ou la découpe d’un fer de hallebarde. […] Bloy n’est pas un romancier d’instinct, un conteur par nature. Il est un prophète en temps de détresse, une voix rugissante, un verbe déferlant qui investit et se coule dans toutes les formes possibles d’expression […] Car Bloy a un but : mettre une couronne d’épines au dictionnaire, se saisir de la langue pour l’endolorir, non pour l’encanailler. Il y a chez lui une volonté de mettre en crise les usages sociaux de la langue. Pas ou peu d’argot, rien du racolage voyou ou du déhanché « anar » mais une recrudescence de subjonctifs plus-que-parfaits et imparfaits, de mots rares, d’adjectifs abrasifs et de latinismes singuliers. Son écriture n’est pas un geyser, une écriture giclée, éruptive, sorte de brillante expansion littéraire d’une psyché volcanique et incendiaire – une crise graphique. C’est une écriture d’artilleur délicat ou de sniper amoureux, assemblée, construite, profondément composée, où tout, adjectifs, métaphores, lexique, a été pesé, la hausse méticuleusement réglée. (pp. 177-179)

 

Entretien avec François Angelier

François Angelier est un journaliste, animateur, producteur radio, essayiste, biographe et auteur de romans fantastiques. Il a également écrit un roman sous le pseudonyme de François-Maxime Kulpa. Il est notamment producteur de l’émission Mauvais Genres (France Culture) et chroniqueur au Monde. Ecrivain, il a publié des ouvrages sur saint François de Sales, Jules Verne, Paul Claudel et prépare actuellement une biographie de Louis Massignon.

Unidivers : François Angelier, comment, écrivain et animateur radio contemporain, en arrive-t-on à une telle admiration et affection pour celui qui fut sans doute l’un des plus intenses « mécontemporains » littéraire ?

François Angelier : La radio me sert à mixer mon tempérament théâtral et démonstratif avec mon goût pour les idées et l’érudition.Pour Bloy :

Je n’y suis pas venu tout de suite, le trouvant trop brut de décoffrage. Je suis d’abord passé par Huysmans, puis Claudel et Bernanos. Bloy est arrivé d’un coup par sa « Lamentation de l’épée ». Là, j’ai entendu le « cante rondo » le chant abyssal du coloriste/doloriste chrétien, tout est venu ensuite.

U : Mais d’ailleurs, « littéraire » Bloy le fut-il tant que cela ? Il écrivit lui-même qu’il était d’une autre nature que les littérateurs et prosateurs de tous poils. Un guerrier, un croisé… Ne voulait-il pas plutôt que son écriture fusse comme un coin mystique fiché dans une littérature de nature athéologique ? Voire un holocauste littéraire offert à Dieu ?

François Angelier : Il est sûr que Bloy est étranger à la pratique distractive de l’art, à l’art pour l’art, à la propagande en faveur d’un idéologisme chrétien qui n’est qu’un cléricalisme poseur. Il opère selon la foi dans l’épaisseur de la langue, il subvertit du dedans non en la travestissant mais en en faisant, dans le même temps, un paratonnerre et une épée, l’écriture est là pour capter la joie et assaillir la médiocrité : haro et hosanna comme il le dit lui-même. Il n’écrit pas, il infuse l’énergie dévastatrice du spirituel dans l’épaisseur de la langue (rôle des latinisme qui cloquent la phrase).

U : Vous évoquez l’admiration jamais démentie de Bloy pour Barbey d’Aurevilly, son amitié avec l’étrange et attachant breton Ernest Hello, celle moins féconde avec Huysmans… Mais vous dites très peu de choses de son affection pour cet autre breton, Villiers de l’Isle-Adam ?

François Angelier : De fait, Villiers est au second plan. Affaire de choix, lié à la dimension du livre. Je suis allé à l’essentiel : Barbey l’inséminateur, Hello, frère en attente apocalyptique plus qu’en écriture, Huysmans avec qui il partage la question du dolorisme mais de façon différente : pour Huysmans, on est dans une approche esthète de la souffrance puis une expérience du martyr ; pour Bloy, qui n’approcha le martyr que chez ses intimes, le douleur est une clé et un fanal, pas un objet de contemplation. Un sorte de compteur geiger qui signale la présence du divin. Villiers l’hégélien fantastique et pré-science-fictif, est étranger au dolorisme, sa proximité avec Bloy est liée à l’analyse du monstre moderne (Tribulat Bonhomet) et à l’importance des signes, signaux et intersignes.

NDLR : Bonhomet, d’abord odieux personnage de médecin positiviste dans Claire Lenoir, Villiers en fera le héros d’un récit, Le Tueur de cygne et le symbole de l’horreur bourgeoise, de la médiocrité comme incarnation suprême du pouvoir satanique dans le monde. Précurseur du sinistre M. Ouine de Bernanos, ou du pathétique Peredonov de Fedor Sologoub, héros du roman Un démon de petite envergure.

François Angelier Bloy ou la fureur du juste, éditions Points, collection Sagesses, février 2015, 193 pages, 7,50 €

 

(1) Cet oxymoron fut forgé par l’essayiste polémique russe Vassili Rozanov à propos de la Révolution de 1917, cf. Le Feu noir, éditions du Rocher, 2006.

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l’ouvrage « Sur la route des plus belles légendes celtes » (Arthaud, 2013)
thierry.jolif [@] unidivers .fr

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