Le Frac Bretagne présente du 13 décembre 2014 au 26 avril 2015 une partie de son fonds réunit sous le titre Collection. Un rêve d’éternité. Les œuvres d’une vingtaine d’artistes s’articulent autour du thème du temps. Des Rêves d’éternité – temps de la genèse, de l’écriture, mémoire et quête d’immortalité – hantent chaque pièce en formant un kaléidoscope de la production contemporaine. Une déambulation en forme de méditation sur le temps qui passe ; une invitation au voyage, à mi-chemin entre réel et irréel, à travers des architectures et de paysages fantasmés. Des explorations qui cheminent dans l’espace mental des créateurs.

Lors d’un entretien, le scientifique Jean Rostand (1894-1977) lançait cette célèbre boutade : « Nous ne savons pas si l’homme est une fleur ou une chaise ». Il désignait ainsi la fragilité inhérente à la fleur et la possible immortalité de la chaise. Une question biologique transcendée par l’art et la poésie dont les Vanités fournissent un exemple emblématique en peinture au début du XVIIe siècle.

Sturtevant flowerFuite du temps, mélancolie, invitation au voyage, ruines d’Antique : l’esprit du Romantisme flotte comme un bon génie sur l’âme de la collection. Symbole de l’unité infinie, la Fleur bleue est le motif essentiel de la Sehnsucht donc la plus exacte définition serait une « nostalgie tournée vers le futur et mêlée d’avance d’un regret pénible» (Bettina Wohlfarth). Présente dans l’œuvre Warhol Flower (1965) d’Elaine sturtevant, reprise ici (en mauve) pour l’affiche de l’exposition, elle s’épanouit dans le roman Henri Ofterdingen du poète allemand Novalis (1772-1801). Elle est la marque du passage – dans un demi-sommeil – entre deux mondes : le réel chaotique et la sphère spirituelle.

poirier domus aureaMontrée pour la première fois au Frac Bretagne, l’une des pièces majeures de la collection, la Domus Aurea (1975-1978) d’Anne et Patrick Poirier, est emblématique de cet entre-deux. Des eaux noires dormantes stagnent autour d’une maquette en charbon de la demeure de Néron reconstruite après l’incendie de Rome et réinventée par les artistes. Citant Julien Gracq et l’inspiration venue de la lecture du Rivage des Syrtes, Anne Poirier nous rappelle l’influence prépondérante du romantisme noir chez cet écrivain et, dès lors, sur son propre travail. La Construction IV est une représentation puissante d’un paysage qui disparaît, lambeaux de passé s’enfonçant dans un liquide turbide. Comme chez Chateaubriand en littérature ou Caspar Friedrich en peinture, les ruines antiques se muent en panorama de la mémoire, en évocations sensibles de l’histoire en marche.

pressager divagationsIl en va de même des Divagations (mars 2007- juin 2007) d’Étienne Pressager. Ces délicates réalisations à la mine de plomb ébauchent des traversées de chaînes montagneuses entre matière et projection mentale, d’une déambulation au cœur de l’inspiration de son créateur. La précision dans les notations d’horaires, présentes sur chaque dessin, résonne comme une vaine tentative de figer le temps et de le contrôler en démiurge. Une invitation à nous interroger sur l’acte de création lui-même, rappelant à notre mémoire le poème de Victor Hugo, Ce que l’on entend sur la montagne (1829).

Alors je méditai ; car mon esprit fidèle,
Hélas ! n’avait jamais déployé plus grande aile ;
Dans mon ombre jamais n’avait lui tant de jour ;
Et je rêvai longtemps, contemplant tour à tour,
Après l’abîme obscur que cachait ma lame,
L’autre abîme sans fond qui s’ouvrait dans mon âme.
Et je me demandai pourquoi l’on est ici,
Quel peut être après tout le but de tout ceci,
Que fait l’âme, lequel vaut mieux d’être ou de vivre,
Et pourquoi le Seigneur, qui seul lit à son livre,
Mêle éternellement dans un fatal hymen
Le chant de la nature au cri du genre humain ?

sarkis caspard friedrich Cette expérience contemporaine du romantisme se prolonge dans les huit vidéos de Sarkis intitulées D’après Caspar David Friedrich, produites en 2006 et 2007. Le « Rêve d’éternité » est ici symbolisé par l’appartenance de l’œuvre à l’histoire de l’art, à une collection. Continuum en miroir d’une impossible quête de la vie éternelle ; la pérennité de la création au regard de l’inévitable caractère mortel de son créateur.

Gabriel orozcoAutre vaine tentative de stopper le cours des choses : la montre arrêtée de Gabriel Orozco dans Reloj humedo (1994). Mais aussi 15 avril 1966 (15 avril 1966) de Michel Parmentier qui traduit la répétition sans fin de la même journée réalisée au tampon-dateur sur papier. Toutes deux achèvent de marquer l’impuissance humaine à lutter contre le passage du temps.

rebecca horn pigmentPendule avec pigment jaune indien, Vienne 1986 (1986) de l’artiste allemande Rebecca Horn constitue une sculpture marquante de la collection. Un immense balancier au-dessus d’un cône de pigment ; sa pointe acérée scande l’espace, menace le spectateur, mais aussi le fragile ordonnancement de l’œuvre. Le tic-tac berçait déjà Henri d’Ofterdingen lorsqu’entre deux eaux l’image de la Fleur bleue lui apparut. De même Lenz, dans le récit de Büchner, s’endort avec le son du balancier de l’horloge qui perdure dans son rêve. Rebecca Horn suggère également au visiteur, par un procédé hypnotique, de passer dans une temporalité différente. Reste que l’intervalle est ici diffracté, saccadé ; le balancier produit un bruit sec, créant une « inquiétante étrangeté ». Le pressentiment d’une quatrième dimension, d’un enfer ou d’un paradis, renforcé par la similarité entre la poudre de pigment et la poussière. Car tu es poussière et tu retourneras à la poussière.

Une quête spirituelle que l’on retrouve dans l’hommage de Bruno Di Rosa au préromantique Jean-Jacques Rousseau en 1995. Les Rêveries du promeneur solitaire donne à voir l’ouvrage éponyme en version de poche intégralement découpé ligne après ligne et enroulé sur lui-même. Ce travail matérialise la tentative de l’artiste de spatialiser le temps de l’écriture et de la lecture. Le texte original relatait les expériences de voyage de Rousseau, prétexte à une méditation métaphysique. Ironie du destin, les Rêveries restèrent inachevées en raison du décès de l’auteur – tel le symbole d’un questionnement sans fin.

Aussi n’a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure, je doute qu’il y soit connu. À peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : Je voudrais que cet instant durât toujours ; et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ? (Rousseau – Les rêveries du promeneur solitaire (1776-1778) – 5e promenade)

gradiva poirierAinsi Gradiva, « celle qui resplendit en marchant », est non seulement le personnage fantomatique d’une photographie d’Anne et Patrick Poirier mais le témoin sans fin de ce temps de l’art. Elle aura inspiré, de l’Antiquité à Freud, de Dali à Masson, d’André Breton à Roland Barthes, de Michel Leiris à Alain Robbe-Grillet… Aujourd’hui, elle nous accompagne au fil de la visite et nous signale le rôle essentiel de passeurs qui incombe aux artistes. Et ce, à travers le palimpseste Une feuille de papier II (1973-1986) de Rémy Zaugg réalisée à partir d’une œuvre de Cézanne, la reproduction du Christ vert de Gauguin par André Raffray (2008-2009), RIP­Looking for the Perfect Beat (Douannier Rousseau) (2013) de Tatjana Doll, la Warhol Flower (1964-1965) d’Elaine Sturtevant…

Christ vert raffray gauguin La vision proposée par l’exposition Collection. Un Rêve d’éternité témoigne de la possible lecture de cette collection comme l’éclosion d’un courant néoromantique froid. Ces artistes font fi d’un lyrisme exalté au profit d’une évocation métaphysique. Jeunes héritiers de l’art conceptuel, ils transcendent le genre en légataires contemporains d’un patrimoine historique et vivifiant. La Fleur bleue de Novalis, entrevue dans un laps de sommeil paradoxal, symbolise cette quête du divin ou de l’éternité, cette transfiguration du monde par la poésie. Une exposition à rêver ou à méditer, mais assurément à ne pas manquer.

Collection. Un rêve d’éternité
Victor Burgin, Jocelyn Cottencin, Bruno Di Rosa, Tatjana Doll, & IL TOPO, Robert Filliou, Hreinn Fridfinnsson, Rebecca Horn, Julije Knifer, Bertrand Lavier, Lucas L’Hermitte, Helen Mirra, Gabriel Orozco, Michel Parmentier, Anne et Patrick Poirier, Étienne Pressager, André Raffray, Sarkis, Sturtevant, Rémy Zaugg
13 décembre 2014 – 12:00 – 26 avril 2015 – 19:00
Frac Bretagne

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