Une histoire ne saurait exister toute seule, elle n’est belle que si elle croise toutes les autres histoires.

Dans Fleur et sang François Vallejo présente la famille Delatour. Chirurgiens de siècle en siècle, ils ont la passion de leur métier. Un métier audacieux qui donne le pouvoir de sauver des vies. Ta guérison, ma déraison…

Au XVIIe siècle, la France est partagée en seigneurie. Urbain Delatour est maître chirurgien et maître apothicaire en Touraine dans la seigneurie de Monsieur de Montchevreüil. Il transmet les pratiques de son métier à son fils Urbain, plus proche des fleurs et du métier d’apothicaire que du sang des malades.

Au XXIe siècle, Etienne Delatour est un cardiologue réputé qui n’hésite pas à trancher les poitrines, à mettre les mains dans le sang pour sauver parfois des vies condamnées.

Fleur et sang alternent ainsi dans une même passion, un destin semblable, les vies de chirurgiens dédiées à leur art. Un nom, une « boiteuse », un secret, des rivalités, se retrouvent dans ces deux histoires qui se répondent, se complètent et s’unissent dans un destin commun superbement retenu et dévoilé à l’ultime dénouement.

François Vallejo est un écrivain de tous les siècles. Avec Urbain Delatour, il reprend ici (comme dans Ouest paru 2006) les rivalités de pouvoir entre seigneurs et paysans. Le comportement du seigneur de Montchevreüil et de sa fille masculine, l’ingérence d’un curé, les dérives d’un évêque, puissant noble d’Espagne, poussent Urbain Delatour à défendre les paysans et sabotiers au risque de s’enivrer d’un pouvoir indu sous les yeux d’un fils honnête et droit. L’apanage de sauver des vies donnent souvent du pouvoir aux hommes de la médecine…

Fleur et sang
Fleur et sang de François Vallejo

Il moquait, dans notre particulier, les marques de soumission que lui faisaient certains paysans. Il assurait ne pas oublier qu’il n’était qu’un maître artisan au milieu des autres, honorable colle quelques-uns, non davantage, mais son plaisir était de plus en plus visible d’être traité comme un homme d’importance.

Au XXIe siècle, le talent du chirurgien Etienne Delatour doit répondre aux jalousies d’autres médecins, aux statistiques de mortalité d’un service entreprenant, aux règles budgétaires d’un hôpital public.

Ta guérison, ma déraison… Etienne devrait dire ici l’affection évidente, dans sa bouche, de ces mots qui se veulent un réconfort pour les malades, la fragilité du métier, le miracle renouvelé de chaque guérison, un signe inattendu de sa modestie.

Avec une belle écriture qui s’adapte à la langue de chaque époque, un charme particulier chez chaque personnage, une ambigüité maintenue, une maîtrise de l’intrigue qui ne dévoile ses secrets qu’à la dernière ligne, François Vallejo revient en force en cette rentrée littéraire avec un roman enchanteur.

FLEUR « J’ai reçu de mon père la charge de décoller le tissu des chairs meurtries, de le déchirer tout au long, jusqu’à ce que les deux jambes nous apparaissent nettement, avec les hanches, pour nous assurer qu’elles y étaient toujours fermement attachées, ce que j’ai pu constater, après un moment d’émotion qui m’a fait douter de la froideur chirurgicale à laquelle ma future profession m’obligeait. J’avais bien entrevu, jusqu’ici, des jambes courtes et grasses, vite recouvertes par la pudeur. Il ne m’avait pas été donné de garder aussi longtemps sous les yeux deux arcs de jambes tendus, non à la manière d’un gaillard, plutôt deux fines tiges de fleur, pâles et à peine striées de plaques roses, comme les pieds des plantes que je prélevais sur nos talus, pour les faire entrer dans la composition de tel sirop ou de tel liniment. La douceur ondoyante et duveteuse de jeunes arbustes à la sève claire se révélait sous ma paume en dénudant ce mollet, puis cette cuisse que mes mains suffisaient à envelopper. »

SANG : « Après tout, ce docteur Delatour a obtenu le poste, l’homme le plus important désormais, tout à gagner à se ranger de son côté, même si, dans les coins, on a le droit de se demander comment il s’est hissé jusqu’ici. Personne n’a encore établi de lien entre la fille du directeur et ce chirurgien. Les questions s’accumulent pourtant, même chez les lécheurs, au milieu de considérations innocentes. Il n’appartient pas à une dynastie de praticiens, leur semble-t-il, même provinciale, ça se saurait. Delatour ironise sur les jeunes médecins qui gardent le vieil esprit et se croient prédestinés… les pères en fils… Désolé, pas son père, pas son grand-père, mais, en remontant aux Lumières, au Grand Siècle, au Moyen Âge, il peut leur sortir une liste d’hommes de l’art dans sa généalogie. S’il pratique la chirurgie comme un barbier, balance un proche de Devaux, ça promet. Le docteur Delatour a entendu de loin, il s’approche de la sale langue, l’alpague comme par jeu, fait semblant de lui donner raison. La chirurgie, oui, pour lui, ça reste du travail manuel, il est de cette école-là. La numérisation des tâches, les écrans, il s’y est mis, il pratique, mais, quelquefois, il vaut mieux pétrir les chairs, trancher les poitrines, ne pas avoir peur du sang sur les mains, c’est le métier, non ? »

Fleur et sang François Vallejo, Viviane Hamy, 21 août 2014, 264 pages, 19€

François Vallejo est né au Mans en 1960. Il a reçu le Prix du Livre Inter en 2007 pour Ouest.

François Vallejo est l’invité des Champs libres de Rennes le samedi 18 septembre 2014 à 15h30.

Lectrice boulimique et rédactrice de blog, je ne conçois pas un jour sans lecture. Au plaisir de partager mes découvertes.

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