Vandal, Hélier Cisterne, avec Zinedine Benchenine, Chloé Lecerf, Emile Berling, Jean-Marc Barr, Brigitte Sy, Ramzy Bédia, Marina Foïs, Isabelle Sadoyan, Kevin Azaïs, Corinne Masiero –1h24. A l’affiche à Rennes au Ciné-TNB.

Vandal de Hélier Cisterne part a priori plein de handicaps. On craint l’étude sociale ultra-naturaliste, la chronique d’une  adolescence avec pour plus-value une plongée dans l’univers du graff, et le mauvais casting : jeunes inconnus côtoient vieilles vedettes que rien ne viendrait marier (Jean-Marc Barr, Marina Foïs, Brigitte Sy, Ramzy Bédia), et un fils de (Emile Berling).

Et puis, d’emblée, dès la première image, Vandal embarque. Un écran noir, un bruit de vitre brisée, le moteur d’une voiture qui démarre — et s’ensuit un gros plan sur le visage d’un jeune homme faisant tourner sur elle-même la voiture qu’il vient de voler, à l’aube sur un terrain vague. Image qui n’est pas sans rappeler celle de Mohammed Merah et de son rodéo en BMW si souvent diffusée. On se pose alors la question : le film que nous allons voir est-il la métaphore d’une dérive terroriste ? Pure métaphore, en tout cas, car, à part quelques cagoules et l’allusion d’un des graffeurs, il ne sera jamais question d’embrigadement, de tuerie, de vengeance ou d’extrémisme religieux.

vandal, filmVandal va rester, au sujet de sa portée sociologique, politique, ou événementielle, extrêmement discret (on n’est pas chez Jacques Audiard ni chez Rebecca Zlotowski). Voire subtil : c’est tout le talent de ce jeune cinéaste que de rêver les images de notre quotidien, de les transformer plutôt que de nous les montrer sur l’air de « c’est moi qui sait ». Aussi ces cagoules et ces scooters, ces bombes de couleur et ces signes posés sur les murs de la ville, ne sont-ils pas réduits à ce que nous en savons, mais transposés au service d’un récit héroïque.

Étrange héroïsme, ou héroïsme du peu, totalement gratuit, peut-être vain, peut-être pas. Chérif, le jeune héros, chassé par sa mère après le vol d’une voiture et recueilli par son oncle, trouve auprès de son cousin Thomas non seulement une consolation, mais une piste pour ce qui pourrait animer sa vie. En quittant sa ville, il découvre un monde où le danger et l’urgence produisent non des sanctions et des discriminations, mais du plaisir, et une certaine forme d’inscription : marquer son nom sur les murs qu’on s’apprête à construire, parce que tout nous destine à devenir maçon alors que nos nécessités sont ailleurs.

Ce qui est très beau, dans Vandal, c’est que le petit groupe de graffeurs n’est pas talentueux. Rageur et décidé, oui, mais ils n’ont pas la grâce de Vandal, qu’ils admirent et qu’ils haïssent à la fois, et qui est en train de repeindre tout Strasbourg à lui seul, sans que nul ne sache de qui il s’agit. Vandal est l’artiste, et eux, autour de lui, gravitent maladivement, espérant un jour l’attraper, le surprendre et peut-être le dépasser, ou bien seulement lui faire peur. Attirer son attention sur ce qu’ils sont et sur l’énergie qu’ils déploient pour faire des choses moins belles que lui, mais tout aussi essentielles à leur vie. L’artiste est à la fois celui qui enchante et qui complexe : on veut l’imiter, ou l’empêcher d’agir.

Peu à peu, on comprend qu’Hélier Cisterne ne vise pas Pialat, mais plutôt Gus van Sant (Paranoid Park en particulier). Ce qu’il tente de saisir des quelques adolescents qu’il filme, c’est le frémissement permanent, l’état d’incertitude dans lequel ils sont, la vacuité gracieuse qui les anime. Il y a des plans vraiment surprenants, comme ce trajet en bus, où le cinéaste ne filme pas Chérif et sa petite amie, mais la petite sœur de celle-ci, qui les regarde, reliés par les écouteurs de leur lecteur mp3. C’est un plan qui est sans volonté, sans discours, presque dénué de sens, et qui pourtant raconte énormément de choses sur ce qui est en train de se passer.

Vandal de Hélier Cisterne souffre peut-être, par moments, d’une production un peu lourde, qui le contraint à une certaine omniprésence musicale, mais là encore Hélier Cisterne déjoue les pièges : la musique ne va pas souligner un trait ou un autre du scénario, elle agit comme un univers en soi (duquel on se passerait parfois), celle d’un monde inconnu et fascinant. Et, peu à peu, ce mélange d’acteurs novices, de stars et de demi-stars, finit par troubler : les identités bougent sans cesse, les milieux empiètent les uns sur les autres (Emile Berling passe du fils à papa à la petite frappe avec beaucoup d’aisance ; et Chloé Lecerf, de garçon manqué, accède très vite au statut de diva émancipatrice et droite). Vandal est là – on ne le voit pas, on ne voit que ce qu’il fait – pour laisser les frontières glisser, les personnalités s’épanouir au-delà de leur champ de détermination initial.

Antoine Mouton

Voir notre article consacré aux taggeurs rennais : ici

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