Le temps de l’aventure de Jérôme Bonnell avec Emmanuelle Devos et Gabriel Byrne

Jérôme Bonnell filme Paris, aujourd’hui, comme personne. Paris pour lui n’est pas la boîte à bonbons de Jean-Pierre Jeunet (Le fabuleux destin d’Amélie Poulain), ni la valise à souvenirs sépia de Woody Allen (Minuit à Paris) ni le terrain de la mixité factice et tremblée de Rachid Djaïdani (Rengaine) et encore moins le clapier éteint d’une bourgeoisie de gauche triomphante – concernant ce dernier cas, la liste d’exemples est si longue qu’elle semble inépuisable. En fait, Jérôme Bonnell filme cette ville comme personne, parce qu’il la filme sans intention sociologique ni posture romantique. Il ne capitalise sur aucun charme, aucune légende ; il a une histoire à filmer, et il la filme là, presque par défaut. Il la situe, pourrait-on dire, à Paris plutôt qu’ailleurs, sans toutefois nous laisser penser qu’elle se déroulerait de la même manière ailleurs.

Le temps de l’aventure de Jérôme BonnellIl s’empare de Paris dans les détails. Notamment dans la façon dont cette ville agit sur le corps de ses personnages, contraint leurs gestes, découpe leur cœur en petits morceaux ou l’ouvre, au contraire, à ce qui survient. Il montre Emmanuelle Devos manger un sandwich sur ces tables un peu hautes, étroites, autour desquelles on ne s’assoit pas, dans les halls de gare ; il la montre prendre des métros, circuler, être en retard, perdre pied au milieu des visages qui ne savent rien, marcher, hagarde, sur un trottoir et heurter un lampadaire ; il la montre glisser vers la chambre d’hôtel d’un inconnu, comme s’il y avait une pente très raide et savonnée à laquelle elle ne pouvait pas résister… alors qu’il n’y a qu’une rue, un escalier et un couloir. Dans Le temps de l’aventure, Paris n’est ni belle, ni laide. Paris ne veut rien dire, simple territoire plein d’embûches ou carte au trésor incertain.

A priori, rien de plus banal que l’histoire d’une femme qui rencontre un homme dans un train. Rien de plus triste et petit, si cette femme n’est pas heureuse dans son couple. Mais ça, Bonnell a l’élégance de ne pas nous le suggérer. On ne sait pas si Alix aime son compagnon, ce n’est pas le problème. Le problème, c’est qu’elle n’arrive pas à le joindre, que son téléphone est déchargé, qu’elle n’a plus d’argent et doit être à Calais le soir même. Le problème, c’est qu’elle cherche, entre désir et désœuvrement, l’homme qu’elle a croisé dans le train.

Le cinéaste affronte les clichés et les traverse avec aisance. Le personnage d’Emmanuelle Devos est actrice, celui de Gabriel Byrne professeur de français. Mais ce n’est pas pour autant qu’il lui récitera un poème approprié ou qu’elle se jouera de lui en mentant comme si c’était vrai. Le métier dit quelque chose de l’être, mais pas tout. D’ailleurs, jamais Jérôme Bonnell ne réduit la rencontre de ses deux protagonistes à un adultère. C’en est un, mais c’est aussi beaucoup d’autres choses. Jamais il ne fige son film dans les postures du mélodrame, ou dans celles de la comédie. Il mêle l’un et l’autre, comme dans la vie – l’aventure de la vie. Il laisse le temps varier l’état des sensations, des émotions que les héros éprouvent. Il ne dit jamais : ceci doit être triste, cela joyeux ; il affronte le triste et le joyeux d’une même situation. Et l’émotion vient, non pas de l’expression d’un sentiment, mais au contraire du trouble, du vide que le sentiment laisse, quand il est rejoint par un autre qu’on croyait contraire. Et l’ordinaire, sans jamais refuser sa dénomination la plus triviale, vole en éclats.

Interprétation remarquable, mise en scène élégante mais pas chic, écriture limpide : Le temps de l’aventure, dans l’attention que le cinéaste porte au paysage et à la façon dont les corps s’y inscrivent, tutoie le Conte d’Hiver d’Eric Rohmer où le naturalisme ne s’oppose pas au fantastique, où ne se joue rien de banal ni rien de théorique, mais d’important, oui, toujours. L’importance minuscule, microscopique, de ce qui est et pourrait ne pas être.

Le temps de l’aventure, de Jérôme Bonnell, 1h44, sorti le 10 avril 2013
Avec Emmanuelle Devos, Gabriel Byrne, Gilles Privat, Aurélia Petit, Laurent Capelluto

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