L'ombre de Staline

Dans L’ombre de Staline (Mr.Jones pour son titre original), James Norton est Gareth Jones, un journaliste gallois lanceur d’alerte avant l’heure, au temps où l’Ukraine était ravagée dans un silence international. La Polonaise Agnieszka Holland filme un tableau humain sur l’une des plus grandes cruautés du siècle dernier. Un film à ne pas manquer, en salle le 18 mars 2020.

 

L'ombre de Staline

Octobre 1929, Wall Street est le théâtre d’un krach boursier, détruisant le système complexe de crédit sur lequel repose en grande partie l’économie américaine. La montée soudaine du chômage — 1,5 million de chômeurs en 1929 soit 3% de la population — touche toutes les classes sociales, à différentes échelles. Aux États-Unis, c’est le début de la grande dépression. L’Europe, entre autres, appauvrie par la Première Guerre et comptant sur les États-Unis comme grand partenaire financier, bois la tasse progressivement à son tour. Pendant ce temps, l’URSS, isolée du monde et se basant sur un système économique différent, semble tenir bon face à la crise.

L'ombre de Staline

Gareth Jones, jeune et ambitieux journaliste gallois, est connu pour avoir été le premier journaliste étranger à avoir partagé un vol en zeppelin avec Hitler. En 1933, mis à la porte de son poste de conseiller en affaires étrangères auprès de Lloyd George par soucis financier, Gareth Jones décide de partir pour l’URSS avec une idée en tête: réaliser l’entretien avec Staline et comprendre d’où provient l’argent qui aide à la modernisation de l’Union soviétique. À Moscou, il rencontre Walter Duranty, correspondant local pour le New York Times. Dès son arrivée, Gareth Jones a le sentiment que l’Union soviétique surveille les moindres de ses faits et gestes. Il décide alors de ne pas se laisser intimider.

L'ombre de Staline
Walter Duranty, interprété par Peter Sarsgaard.
L’Holodomor

Le 7 août 1932, L’URSS promulgue une loi, appelée « loi des épis », où toute personne volant la propriété socialiste se voit punie de 10 ans de déportation ou d’une peine de mort. Les réquisitions forcées par le pouvoir de l’ensemble des terres font naître une terrible famine. L’Ukraine est particulièrement spoliée. Le 27 novembre 1932 le comité central du parti communiste d’URSS décide que ce pays doit fournir le tiers entier des collectes à venir pour l’ensemble de l’Union soviétique. C’est le début de l’Holodomor, traduit littéralement en ukrainien par “l’extermination par la faim”. Cette famine, qui a causé la mort de 3 à 6 millions de personnes, n’est reconnue qu’en 2006 comme génocide par l’Ukraine.

L'ombre de Staline

Gareth Jones n’est pas le seul oiseau de mauvais augure à être revenu d’URSS. André Gide publie en 1936 Retour d’URSS à la suite d’un voyage en Union soviétique. Le récit décrit ses désillusions face au totalitarisme stalinien. La même année, Victor Serge, un révolutionnaire belge d’origine russe et proche des idées de Léon Trotski, se fait bannir d’URSS. Exilé en Belgique puis en France, il dénonce les grandes terreurs staliennes à son tour. Victor Serge écrit plusieurs romans et essais dénonçant le régime dictatorial de Staline.

La ferme des animaux

Le coup de maître d’Agnieszka Holland : un parallèle entre l’histoire de Gareth Jones et la rédaction du roman La ferme des animaux de Georges Orwell. La réalisatrice fait d’ailleurs se rencontrer Gareth Jones et Éric Blair (G. Orwell est son nom d’auteur). Ce dernier tombe des nues quand il apprend par son confrère qu’une famine a lieu en URSS et que la réussite du communisme n’est en réalité qu’un écran de fumée. Éric Blair décide d’en faire un roman : La ferme des animaux.

La ferme des animaux
Couverture de La ferme des animaux de Georges Orwell

La première séquence du film est un travelling arrière superbement orchestré; partant des naseaux de cochons se délectant de bouillie, puis rasant les champs de blé qui encerclent la porcherie, pour enfin finir sur Orwell face à sa machine à écrire. De cette dernière naîtra le roman historique sorti en Angleterre en 1945. Ce dernier raconte l’histoire du cochon Napoléon, qui, par un coup d’État, prend le contrôle d’une ferme anglaise. Entre les lignes, Napoléon est Staline et le roman d’Orwell une satire de la révolution russe et du régime communiste d’URSS.

L’ombre de Staline se clôt sur cette dernière phrase très connue du roman d’Orwell :

Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l’homme et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon à l’homme ; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre. 

“ TÉMOIGNER D’UNE HISTOIRE ET CONVAINCRE LES GENS QUE CE QUI SE PASSE EST LA RÉALITÉ EST UNE SITUATION À laQUELle NOUS FAISONS FACE PRATIQUEMENT TOUS LES JOURS ” — AGNIESZKA HOLLAND (THE UP COMING). 

Gareth Jones
Le journaliste Gareth Jones.
Un parallèle de notre époque, l’importance du journalisme

Si ce film évoque des faits historiques, la thématique n’en est pas moins d’actualité. Le silence du correspondant de Moscou pour le New York Times, Walter Duranty (sur les atrocités qui ont lieu en Ukraine) interroge. Ainsi que le chantage dont est victime Gareth Jones lors de son retour en Angleterre qui l’empêche de témoigner des pires crimes qu’il a vécu. Un média peut-il parler de tout ? Un journaliste doit-il se taire face à la pression ? La remise en question de la liberté de la presse est un marronnier des plus nécessaires. Selon Reporters Sans Frontières, la France est 32e au classement mondial de liberté de la presse en 2019, juste devant le Royaume-Uni.

Gareth Jones décède mystérieusement en 1935 en Mongolie intérieure, alors qu’il tentait de se rendre en Chine. Des journalistes qui dérangent puis disparaissent dans d’obscures conditions, RSF en compte 9 dans le monde depuis le début de l’année 2020. 363 journalistes, journalistes citoyens ou collaborateurs sont emprisonnés lors de la rédaction de cet article.

L'ombre de Staline

Agnieszka Holland filme l’Holdomor avec une grande humanité. Le communisme en URSS, elle l’a vécu aux premières loges. La réalisatrice est née à Varsovie (Pologne) en 1948. Fille d’un couple de journalistes, elle fait ses études à l’académie du film de Prague. Son père est connu en tant que journaliste, mais aussi membre actif du parti communiste. Faisant face à de fausses accusations, il se fait arrêter et se suicide en détention. Son décès est marquant pour Agnieszka Holland. Elle décide à son tour de s’engager en politique. Témoin du Printemps de Prague (janvier 1968), la réalisatrice se fera notamment arrêter et sanctionner. En 1971, une fois son diplôme en poche, la situation lui est insupportable en Tchécoslovaquie. Elle rentre alors en Pologne où elle réalise qu’elle préfère être artiste qu’agitatrice.

Agnieszka Holland
Agnieszka Holland

Quand l’état de siège est proclamé en Pologne en 1981 — l’armée prend le pouvoir, instaurant de lourdes restrictions vis-à-vis des citoyens, par peur de la chute du communisme — Agnieszka Holland quitte à nouveau son pays natal et part vivre plusieurs années à l’étranger (en France, en Allemagne et aux États-Unis).

L’ombre de Staline est un très beau drame historique. À l’écran, les acteurs se prêtent aux rôles avec sincérité. Agnieszka Holland, elle, joue avec les miroirs des décors, les reflets, métaphore l’oeuvre comme reproduction de la réalité. Quelquefois des images d’archives se glissent entre des séquences comme une traînée de poudre, rappelant discrètement que l’Holodomor a bel et bien eu lieu, et que certains savaient. Un bel hommage au journalisme.

L'ombre de Staline

Archives des articles de Gareth Jones (en anglais)
L’article paru dans le London Daily au retour de son dernier voyage en Russie en 1933 (en anglais)

L’ombre de Staline, réalisé par Agnieszka Holland. Avec : James Norton, Vanessa Kirby et Peter Sarsgaard. Sortie nationale le 18 mars 2020.

Pour aller plus loin :

En Europe aussi, on tue des journalistes (2018)

Le baromètre des violations de la liberté de la presse par Reporters sans frontières. 

 

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