2À l’heure où nos ados se jettent à l’eau avec fougue, il faudrait veiller à ce que ces sales petits pervers ne s’adonnent pas à des jeux sataniques. Blague ? Pas tant que ça. Un imam a décrété que « la mer étant pleine de spermatozoïdes, les filles ne doivent pas s’y baigner, sinon elles vont perdre leur virginité » ! L’obscurantisme se porte bien. Et ses conséquences sont désastreuses pour les femmes. C’est ce que démontre brillamment Mustang, premier film de Deniz Ergüven, très remarqué à la Quinzaine des réalisateurs. cinéma, film unidivers, critique, information, magazine, journal, spiritualité, moviesÀ voir absolument cet été.

Nommé aux Oscars 2016 catégorie Meilleur film étranger

L’école est finie ! Il fait si beau que les jeunes prennent le chemin des … écoliers pour rentrer chez eux. Celui-ci passe par la mer. Comme tous les gamins du monde, ils font les fous et pataugent au bord de l’eau. D’un bain de pied, ils passent au bain total. L’excitation monte. Les filles grimpent sur les épaules des garçons pour s’éclabousser. Oh, les petites vicieuses ! Les bonnes âmes qui surveillent tout derrière leurs fenêtres ne manquent pas de rapporter que l’entrejambe féminin s’appuyant sur la nuque mâle, c’est de la masturbation.mustang CQFD. En toute logique, l’une des cinq sœurs, dont la vie va basculer à partir de ce jour, réagit en cassant les chaises de la maison. Stupeur de la grand-mère. Justification de la fille : « on y a posé nos trous du c…, elles sont impures, il faut les détruire ! ».

Mustang regorge de propos de ce genre et de phrases dignes d’être cultes. Ainsi quand Lale, la plus jeune de la fratrie (sorry, le mot sororie n’existe pas) tente de joindre le seul homme qu’elle connaisse en dehors de la maison-prison – un livreur qui l’a initiée à la conduite de sa camionnette – elle appelle au hasard un numéro trouvé sur les factures domestiques. Elle demande « Yacine, le livreur qui a les cheveux longs », on lui répond « chez nous, y’a pas de tarlouzes ! ».

Le film s’appuie sur le regard de cette épatante Lale qui œuvre comme ses sœurs à contourner l’emprisonnement exigé par leur salaud d’oncle. Sinistre personnage, comble de l’hypocrisie qui impose à une de ses nièces des relations interdites par tout dieu et toute loi. Les filles ravissantes au look déluré vont vivre tous les degrés de leur récession : nouvelle robe sac à patate, suppression d’internet et du téléphone, cours de cuisine et de couture, examen de virginité, défilé de prétendants avant le mariage forcé.

On arrive vers ce film avec la mémoire d’un autre premier long métrage de femme, celui de Sofia Coppola. Virgin Suicides a en commun le destin de cinq sœurs frustrées. Deniz Erguven creuse avec plus de finesse la mustang turquietendresse et la sensualité de ses héroïnes. La prometteuse cinéaste a bien sûr un message sociétal plus fort à transmettre que l’Américaine. Elle s’inquiète à juste titre des propos du président Erdogan qui récemment affirmait que « l’égalité entre hommes et femmes était contre nature ». Dans un pays qui a donné le droit de vote aux femmes en 1930 (les Françaises ne l’ont eu qu’en 1944), c’est révoltant.

À 37 ans, la réalisatrice à la silhouette longiligne incarne ce qu’abhorrent les machos islamistes : l’indépendance, l’éducation et le talent. Née à Ankara, elle a énormément voyagé entre la Turquie, les États-Unis, l’Afrique du Sud (où elle obtient une licence de Lettres et une maîtrise d’Histoire africaine à Johannesburg) et la France (où elle intègre la FEMIS en 2002). Son court métrage de fin d’années d’études, Bir Damla Su (“Une goutte d’eau”) fut sélectionné à Cannes en 2006 et récompensé au Festival international de Locarno. Derrière et devant la caméra, Deniz Gamze Ergüven y incarnait (déjà) une jeune Turque qui tente de s’émanciper dans une société patriarcale. On n’est pas étonné que deux de ces mustangs trouvent leur porte de sortie grâce à une femme, enseignante de surcroît. « Cinéphile compulsive » Deniz avoue une forte prédilection pour le néo-réalisme italien et pour Marylin Monroe. L’idée de ce film est née en Afghanistan où elle avait « suivi un copain pour observer le destin des femmes là-bas », convaincue qu’elle allait « sentir quelque chose. Puis le film est né tout seul ». Une évidence qui se traduit à l’écran. Fort !

Film Mustang Deniz Gamze Ergüven

Date de sortie 17 juin 2015 (1h37min) avec Güneş Nezihe Şensoy, Doğa Zeynep Doğuşlu, Elit İşcan plus Genre: Drame

mc.biet [@] unidivers .fr Architecte de formation, Marie-Christine Biet a fait le tour du monde avant de revenir à Rennes où elle a travaillé à la radio, presse écrite et télé. Elle se consacre actuellement à l'écriture (presse et édition), à l'enseignement (culture générale à l'ESRA, journalisme à Rennes 2) et au conseil artistique. Elle a été présidente du Club de la Presse de Rennes.

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