cinéma, film unidivers, critique, information, magazine, journal, spiritualitéAprès un Myth Of The American Sleepover passé totalement inaperçu dans l’Hexagone (une pauvre sortie directement en dvd), on ne donnait pas cher de It Follows, la nouvelle livraison de David Robert Mitchell, malgré une présentation à la Semaine de la Critique lors du Festival de Cannes puis au Festival du Cinéma américain de Deauville en 2014 ou au Fantastic’Arts 2015 de Gérardmer. Alors, It Follows, film de seuls festivals ?

 

it follows david robert mitchellLe visionnage de ce long métrage va donner une éclatante réponse, sans équivoque. Non. Pourquoi ? Tout simplement parce que It Follows est une sacrée bombe cinématographique, une pure merveille de cinéma de genre, un parfait concentré d’émotion et d’intelligence. En parfaite introduction, la première séquence va mettre les sens du spectateur à rude épreuve et va permettre à David Robert Mitchell de lancer pleinement ses motifs, ses thématiques, ses propositions. Avec cette jeune femme sortant dans une rue pavillonnaire en hurlant, ce panoramique circulaire haletant et cette bande-son troublante de Disasterpeace, le réalisateur ouvre It Follows de la meilleure des manières. Véritable incipit, le cinéaste embarque ses spectateurs pour le meilleur du geste artistique tout en sachant que la tension ne va jamais retomber. Car oui, inutile de se mentir, le métrage est, dans son intégralité, ultra-flippant et se pose, à ce niveau purement viscéral, comme le haut du panier du cinéma de genre américain qui n’a pas vu une telle approche depuis, au moins, une petite dizaine d’années. En effet, que reste-t-il de l’horreur US depuis les grands maîtres Hooper, Carpenter, Craven ou Raimi ? Pas grand-chose, il faut bien l’avouer. Le spectateur friand a tout juste eu le droit de mettre devant ses yeux des franchises éculées dès la première monture à cause de trop-plein (la saga Saw et ses twists à répétition) ou de trop vide (les Paranormal Activity, summum de l’indigence) ou des films, certes efficaces, mais jouant à coutaeux tirés sur les codes (Sinister et ses jump-scares, Insidious et ses virages mal maîtrisés). Il faut, alors, se retourner soit vers des réalisateurs qui, petit à petit, tombent malheureusement vers le triste anonymat (le bourrin Rob Zombie ou le dérangeant Eli Roth dont les films ne sortent même plus en salles.) Soit vers des artistes étrangers faisant leur gamme à it follows bande-annonceHollywood (le poétique mais inégal Mamà d’Andrès Muschietti ou le remake malsain d’Evil Dead par Fede Alvarez). Dès lors, il est tout à fait normal d’aller vers des contrées autres (l’Espagne et le Japon) pour ressentir une véritable frayeur. It Follows arrive donc à point nommé pour redonner ses lettres de noblesse au genre américain.

Le cinéma d’horreur, au-delà des considérations commerciales évidentes (le nombre de franchises horrifiques reste affolant), est surtout un vecteur purement artistique où la grammaire cinématographique prend toute son évidence. David Robert Mitchell l’a bien compris et va donc amener son projet sur des territoires à la conscience salvatrice. Ici, point de second degré, de cynisme ou autre jeu de petit malin, le film entend simplement aller au bout de son postulat identitaire grâce à la seule puissance de la mise en scène.

Rien de mieux, alors, que d’utiliser à merveille des outils simples, efficaces et, it followssurtout, tellement intelligents qu’ils en deviennent sublimes pour amener la peur à son paroxysme. À titre d’exemple emblématique, la séquence au bord du lac reste un sommet de cinéma où la profondeur de champ se marie à merveille avec le hors-champ. En s’engouffrant parfaitement dans le cadre tout en jouant sur deux situations bien différentes, la complémentarité étant, à ce niveau, d’une redoutable perfection, le frisson arrive, littéralement, de partout. Le réalisateur n’a même pas besoin d’aller vers l’effet visuel grandiloquent et parfois trop vulgaire quand il est mal utilisé. Le cinéma offre bien trop de possibilités pour tomber dans une telle facilité. A cette double extension de l’image s’ajoute, bien entendu, le mouvement de caméra où le travelling et le panoramique trouvent toute leur signification. Le resserrement du cadre devant la maison par l’avancée de la caméra ne peut que souligner l’inéluctable ; la dimension circulaire sur l’espace global ouvre à l’omniscience. Si l’on ajoute à ces mécaniques implacables la belle maîtrise dans la composition d’un cadre enfermant son personnage ou le jeu sur le point de vue (magnifique séquence de la balançoire), le spectateur ne peut que se rendre compte de la finesse technique pluriel d’un cinéaste voulant amener son spectateur vers un authentique plaisir de cinéma.

David Robert Mitchell connait parfaitement son cinéma en général et son horreur en particulier. Si énoncer la liste des références comprise dans It Follows n’était bien inutile, tant elles sont nombreuses et digérées, il faut, néanmoins, bien comprendre que le cinéaste sait que le genre pour le genre est une démarche totalement gratuite n’apportant aucune pierre à un édifice parfois brinquebalant. Dès lors, il va s’amuser, et nous amuser, en déjouant certaines attentes. On pourrait croire que le film pourrait film it followsbasculer avec facilité dans le « torture porn » (séquence de la première contamination dans laquelle tous les archétypes sont de sortie), la résolution coûte que coûte de l’identité des « méchants » (le mode enquête lors de la retrouvaille entre Jay et Hugh) ou dans la parfaite idylle adolescente niaiseuse (construction des relations entre Jay et Paul), il n’en sera rien. Le cinéaste est bien trop subtil pour se laisser piéger de la sorte. Mieux encore, il ose quelques ruptures de ton qui, au-delà du fait d’offrir une légère pause à un spectateur un peu éprouvé, vont permettre d’étayer ce sens de la beauté que le projet n’exclut, finalement, jamais. Ainsi, une véritable dimension poétique va s’installer, quelle soit mélancolique (l’arrivée de Greg dans la cabane où le temps s’arrête grâce à une belle utilisation de l’ellipse et de plans naturalistes généraux) ou un peu plus macabre (les traversées de Detroit). Au final, It Follows se permet donc de jouer sur les ambiances et se pare, tel un miracle, d’une identité réelle tant celles-ci jouent la carte de la cohérence.

Si les différentes atmosphères arrivent si bien à se conjuguer, c’est parce qu’elles sont au service d’un discours palpable. En effet, plus qu’un film d’horreur aux effets démoniaques, le métrage est également un sublime teen-movie qui scrute les tournoiements de ses personnages. Ces adolescents, tous remarquablement dirigés, sont au cœur du projet, c’est évident. Autant cette proposition se retrouve naturellement dans une écriture sensible où les premiers émois sont difficiles mais au rendez-vous (les incroyables jeux de regards de Paul, les changements d’échelle de plan sur des doigts qui se croisent), autant elle est également convoquée par la mise en scène. Parfois, it follows Maika Monroel’horreur s’estompe comme pour mieux mettre en place une iconisation réelle des personnages. Par sa magistrale utilisation générale du ralenti ou par l’incroyable travelling au bord de la piscine lors du climax final, David Robert Mitchell déclare tout son amour à ces jeunes qui semblent, finalement, perdus. Et It Follows d’aller encore plus loin. Il devient alors un film de société qui parle d’une certaine Amérique qui tourne tellement sur elle-même (souvenons-nous du panoramique circulaire initial) qu’elle ne peut plus trouver d’échappatoires. Il est donc particulièrement  logique que les fuites en voiture, et donc le mouvement, autrefois vecteur d’une certaine bonne santé américaine, se terminent toujours dans un lieu clos et ce après le passage par une ellipse bien sentie. Et si le groupe, pourtant, arrive toujours à se reformer, on ne peut que donner cher de sa peau tant ses membres sont livrés à eux-mêmes. La solidarité, aussi forte soit-elle (c’est ce que nous ferait croire ladite ellipse post-fuite), ne peut pas toujours donner des solutions viables. Il faut que ces adolescents puissent également se raccrocher à quelque chose donnant des bases solides pour que chacun puisse avancer. Mais qui ? Les parents ? Pauvres d’eux. Ceux-ci sont tellement absents autant dans l’image (les seules présences sont en photographie, et donc en position figée et mortifère) que dans la parole (« Ne le dis pas à maman » reste un leitmotiv conséquent) qu’ils ne peuvent pas tenir leur responsabilité. L’École ? Allons bon. La seule séquence montre une professeure qui se fout totalement de ses élèves. Seuls contre tous et perdus à jamais ? C’est ce que semble avouer un réalisateur qui, à ce niveau, se rapprocherait d’un Gregg Araki ou d’un Gus Van Sant. Il reste alors la culture, magnifiquement mis en valeur par ce personnage de Yara que l’on pourrait croire mineur alors qu’il est essentiel. En citant L’Idiot de Dostoïevski en début et en fin de métrage, Yara est bel et bien la narratrice d’It Follows et, en ce sens, c’est elle qui va donner des clés de compréhension sur la situation de tous. Hélas, le futur ne s’annonce guère radieux.

S’en sortir. Telle est la matrice du cinéma d’horreur. Si ni l’image ni le contexte ne le permettent, il va donc falloir s’atteler aux origines de ce Mal qui gangrène les personnages pour l’anéantir totalement. Mais qu’en est-il de cette menace ? Le titre indique bien It et le réalisateur, intelligent, va avoir l’excellente idée de ne jamais donner d’indications trop précises sur le fléau. Ce sera donc bien au spectateur de se faire sa propre opinion et d’analyser les multiples métaphores engendrées et les morales qu’elles sous-entendent – ce dernier point étant l’un des grandes interrogations du it follows bande-annoncecinéma de genre. Serait-ce le SIDA qui rappelle son existence et dont la lutte ne doit jamais faiblir, le virus étant sexuellement transmissible ? Serait-ce la faute de l’adulte envers l’enfant qui a du mal à se construire (inceste, autorité), les « followers » étant très souvent des personnes âgées ? Serait-ce le capitalisme qui détruit le tissu humain, la ville de Detroit étant complètement ravagée par une grave crise économique ? Quoi qu’il en soit, et c’est le dernier plan du film qui va nous l’indiquer, une chose est sûre : personne ne peut sortir indemne des terribles actes et situations qui irriguent cette jolie banlieue américaine représentée en fin d’été. Lieu et temps d’insouciance. film it followsL’Amérique pourrait croire, comme souvent, à un happy end. Celui-ci ne sera que de circonstance. Qu’importe, le Mal est déjà fait. Aux USA de se regarder maintenant dans un miroir. Mais en sont-ils réellement capables ?

It Follows s’impose directement comme l’un des films marquants de l’année cinématographique 2015 et va, à n’en pas douter, s’installer durablement dans le rayon des objets cultes. Quant à David Robert Mitchell, sa place dans le gotha du cinéma américain contemporain est en train de se faire de plus en plus douillette.

David Robert Mitchell It follows, 4 février 2015,1h40min, avec Maika Monroe, Keir Gilchrist, Daniel Zovatto. Genre : Epouvante-horreur

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