Après son Millénium : Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes vénéneux à souhait, David Fincher débarque à nouveau sur les écrans avec Gone Girl, adapté du roman à succès de Gillian Flynn Les apparences. Au menu, les travers de la relation amoureuse, du couple, du mariage et ses dérives dans un monde de faux-semblants…

Un métrage de David Fincher est, dès les premières images, immédiatement identifiable tant le cinéaste américain est célèbre et célébré pour la qualité de ses génériques d’introduction. Après, entre autres, la noirceur de Se7en, la coolitude de Fight Club, l’urgence de Zodiac, la solitude de The Social Network ou l’élégance de Millénium, David Fincher propose dans Gone Girl une toute nouvelle strate dans cet exercice en convoquant l’urbanité mortuaire.

gone girlLoin d’être gratuite, cette volonté de commencer son film avec une identité forte fait toujours sens en permettant au réalisateur de donner des clés de compréhension immédiates autour de la couleur de son projet. Grâce à son montage ultra-rapide, ses cadres trop précis et sa musique bien flippante – Trent Reznor et Atticus Ross derrière les machines pour une troisième collaboration avec David Fincher – cette séquence montre déjà une communauté qui a essayé de vivre et qui ne se rend même plus compte de son devenir mortifère. Communauté. Le terme est lâché. Et le cinéaste de scruter, encore une fois, les ramifications du Rêve américain. Maisons avec jardin, banlieue résidentielle, soccer mom. Les images et les termes utilisés ne trompent pas. Nous sommes bien dans une pure tradition d’un American Way Of Life codifié, envié, rêvé. Néanmoins, les fissures sont sérieuses et Ben Affleck va être le révélateur.

gone girlTout au long du film, David Fincher ne va faire que rejoindre Henry Miller lorsque celui-ci l’abordait en termes peu élogieux. « Le cauchemar climatisé ». Le métrage ne dit pas autre chose et, pire, pose ce choix de vie non seulement comme déjà enterré mais voué à l’échec futur. Pas besoin de cause ou d’explication, d’excuse ou d’argument. La décision est actée. Le jury a rendu son verdict. Trop tard ! Seul perdure un fait. Détestable. Jadis élément fondateur du vivre-ensemble à l’américaine, la communauté est dorénavant constituée d’absents prêts à se manger entre eux comme pour mieux satisfaire un idéal appétissant, mais pourtant fantasmé. Et ainsi, essayer d’exister. Ces personnes n’ont, tout simplement, plus aucune conscience de leur propre condition. En frappant ses « enfants », la société ne participe plus à sa propre régénération. Le serpent qui se mord la queue. Des cannibales. Le jeune homme qui rafraichit sa page dans The Social Network, les banques tombant une à une dans Fight Club et maintenant la banlieue de Gone Girl se retournant contre elle-même. Les mythes américains ont bel et bien disparu et ont, surtout, laissé place à un monstre : la réalité.

gone girlCe monstre, tel un cheval de Troie, a pris possession de l’âme mythologique d’une communauté qui a pu y croire pour lui retourner sa propre dimension misérable. Regardez ce que vous êtes devenus ? semble demander Gone Girl. Et vous ne méritez rien de mieux. Manipulables à outrance, les hommes et les femmes qui composent ce microcosme ne sont plus que des pantins destinés à servir une soupe d’une tiédeur infecte au nom d’une seule identité carnassière : la médiatisation. Un autre fantasme est arrivé. Et même les mythes fondateurs n’ont plus la force de le combattre. En régissant complètement la société, il a gagné la guerre de l’existence. Capable de faire et de défaire une réputation, la médiatisation n’a que faire de l’humain et seule compte dorénavant la prise de pouvoir du cerveau disponible. Filmés telle une masse informe (les conférences de presse) et ouverts à tous les cynismes (le twin-cest, moment franchement hallucinant démontrant la capacité ahurissante d’un média à foutre la merde), les networks US ne trouvent pas dans Gone Girl une once de respectabilité. Et pourtant, il faut composer avec. Coûte que coûte. Sous peine de disparaitre. Littéralement. Cette réalité, encore et toujours, est là, rampante, nauséabonde, vicieuse.

gone girlSi Nick – Ben Affleck, dans le rôle de sa vie – se fait torpiller de la sorte, c’est bien parce qu’il n’a pas conscience du poids de cette nouvelle institution reine. Proche de la naïveté, c’est tout juste s’il arrive à se mettre en colère contre des manipulations dont il se rend, pourtant, bien compte – l’épisode du selfie, minable dégueulasserie bas du front. Les anges n’ont plus de place dans ce monde et doivent se transformer en démons s’ils veulent avoir une chance de survivre. En se transformant de manière stupéfiante, en jouant le jeu nécessaire, cet homme devient alors ce fils que l’Amérique aime tant chérir. En se donnant en pâture à ce public et à ces présentateurs tous plus carnassiers les uns que les autres, Nick perd, certes, de sa dignité. Il gagne, néanmoins, son droit à l’existence. Les déclarations sur canapé menées par Oprah Winfrey ne sont pas loin. Plus de scrupule. La culpabilité et le remords deviennent, quant à eux, maitres-étalons d’un pardon de pacotille où tout un pays croit trouver le véritable remède d’une maladie dont il est lui-même le cancer. Surtout, cette folie médiatique questionne : Où le vrai ? Qui fait le faux ?

gone girlEn avançant cette thématique, Gone Girl ne peut que s’accompagner de faux-semblants. Et derrière le constat amer, il existe bien un exercice de style purement cinématographique. Nous sommes, quand même, devant un film de David Fincher. La conduite d’un récit amené par une voix-off, pourtant, laisse le spectateur dans une zone de confort. Le projet est pris en main par le personnage d’Amy provoquant ainsi une empathie certaine. Nick passe alors comme le bon salaud de service incapable de voir l’or qui se cache à ses côtés. Les enquêteurs, le voisinage puis le spectateur ne peuvent que le penser. Néanmoins, le réalisateur, on le sait, n’aime que trop peu la facilité. À l’aide d’une utilisation du twist que l’on pourrait croire trop facile, mais qui amène finalement toute une complexité supplémentaire, le cinéaste va, petit à petit, perturber le regard de chacun.

gone girlCe dernier se retrouve alors plongé dans une spirale infernale vertigineuse. Spectateur et personnage. Personne ne peut sortir indemne d’une telle structure qui va faire ressortir, au final, un sentiment de malaise palpable. L’enquête policière laisse sa place à quelques chose de bien plus stimulant. Et dérangeant. En effet, l’Homme, en tant que qu’entité, ne peut plus exister. L’Acteur, par contre, vient de trouver sa place définitive. Pour (sur)vivre, il ne faut plus être, ni même plus paraître. Il faut jouer. Si la vindicte populaire est si hargneuse envers Nick, c’est bien parce que celui-ci n’avait pas encore compris les règles du jeu. Si Amy est si aimée, c’est parce qu’elle a su jouer son rôle à la perfection dès le départ. L’individu est, ainsi, prisonnier par le rôle qu’une société doit lui dicter (coucou Amazing Amy !). Et David Fincher de s’amuser avec les méandres de son script en proposant champ et contrechamp de situations bien différentes, mais prouvant définitivement que le cinéma, ce n’est pas mieux que la vie (pour reprendre François Truffaut). C’est bien la vie qui est du cinéma. Le constat est terrible. Malveillant. Saisissant. La réflexion, passionnante. David Fincher se transformerait-il en cinéaste existentialiste ?

gone girlCependant, derrière cette muraille que l’on ne peut plus transpercer, un soupçon d’espoir apparaît. Le sentiment aurait-il encore le droit de citer ? En effet, Gone Girl ne serait-il pas finalement un grand film romantique ? Si la société agit avec tant de cruauté envers le personnage masculin, c’est parce qu’elle ne digère pas les erreurs de ce Nick bien trop maladroit pour être innocent et qu’elle veut encore croire à un certain conte de fée où l’Amour triomphe toujours à la fin. L’Enfer est-il pavé de bonnes intentions ? Non, c’est bien le Paradis qui est pavé de mauvaises intentions. Amy le sait et agit donc en conséquence. Elle va tout faire pour accomplir sa volonté et elle sera bien aidée à la fois par la performance extraordinaire d’une Rosamund Pike caméléon et par la conscience du cinéaste. Afin de montrer jusqu’où une femme peut aller pour sauver son couple, David Fincher va nous plonger dans les méandres du genre où sa capacité en enchainer les ambiances fait merveille.

Sa mise en scène est toujours aussi élégante (mouvements de caméra précis, cadres impeccables, montage évident) et en deviendrait presque absente. Quand on a connu les expérimentations en mode sale gosse du réalisateur (Fight Club et Panic Room en têtes de gondole), Gone Girl se ferait presque passé pour un métrage classique, au sens noble du terme. Cette représentation est pourtant essentielle, car elle s’identifie alors en radioscopie cruelle et détaillée d’un couple en perdition où la lutte contre soi, contre l’autre, contre gone girlles croyances est un chemin de croix nécessaire. Derrière cette volonté, David Fincher ne souhaite qu’examiner en profondeur le système sociétal américain. Si la communauté ne marche plus, peut-être que le couple peut sauver l’existence de l’American Way Of Life. Le prix à payer est, par contre, immense. Tout en restant efficace. En jouant sur cette corde ambivalente, le réalisateur ne critique toujours pas. Encore une fois, il constate avec effroi que ce n’est plus la société qui est pourrie jusqu’à la moelle. Ce sont ses racines mêmes. Le mythe s’effondre toujours et à jamais. La réalité est bien trop sale pour que celui-ci puisse exister.

Gone Girl est un film immense, d’une richesse et d’une complexité exemplaires. David Fincher, quant à lui, confirme qu’il est bien l’un des cinéastes américains contemporains les plus passionnants. À ne pas rater.

Gone Girl David Fincher
Date de sortie 8 octobre 2014 (2h29min)
Avec Ben Affleck, Rosamund Pike, Neil Patrick Harris…
Thriller Américain

2 Commentaires

  1. Pour information – et pour de nombreuses raisons, cet opus du grand David Fincher est extrêmement décevant. Nous sommes à cent lieues de Fight Club, de Seven, de Benjamin Button, de Zodiac…

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